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Dans le même numéro

Questions autour de l'éthologie animale. Introduction

par

Esprit

juin 2010

#Divers

Il y a quelque chose d’inquiétant dans le thème de « l’intelligence » animale. Le sujet peut en effet paraître naïf ou, au contraire, plein de sous-entendus. L’inquiétude prend ainsi des formes différentes et, parfois, opposées : trouble de la similitude que suscite l’idée d’une proximité avec des espèces que notre tradition nous a appris à regarder de haut ; gêne, à l’opposé, face à une vision anthropomorphique des animaux. Parler d’une « intelligence » des animaux, c’est s’exposer au risque de tous les discours d’opinion, de l’immémoriale sagesse des nations (depuis au moins Plutarque), qui confine parfois à la « bêtise ». De quoi parle-t-on exactement et, surtout, avec quelles visées ?

Cette inquiétude explique peut-être les excès des prises de position, dans le domaine moral et philosophique, sur le rapport entre les hommes et les animaux1. Au nom d’un universalisme radical, certains défenseurs des animaux dénient aux hommes la moindre spécificité (peut-être aussi la moindre responsabilité) dans l’ordre du vivant. L’intelligence serait la chose du monde la mieux partagée, au point que l’usage de la raison ne constituerait plus la moindre rupture dans l’échelle des êtres naturels. Dans ce genre de discussions, on oscille rapidement des inoffensives affections pour nos « trente millions d’amis » aux soupçons graves d’antihumanisme…

La différence homme-animal ne cesse en effet de saturer le débat. Comment définir l’animal sans se lancer dans une enquête sur le « propre de l’homme » ? Et pourquoi s’intéresser au « propre de l’homme » si ce n’est, à terme, pour exclure des êtres qui seraient dépourvus des qualités « proprement humaines », c’est-à-dire dénier aux êtres humains les plus fragiles leur dignité fondamentale ? Cela ne revient-il pas finalement à remettre en cause la dignité reconnue dans notre système juridique et dans nos droits fondamentaux à tous les hommes, indépendamment de leurs performances, de leur santé, de leur condition sociale et même de leur moralité… Et si ce pilier est remis en cause, notre système normatif dans son ensemble ne sera-t-il pas fragilisé ?

Les auteurs qui condamnent le « spécisme », c’est-à-dire l’idée d’une supériorité de l’humanité sur les animaux, ne sont-ils pas d’ailleurs conduits, pour les plus radicaux d’entre eux2, à dénier la dignité de certains êtres humains – handicapés, malades, dépendants… – dont les performances cognitives sont « objectivement » inférieures à celles de certains animaux supérieurs ? Ce débat de philosophie morale, qui débouche sur l’interrogation à propos du ou des « droits » des animaux, ne peut surmonter les clivages établis parce qu’il est, le plus souvent, enserré dans un schéma assez manichéen opposant « exploitation » et « émancipation » visant la « libération des animaux3  » : faut-il accorder des droits aux animaux ? Et si c’est le cas, doivent-ils être purement et simplement décalqués des « droits de l’homme » ? De l’animal, nous savons avec certitude qu’il peut souffrir et que l’homme n’est pas la moindre des causes de cette souffrance. Ce constat est-il suffisant pour fonder un droit ? Ou est-il d’abord le préalable d’un devoir qui continue de s’adresser par principe aux hommes4 ?

Telle n’est pas la perspective adoptée par le présent numéro. Quels que soient l’intérêt des débats moraux et la gravité des dérives potentielles, il n’existe en effet aucune raison d’enfermer la réflexion sur notre relation aux animaux dans l’identification du « propre de l’homme ». Il y a d’autres raisons, diverses et variées, de s’intéresser à nos échanges avec le monde animal ou à leur transformation. Pour le bien, d’abord, de la connaissance scientifique ! Mais aussi parce que l’écologie, l’ethnologie, l’anthropologie ou encore la littérature, les arts… n’ont pas réfléchi dans les temps récents à sens unique devant l’animalité, mais n’ont cessé de se confronter à cet « autre » si proche de l’homme. Le débat des années 1970-1990 sur les dérives de l’écologie « radicale », longtemps méconnu en France, apparaît même aujourd’hui schématique et daté. On ne peut en effet considérer la dignité comme un bien limité, dont l’usage par les uns devait restreindre l’accès aux autres : il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle où la part de dignité reconnue à l’animal devrait être obtenue au détriment de celle accordée inconditionnellement à l’ensemble des humains. Les occasions où le respect de la dignité humaine est bafoué sont malheureusement assez nombreuses pour ne pas accuser lourdement les défenseurs des animaux d’avoir provoqué mille catastrophes. Mais surtout, on en vient à oublier la question de départ (quelle est notre relation au monde animal ?) et à développer des argumentaires sur la dignité humaine alors qu’il conviendrait tout d’abord de prendre le temps de s’intéresser à l’observation du monde animal pour lui-même et dans toutes ses interactions, complexes et variées, avec l’histoire même de l’humanité.

