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Dans le même numéro

Un an après les émeutes

par

Esprit

A-t-on pris la mesure de ce qui s’est passé lors des émeutes de novembre dernier en France ? Au regard de l’abondance du traitement médiatique et de la gravité des mesures prises (état d’urgence) au moment où les violences se déroulaient, la récolte d’analyses empiriques et d’initiatives politiques apparaît, presque un an plus tard, particulièrement maigre. L’analyse des causes consiste le plus souvent en un discours général sur les « jeunes », les « banlieues » ou les « valeurs », comme le début de campagne présidentielle le montre bien. La responsabilité de l’État à travers ses diverses institutions – école, police, justice, préfectures… – est moins présente dans le débat, alors que c’est toujours vers lui qu’on se tourne pour pacifier les relations et réduire les inégalités territoriales.

Le traitement des difficultés sociales par l’intégration économique a donné lieu à l’épisode malheureux du contrat première embauche (Cpe) qui a mobilisé en premier lieu ceux à qui il n’était pas destiné (les étudiants, qui craignaient une déstabilisation générale des jeunes entrants sur le marché du travail), tout en amplifiant une inquiétude générale des lendemains, parents et enfants réunis. Les difficultés de la machine à intégrer ont été rapidement esquivées, avec l’aide involontaire des mises en cause de la presse étrangère, commode repoussoir collectif tant le sensationnalisme sur le thème de la guerre civile était déphasé. Il ne suffit pourtant pas de citer les outrances de la presse étrangère sur la faillite du modèle français pour s’exempter de toute question. L’aspect répétitif des « explications » données au malaise des banlieues ressort particulièrement du regard historique donné par la relecture aujourd’hui d’un essai datant de 1964 sur Sarcelles et le malaise de la vie dans les grands ensembles. La relecture qu’en propose ici Catherine Bernié-Boissard invite à une utile prise de distance par rapport aux impressions contemporaines.

L’analyse des événements eux-mêmes mérite donc un examen. Elle fait en effet ressortir l’originalité de ces émeutes par rapport à des mouvements comparables qu’on a pu déjà connaître en France dans les années 1980 et 19901. Originalité de la population de jeunes mise en cause tout d’abord, qui se démarquait des actions de délinquance appelant l’action policière au quotidien (logique d’appropriation ou violences entre bandes). Au terme de son analyse du bilan publié par la Chancellerie sur les personnes arrêtées lors des émeutes, Hugues Lagrange dégage une tendance générale :

Cette révolte est celle d’une fraction d’une classe d’âge étroitement délimitée qui n’a pas noué d’alliances avec les classes d’âge aînées, qui n’a pas même pu rassembler dans l’action ceux du même âge qui ont une meilleure trajectoire scolaire, qui a mobilisé les derniers arrivés issus de l’immigration africaine2.

Il ne s’agit pas de jeunes en rupture sociale mais isolés d’un point de vue politique, sans expérience, sans relais et sans encadrement.

La géographie des émeutes est aussi instructive car on y retrouve des lignes de force :

La survenue des émeutes dans une ville est liée directement à l’importance des grandes familles (comportant 6 personnes au plus), au pourcentage des moins de 25 ans parmi les chômeurs. […] les émeutes se sont plus souvent déclenchées là où il y a des zones franches urbaines actives, et là où ont été signées les premières conventions dans le cadre des programmes de démolition/expulsion/relogement3.

En un mot, la carte de France des émeutes se distingue de celles dessinées au cours des années 1980 et 1990 par des violences urbaines qui avaient donné naissance au thème des « banlieues de l’islam ». Alors que le préfet de Seine-Saint-Denis s’inquiétait le 20 septembre 2006 de l’influence croissante de l’islam intégriste sur les jeunes, une influence selon lui annonciatrice de nouvelles explosions4, que sait-on du lien entre islamisme politique et émeutes de l’an dernier ?

La longue étude de Patrick Haenni que nous publions dans le présent dossier retrace l’ensemble de l’histoire des premières mobilisations en France sous la bannière de l’islam pour pointer un paradoxe : alors qu’on craint l’explosion des « quartiers » en raison d’une politisation islamiste et d’une prise en main de jeunes désorientés par des groupes manipulateurs, c’est une réalité bien différente qui apparaît aux observateurs des réseaux de l’islam en France. L’échec de l’encadrement et la dépolitisation y sont en effet patents. L’expression de la colère, notamment par les incendies de voitures ou les affrontements avec les forces de l’ordre, traduirait précisément cet isolement politique. Ce texte pointe donc un malentendu fondamental de l’analyse des émeutes : on craint en effet l’expression communautaire exacerbée, alors que c’est la faillite de diverses tentatives d’organisation communautaire, parfois, mais pas toujours, sur une base confessionnelle, qui crée un déficit d’expression et un isolement de populations qui ne savent plus comment se faire entendre des pouvoirs publics.

Patrick Haenni montre qu’il existe bien un radicalisme en France, de même que des stratégies de groupes (comme l’Uoif) vis-à-vis des pouvoirs publics. Pourtant, la critique de la communautarisation manque son objet car elle confond la dynamique, réelle, de ségrégation territoriale, qui s’impose d’elle-même aux populations, avec une volonté ou une capacité d’auto-organisation qui, pour sa part, n’existe pas ou a connu des échecs successifs, rappelés par Patrick Haenni.

