Zohran Mamdani parlant lors d’une réunion des DSA 101 à l’église de Greenwich Village à New York, le 11 novembre 2024.
Zohran Mamdani parlant lors d'une réunion des DSA 101 à l'église de Greenwich Village à New York, le 11 novembre 2024.

New York, New York

Éditorial

La victoire de Zohran Mamdani n’est pas seulement une bonne nouvelle pour la résistance au trumpisme. Elle signale que l’opposition entre les gauches dites « sociale » et « sociétale » n’est pas une fatalité, et qu’un projet émancipateur peut tenir ensemble les exigences de justice sociale et de reconnaissance de la diversité.


La victoire de Zohran Mamdani, élu maire de New York à 34 ans, marque d’abord l’ascension fulgurante d’un candidat dont personne n’avait jamais entendu parler avant la primaire démocrate du printemps dernier. Elle frappe aussi par le vent d’enthousiasme qu’il a soulevé auprès d’une génération d’électeurs souvent très jeunes, que l’on disait dégoûtés de la politique. Dans son discours de victoire, Mamdani a d’ailleurs pris soin d’en souligner la dimension collective, et rendu un hommage appuyé aux cent mille bénévoles qui se sont relayés pour faire du porte-à-porte, conjuguant les recettes de la démocratie électorale à l’ancienne avec un usage habile des réseaux sociaux. Faut-il y voir le réveil tant attendu des forces démocratiques face à Donald Trump, et le début d’un mouvement capable de résister à son entreprise de démolition de l’État de droit ? New York est évidemment un cas très particulier, dont les dynamiques politiques ne peuvent s’extrapoler à l’échelle nationale. Mais la campagne de Mamdani a aussi tiré sa force d’une volonté de renverser des « dynasties politiques », celles des milliardaires qui voudraient acheter des voix comme à la grande époque des « machines » électorales. À ce titre, elle pourrait faire des émules dans d’autres métropoles.

Car le réveil de la conflictualité politique auquel nous assistons n’oppose pas seulement la gauche et la droite. Tout aussi intéressante pour comprendre ce succès est la campagne qui a été menée contre Zohran Mamdani, par un establishment démocrate (l’entourage du gouverneur Cuomo) qui a dépensé des millions de dollars en messages publicitaires négatifs, n’hésitant pas à jouer sur les peurs et les préjugés les plus grossiers. Né en Ouganda, musulman, fils d’une réalisatrice de cinéma et d’un professeur d’université tous deux d’origine indienne, Mamdani a ainsi été peint tour à tour sous les traits d’un dangereux islamiste (en rallongeant sa barbe sur un clip vidéo où il est vêtu d’une kurta) ou ceux d’un communiste radical. Il a certes pris position très nettement contre la politique américaine de soutien à l’État d’Israël et pour la défense du peuple palestinien – ce qui explique d’ailleurs sa popularité auprès de la jeunesse – et s’affirme à la fois antisioniste et déterminé à combattre l’antisémitisme. Mais son projet le plus dangereusement radical à ce jour est sans doute la proposition qui consiste à imposer à 2 % les plus grandes fortunes de la ville… L’emballement du discours politico-médiatique à son sujet témoigne donc plutôt, comme l’écrivaient Jonathan Chalier et Michaël Fœssel dans notre dossier de septembre, d’une tendance bien contemporaine à réduire la réalité sociale « à une scène où le conflit des intérêts a laissé la place à l’antagonisme des identités », attisant « les polarisations culturelles où les autres sont désignés comme des barbares1 ». Si la victoire de Mamdani est riche d’un enseignement, y compris pour les gauches européennes, c’est que l’opposition délétère entre la gauche dite sociale d’une part, sociétale de l’autre, n’est pas une fatalité. Au contraire, un projet émancipateur n’est crédible que s’il tient ensemble les exigences de justice sociale et de reconnaissance de la diversité des modes de vie.

Résistant à cette tendance de déplacer la politique sur le terrain anthropologique ou culturel, Mamdani revendique son appartenance aux Socialistes démocrates d’Amérique, et il a concentré ses messages sur les questions matérielles et concrètes du coût de la vie et la nécessité de rendre New York plus abordable : loyers, transports publics, accueil de la petite enfance. Dans un pays où le socialisme est toujours resté un courant très minoritaire, même si l’on peut dire du New Deal de Franklin D. Roosevelt ou de la Grande Société de Lyndon B. Johnson qu’ils en étaient largement inspirés, et où le mot n’a peut-être pas été dévalué, par conséquent, de la même manière qu’en Europe, Mamdani ne craint pas de faire le lien entre sa politique du quotidien et son « idéologie socialiste », qu’il résume de la manière la plus simple en affirmant : « Je crois à la capacité du gouvernement à rendre la vie des gens meilleure. » Faut-il s’étonner, à ce compte, de l’enthousiasme qu’il suscite ?

Nul besoin ici de choisir entre l’exigence sociale et l’exigence démocratique.

Cette priorité donnée aux conditions concrètes d’existence n’est pas contradictoire avec la portée symbolique de son élection, bien au contraire. Mamdani affirme fièrement que cette ville bâtie, et rendue prospère par des générations successives d’immigrés, aura désormais un maire immigré. Son hymne aux travailleurs de New York s’enracine dans les réalités sociales et historiques d’une ville de fait multiculturelle. Nul besoin ici de choisir entre l’ambition des politiques sociales et l’exigence démocratique : lutter contre les inégalités revient aussi à reconnaître chacun, quelles que soient sa langue, ses origines et sa religion, dans sa pleine citoyenneté. En s’en prenant à la concentration du pouvoir entre les mains de quelques oligarques, Mamdani revendique certes des conflits de classe ou d’intérêts, mais dans la meilleure tradition du populisme, il s’agit pour lui de défendre les intérêts du petit propriétaire, de l’employé modeste, des artisans et commerçants, et non de promettre le grand soir. Dans la ville qui ne dort jamais, quel sens y aurait-il d’ailleurs à se dire anticapitaliste ?

S’il est une leçon à tirer de ce succès, elle ne se situe sans doute pas dans les spéculations pour savoir qui l’emporte, au sein du Parti démocrate aux États-Unis, de son aile gauche ou de son aile droite, des enjeux d’égalité sociale ou de diversité. Il s’agirait plutôt de souligner l’espoir et l’énergie que sont capables de susciter des hommes et femmes politiques qui misent sur un programme plutôt que sur une personnalité, et n’ont pas renoncé à l’ambition de « changer la vie ». En redonnant un contenu substantiel à des mots que l’on pensait usés – dignité, solidarité, fraternité –, ils nous rappellent surtout que la défense de la démocratie est crédible quand elle fait cause commune avec l’ouverture d’un horizon de vie meilleure, pour tous.

Esprit

  • 1. Jonathan Chalier et Michaël Fœssel, « Barbarie ou socialisme. Introduction », Esprit, septembre 2025.