La prise de conscience des interactions entre hommes et animaux prend de nouvelles dimensions, par exemple avec les questions liées à l’alimentation, à l’augmentation de la population animale d’élevage pour les fins de la consommation humaine (une augmentation qui est, on néglige souvent de le rappeler, plus que proportionnelle à l’augmentation de la population humaine) et les déplacements des animaux d’élevage et de compagnie que cela suppose à l’échelle mondiale. Cela se traduit dès à présent par des risques sanitaires comme les nouvelles épidémies liées au passage des virus de l’homme à l’animal et inversement5. Nous l’avons vécu à l’automne avec les grandes incertitudes sur la grippe d’origine porcine et sa force de propagation dans la population humaine : la virulence, le mode de diffusion, la contagiosité n’auraient pas été les mêmes pour une grippe d’origine aviaire.

Mais outre les nouvelles évidences de nos interdépendances avec le monde animal, il existe tout un ensemble de travaux scientifiques et d’observations ouvrant sur de nouvelles interrogations qui peuvent intéresser aussi les non-spécialistes. En particulier, quelles sont les questions philosophiques que les connaissances dont nous disposons sur les comportements animaux peuvent nous inciter à poser ? Tel est l’objet de ce dossier, coordonné par le philosophe Dominique Lestel à l’invitation de Jean-Luc Giribone. Le moment a semblé propice, après une année de célébration de Darwin, et à un moment où la génétique ne promet plus de livrer la clé de nos différences, de faire le point sur les acquis d’une discipline assez récente, l’éthologie, consacrée à l’étude des comportements des animaux.

Qu’apporte-t-elle à la réflexion au-delà des informations les plus spectaculaires relayées dans la presse sur les « performances » mises en évidence en laboratoire ? Il ne s’agit pas tellement de savoir si les écarts restent significatifs entre les animaux et les hommes ou de discuter de l’échelle d’évaluation utilisée mais plutôt d’inviter à une inversion de perspective et de comprendre pourquoi des capacités aujourd’hui constatées ne l’ont pas été plus tôt. Pourquoi n’observions-nous pas correctement les comportements ? Pourquoi les expériences menées au long de l’histoire de la science n’étaient-elles pas adaptées ?

Les auteurs réunis à cette occasion, issus du monde francophone, Vinciane Despret et Louis Lefebvre, présentent ici à la fois les expériences menées en éthologie et les réflexions nouvelles qui impliquent le nécessaire décentrement de notre point de vue. La question est : comment apprenons-nous à regarder les capacités des animaux ? Ce dossier est également l’occasion de traduire pour la première fois en français un auteur américain mort en 1996, Paul Shepard, dont le style faussement simple, poétique et philosophique, met en valeur les multiples dimensions du lien entre les humains et les animaux qui anticipaient ces réflexions sur les liens mutuels dans l’apprentissage et la prise de conscience du monde.

  • 1.

    Pour une approche philosophique rigoureuse, voir les travaux d’Élisabeth de Fontenay, notamment le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Paris, Fayard, 1998.

  • 2.

    Voir Peter Singer, la Libération animale, Paris, Grasset, 1993. Cet auteur semble plaider maintenant pour un programme minimaliste : « Nous libérer de nos préjugés au nom desquels nous nous sentons autorisés à les traiter comme nous le faisons », c’est-à-dire le plus souvent très mal, explique-t-il dans un entretien à la revue Critique, août-septembre 2009, p. 653.

  • 3.

    Voir l’excellent dossier de la revue Critique, « Libérer les animaux ? », août-septembre 2009.

  • 4.

    André Comte-Sponville, « Sur les droits des animaux », Esprit, décembre 1995.

  • 5.

    Frédéric Keck, « Les hommes malades des animaux », Critique, août-septembre 2009 et id., « Risques alimentaires et catastrophes sanitaires », Esprit, mars-avril 2008.