La violence émeutière apparaît donc comme l’expression d’une protestation qui n’a pas de traduction politique. C’est pourquoi on peut inverser la question : non pas se demander comment limiter les effets d’un « communautarisme rampant » mais imaginer des canaux d’expression pour des populations dont les attentes ne sont pas relayées, dans le cadre des institutions actuelles, sur la scène politique. Cela revient, comme l’écrit ici Cynthia Ghorra-Gobin, à prendre la représentation politique au sérieux. Une des leçons à tirer des émeutes est de tenir compte du besoin d’expression de parties oubliées de la population dans la carte électorale, de manière à permettre à des personnes directement issues des quartiers relégués de participer à la vie politique locale. À l’inverse, des actions publiques visant à acheter la pacification des banlieues, sans accroissement de la participation des populations au pouvoir de décider, ne peuvent que favoriser une surenchère des actions d’éclat, parfois autodestructrices, visant à l’appropriation des subventions5. Si le besoin d’une action publique forte se fait sentir, il risque de ne se limiter qu’à un appel à la « fonction paternelle » de l’État alors que c’est aussi la redistribution du pouvoir qui doit désormais accompagner la politique de la ville. L’action sur l’immobilier, à l’instar de ce que fait le grand programme de démolition-reconstruction actuel, ne peut faire l’impasse sur le pouvoir effectif des citoyens, comme nous y avons déjà insisté dans de précédents numéros6.

Mais le lendemain des émeutes urbaines pose aussi inévitablement la question du maintien de l’ordre. Le projet de loi sur la prévention de la délinquance, avancé par le ministre de l’Intérieur, en discussion actuellement, répond-il, comme il le prétend, à la situation, en rompant en particulier avec une impunité qui aurait trop longtemps marqué la justice des mineurs ? En retraçant l’évolution de la justice pénale des mineurs et de l’action de la protection judiciaire de la jeunesse, Dominique Youf rappelle ici à quel point elle a considérablement évolué depuis l’ordonnance de 1945 (que le ministre de l’Intérieur, fidèle à son thème de la rupture, voudrait retoucher, alors qu’elle a déjà été remaniée près de vingt fois…). Sans cacher les difficultés d’adaptation de la justice des mineurs aux formes contemporaines de la délinquance, Dominique Youf montre les contradictions des aménagements successifs de l’action publique dans ce domaine, et l’amplification du recours à l’enfermement, y compris dans la formule mixte, à la fois pénitentiaire et éducative, des « centres éducatifs fermés ».

Contrairement à ce qu’on laisse trop facilement entendre dans les médias, le débat sur la prise en charge des mineurs, ou plus généralement des jeunes qui versent dans la violence, ne suit pas les lignes d’une opposition entre prévention et répression. Les deux dimensions ont en effet toujours été présentes dans la justice des mineurs. La difficulté est que chacun des pôles change progressivement de sens. La répression, d’une part parce qu’elle privilégie de plus en plus la « fonction d’auxiliariat pénitenciaire7  ». La prévention également parce qu’elle se redessine selon des logiques nouvelles de gestion du risque et non plus de prise en charge éducative. La prévention signifie tout d’abord de plus en plus une organisation de l’espace, par l’architecture et l’urbanisme, qui réduise au maximum les occasions d’incivilité : les constructions privilégient un « espace défendable » dont les habitants sont invités à prendre la responsabilité. Les parents, ensuite, sont appelés à renforcer leurs compétences parentales vis-à-vis de leurs enfants : tel est le sens du thème de la « parentalité » qui traverse l’action sociale et la justice. Enfin, la prévention de la délinquance est axée sur la gestion de la prévisibilité des risques. Prévisibilité pour le jeune à qui l’on veut signifier la certitude de la sanction (il est censé calculer par lui-même le coût risque/bénéfice de son acte transgressif !) ; prévisibilité pour la société puisqu’on veut dépister précocement les « individus à risque » (voir la controverse sur le dépistage précoce des troubles de l’enfant8).

Ce thème de la responsabilité est donc entendu dans un sens d’anticipation des risques qui ne correspond guère à l’idée de mise en capacité d’un individu à agir et à répondre de ses actes, y compris la capacité politique à participer aux décisions et à intégrer le jeu des institutions.

Esprit

  • 1.

    Voir le livre collectif dirigé par Hugues Lagrange et Marco Oberti, Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française, Paris, Presses de Sciences-Po, coll. « Nouveaux débats », 2006.

  • 2.

    H. Lagrange, « Autopsie d’une vague d’émeutes », dans H. Lagrange et M. Oberti (sous la dir. de), Émeutes urbaines et protestations…, op. cit., p. 58.

  • 3.

    Id., « La structure et l’accident », dans H. Lagrange et M. Oberti (sous la dir. de), Émeutes urbaines et protestations…, op. cit., p. 114.

  • 4.

    Voir Le Monde du 20 septembre 2006. Le préfet met aussi en cause le « sentiment d’impunité » des jeunes, le « laxisme » de la justice, l’inexpérience des jeunes commissaires et, de façon assez inattendue, les enquêtes de l’Inspection générale des services (la police des polices) qui « démoraliseraient » les policiers du département.

  • 5.

    H. Lagrange, « La structure et l’accident », art. cité, p. 121-124.

  • 6.

    Voir Jacques Donzelot, « Une politique pour la ville », Esprit, octobre 2005 et Jacques Donzelot et Renaud Epstein, « Démocratie et participation : l’exemple de la rénovation urbaine », Esprit, juillet 2006.

  • 7.

    Manuel Palacio, la Justice des enfants perdus. Intervenir auprès des mineurs, Paris, La Découverte, coll. « Alternatives sociales », 2006.

  • 8.

    Voir Alain Ehrenberg, « Malaise dans l’évaluation de la santé mentale », Esprit, mai 2006.