Zohran Mamdani en campagne à Flushing (New York), le 23 juin 2025   une scène de mobilisation locale saisie par InformedImages. Via Wikimédia
Zohran Mamdani en campagne à Flushing (New York), le 23 juin 2025 — une scène de mobilisation locale saisie par InformedImages. Via Wikimédia

Les Démocrates en quête du peuple : l'alternative Mamdani-Fetterman

Alors que l'opinion semble se détourner toujours davantage de Donald Trump, le Parti démocrate étatsunien cherche à se redéfinir comme le parti du peuple. Mais de Zohran Mamdani à John Fetterman, les manières d'incarner ce populisme divergent : les priorités doivent-elles être d'abord d’ordre économique ou bien d'ordre culturel ?


Rarement dans son histoire le parti de Franklin Roosevelt et John F. Kennedy s’est trouvé dans un tel embarras. À l’heure actuelle, alors que l'opinion se détourne toujours plus de Donald Trump (en raison des tueries de Minneapolis, des incertitudes suscitées par l’opération militaire menée contre l’Iran et d'un pessimisme économique profond), les Démocrates pourraient bien retrouver leur élan lors des élections de « midterm » de novembre 2026. Mais même si la lune de miel avec Donald Trump est définitivement terminée, les Américains font encore moins confiance aux Démocrates. Comment expliquer la crise profonde que traverse le parti ?

Pour cerner le problème, il est intéressant de considérer l’alternative incarnée par deux démocrates : le maire de New York, Zohran Mamdani, et le sénateur de la Pennsylvanie, John Fetterman. Leurs choix politiques reposent sur un même constat : les Démocrates doivent se réorienter dans une direction populiste. Non seulement le populisme a joué un rôle majeur dans le succès continu de Donald Trump, mais les Démocrates, l’ancien « party of the people », se sont transformés en un parti des élites, sur les plans éducatifs aussi bien qu’économiques.

Deux populismes en débat

Mais quelle coloration faut-il donner à ce populisme ? Pour Mamdani, le populisme façon démocrate doit être avant tout économique. Les démocrates, selon lui, ont cessé d’être un parti dont la préoccupation principale est la prospérité économique des classes populaires et moyennes. Un peu de socialisme démocratique les aidera à retrouver la voie. Pour Fetterman, au contraire, le populisme doit être avant tout culturel. Pour lui, la principale leçon du trumpisme, ce n’est pas que la droite s’est réapproprié un projet économique délaissé par la « troisième voie » clintonienne (comme le protectionnisme), mais que les électeurs font confiance à « ceux qui leur ressemblent » – qui partagent, en d’autres mots, leurs valeurs.

Si Mamdani présente le populisme économique comme un remède au malaise actuel du Parti démocrate, cette option est en gestation depuis longtemps. Depuis la crise économique de 2008 et le mouvement Occupy Wall Street, la gauche américaine a insisté sur le problème de l’inégalité économique et a popularisé l’idée d’un conflit de classe entre le « 1% » et les « 99% ». Bernie Sanders est apparu comme le grand tribun de ce mouvement qui, rappelons-le, fut considéré dès 2016 comme le pendant de gauche du populisme trumpien. Comme étudiant, Mamdani a adhéré aux Democratic Socialists of America, un courant rendu populaire par le phénomène Sanders et dont les adhérents comptent d’autres figures de proue de la gauche démocrate, notamment Alexandria Ocasio-Cortez. Comme candidat, Mamdani a priorisé « l’affordability » (soit un coût de la vie « abordable »). Il a évoqué l’idée d’autobus gratuits et d’un réseau d’épiceries gérées par la municipalité. Comme maire, il travaille pour la création d’un système d'accueil de la petite enfance accessible à tous les newyorkais, tout en appelant à un impôt sur les grandes fortunes. Il a ainsi réussi à rassembler une nouvelle coalition, comprenant les classes professionnelles et diplômées, voire même certaines classes populaires et minorités raciales que les Démocrates semblaient en train de perdre. Si le talent du nouveau maire est indéniable, il doit son succès aussi au leitmotiv de sa campagne : montrer qu’il est « à l’écoute » des préoccupations économiques des gens – peut-être pas « ordinaires », mais du moins de tout un pan de la population qui ne soit pas milliardaire.

Le populisme épousé par John Fetterman est tout autre. À commencer par sa façon de s’habiller. Après avoir brièvement porté des costumes, il a choisi de remplir ses fonctions de sénateur habillé de sweatshirts à capuche et de shorts cargos. Le message était clair : « Même si je suis sénateur, je suis comme vous. » Le sweat de Fetterman, c’est l’équivalent contemporain du pantalon porté par les sans-culottes ou de la casquette de Lénine : un signe vestimentaire de son adhésion à et de son soutien pour les classes populaires.

Ce populisme culturel sous-tend aussi ses prises de position et son style politique. Fetterman essaie de rompre intentionnellement avec les représentations dominantes du Démocrate, progressiste et féru de la « résistance » anti-Trump. Il sait que cette image passe difficilement avec la plupart des électeurs qui ne sont pas des Démocrates convaincus. Bien qu’il soit considéré comme très proche de Bernie Sanders lors de sa campagne sénatoriale en 2022, Fetterman déclare : « Je ne suis pas progressiste. » Parfois, il cherche à provoquer l’aile gauche de son parti. Alors que Joe Biden était encore président, Fetterman a reproché aux Démocrates de négliger le dossier de l’immigration : « Il n’est pas xénophobe de se préoccuper de la frontière. » Depuis le 7 octobre 2023, il est devenu un défenseur farouche d’Israël (rejoignant le soutien historique de son parti à l’État hébreu, qui depuis a basculé vers des positions pro-palestiniennes). Fetterman a aussi refusé de voter contre le financement de l’ICE (l’agence fédérale chargée d’appliquer la politique migratoire), vote pourtant soutenu par ses collègues Démocrates au Congrès après les événements de Minneapolis. Surtout, Fetterman rejette la dénonciation systématique de Donald Trump, déclarant qu’il ne souhaite pas que son mandat soit un échec, tout en priant les Démocrates de « chill out » (se calmer). Dans le contexte actuel, c’est sans doute son hérésie la plus grave.

Que faire du progressisme culturel ?

Mamdani et Fetterman, c'est l’histoire de deux conceptions du populisme de gauche. Pour l’un, être avec le peuple signifie avant tout se préoccuper de ses soucis matériels. Pour l’autre, le populisme, c’est parler la même langue que les gens ordinaires, montrer qu'on est sur la même longueur d’ondes. Précisons que Fetterman dénonce aussi les inégalités économiques et adopte certaines positions progressistes classiques (il soutient le droit à l’avortement et les droits LGBTQIA+). Mais il considère que ces prises de positions ne sont pas suffisantes : pour convaincre, les Démocrates doivent se purger de l’élitisme culturel (voire de l’extrémisme) que leur reproche une part non négligeable de la population.

Car tel est le problème auquel s’affronte le populisme façon Mamdani : il est parfois difficile de faire le partage entre son populisme économique et son progressisme culturel. Il est clair – et il est important de reconnaître – que Mamdani a compris que le progressisme à tout crin a entamé l’image de son parti et qu’il était nécessaire de concevoir autrement l’offre démocrate. Et pour le moment, cet aggiornamento a porté ses fruits. Mais comme l’a montré la campagne présidentielle de Kamala Harris, il est particulièrement difficile, de nos jours, de se réinventer complètement en politique. Mamdani est certes le premier maire musulman de New York, mais ce héraut des classes populaires est aussi le fils d’un universitaire et d’une metteuse en scène (soit le type même d’une certaine sociologie démocrate). Il est socialiste, mais il avoue que son adhésion s’explique avant tout par ses convictions pro-palestiniennes. Cea Weaver, que Mamdani a nommé à la tête d’un bureau chargé de défendre le droit des locataires, avait déclaré, à une époque où elle était militante de gauche, que l’accession à la propriété est une « arme » au service de la « suprématie blanche ». Comme le constate Gregory Conti, un politologue de Princeton, « Mamdani est sans doute un fidèle de Marx, mais [ce qu’il épouse] n’est pas un socialisme pour homme blanc1.  »

Des électorats diamétralement opposés

Auprès de leurs électeurs, les deux hommes sont populaires. Mais il y a de fortes différences dans la structure de leur soutien. Mamdani est soutenu avec enthousiasme par les Démocrates. Au mois de février, 68% des Démocrates newyorkais le voyaient d’un œil favorable, contre seulement 43% des Indépendants et alors que 68% des Républicains en avaient une opinion défavorable2. Pour Fetterman, les chiffres s’inversent : 72% des Républicains de la Pennsylvanie l’approuvent, ainsi que 48% des Indépendants3. Quant aux membres de son propre parti, ils ne sont que 22% à le juger favorablement. Rappelons que si la Pennsylvanie est un « swing state » classique, élisant (du moins dans une période récente) par alternance Républicains et Démocrates, la ville de New York, si elle a de temps en temps élu des maires Républicains, n’a pas opté pour le candidat Républicain lors d’une élection présidentielle depuis 1924. Ainsi les positionnements des deux hommes doivent être compris comme des choix relativement rationnels, étant donné le contexte électoral dans lequel ils se trouvent.

Certes, la crise que traverse le Parti démocrate ne peut se résumer à la seule alternative Mamdani-Fetterman. D’abord, ni l’un ni l’autre ne sont présidentiables : Mamdani parce qu’il n’est pas citoyen de naissance, Fetterman parce que personne ne trouve qu’il a la carrure d’un président. De nombreux démocrates, d’autre part, ne sont pas particulièrement tentés par l’option populiste (tels Gavin Newsom ou Pete Buttigieg). Mais le choix incarné par ces figures correspond néanmoins à une alternative idéologique aux conséquences stratégiques importantes. Les Démocrates peuvent-ils conjurer la tentation MAGA en revenant à un programme économique bénéficiant aux classes moyennes et populaires ? Ou doivent-ils reconnaître que c’est leur élitisme culturel (qui va souvent de pair avec leur progressisme politique) que condamne l’électorat – et qui doit donc être abandonné en priorité ? Ces questions interpelleront inévitablement les Démocrates dans les échéances électorales à venir. 

  • 1. Gregory Conti, « Mamdani and the Future of the Left », [en ligne], Compact, 12 décembre 2025.
  • 2. Voir le rapport du Siena Research Institute at Siena University du 3 février 2026 [en ligne].
  • 3. Voir le rapport du Quinnipiac University Poll du 25 février 2026 [en ligne].