Crédit : Canva
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Un cap pour l’Europe

Éditorial

La fabrication d’un monde où les faits indésirables sont niés places les États-Unis de Trump, mais aussi la Russie de Poutine et l’Israël de Netanyahou, dans la longue histoire du mensonge d’État. Cette convergence procède d’une détestation commune de l’État de droit démocratique dont l’Union européenne a fait – et doit continuer de faire – sa proposition de monde.


En cette rentrée, alors que l’actualité politique américaine a témoigné tout l’été de l’enfoncement des États-Unis dans ce qu’il faut bien appeler un processus de fascisation, la distinction que l’on pouvait encore faire il y a une petite décennie entre le mensonge politique totalitaire et la « post-vérité » contemporaine paraît de plus en plus ténue1. En ont témoigné notamment le renvoi, début août, de la directrice du Bureau des statistiques du travail, parce que les derniers chiffres de création d’emplois aux États-Unis ne correspondaient pas aux attentes de l’administration, ou l’annonce par le ministre de la Santé Robert Kennedy Jr d’un coup d’arrêt au financement des vaccins à ARN messager, en dépit du consensus scientifique sur leur efficacité et des espoirs dont ils sont porteurs. Les déclarations prononcées pour justifier ces décisions rappelaient les grandes heures de l’affaire Lyssenko, où ce pseudoscientifique, en promettant à Staline le quintuplement des rendements agricoles, obéra durablement la recherche agronomique et génétique en Union soviétique.

La fabrication d’un monde où les faits indésirables – car incompatibles avec l’idéologie du pouvoir – sont niés place ainsi les États-Unis de Trump dans la longue histoire du mensonge d’État, dont s’écrivent ces derniers temps quelques pages très denses. Le sommet d’Anchorage, où Donald Trump a vainement espéré conclure un « deal » sur l’Ukraine, a encore une fois permis à Vladimir Poutine d’évoquer les supposées « causes profondes » de la guerre en Ukraine et de rappeler que ce pays n’existe pas, sans être contredit. En Israël aussi, le pouvoir cherche à fabriquer une autre réalité. Parmi les nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par l’actuel gouvernement, le ciblage des journalistes sur le terrain et l’interdiction d’accès à l’enclave palestinienne faite aux journalistes étrangers, en violation de la Convention de Genève, sont les leviers concrets de cette ambition de remodelage du réel, qui commence par sa négation. Ainsi a-t-on pu entendre Benyamin Netanyahou affirmer qu’il n’y avait pas de famine à Gaza.

La convergence de ces dirigeants sur la scène internationale n’a donc rien de fortuit. Elle ne procède pas d’une logique d’alliance fondée sur le partage d’une vision du monde ou de ce qu’il pourrait être, mais sur quelques détestations communes, en particulier celle de l’État de droit démocratique, des droits humains et des contraintes qui y sont associées. À la représentation falsifiée de la réalité qu’ils banalisent dans les relations internationales correspond la brutalisation cognitive de leur propre société, qui perd peu à peu ses repères. La faiblesse des réactions de la société américaine aux coups de force successifs de l’administration Trump comme la cécité d’une partie de la société israélienne face aux atrocités commises en son nom et à ses portes en sont peut-être des symptômes.

Dans un tel contexte, la question de ce que peuvent et veulent les Européens se pose. Du point de vue des rapports de force internationaux, nombreux sont tentés d’être sévères. L’épisode de l’accord sur les droits de douane avec les États-Unis tout comme le fait de devoir prendre en route le train des discussions russo-américaines sur l’Ukraine témoigneraient de la faiblesse structurelle de l’Union européenne, décidément inadaptée au monde des « prédateurs2 ». Trop divisés, trop pusillanimes, trop embarrassés par le respect de normes et de principes, ses dirigeants seraient incapables de hisser l’Union au niveau d’une grande puissance.

L’Union européenne fut un projet politique inédit de réponse à l’impossible maintien des empires.

Gardons-nous d’activer trop vite ce réflexe de condamnation, qui fait le jeu des anti-européens de tous bords depuis bien longtemps. Si l’unanimité sur le soutien à l’Ukraine ne s’est pas faite en un jour, le voyage à Washington de huit dirigeants européens, venus entourer le président Zelensky, est un symbole fort. Et si l’on souhaiterait voir la même fermeté dans la condamnation sans équivoque de la politique israélienne à Gaza, la reconnaissance de l’État palestinien par la France puis le Royaume-Uni est aussi un pas dans la bonne direction. Comme l’a montré l’historien Timothy Snyder, l’Union européenne fut un projet politique inédit de réponse à l’impossible maintien des empires, dont la logique avait entraîné le continent dans les destructions effroyables du xxe siècle3. À rebours de l’expansionnisme impérial, de sa glorification de la terre et des morts, l’Europe offrait aux nations européennes la possibilité de se projeter dans le monde à partir d’un espace fondé sur le droit et l’égalité entre les citoyens. Cette réussite fut souvent silencieuse, et elle reste incomplète. Mais à l’heure où toutes sortes d’effondrements menacent, c’est certainement dans cette direction que se trouvent les ressources pour formuler et défendre une nouvelle « proposition de monde4 ». L’Europe peut et doit être l’un des lieux où les notions de délibération démocratique, de pluralisme et de réfutabilité scientifique ont encore un sens. C’est en s’appuyant sur cet héritage, qui est aussi une capacité à ouvrir l’avenir, que les Européens compteront, aujourd’hui et demain. Y renoncer, en croyant pouvoir ainsi intimider les grands fauves, serait la pire des erreurs.

Esprit

  • 1. Voir à ce sujet le dossier d’Esprit, décembre 2018 : « Fragiles vérités », notamment l’entretien avec Myriam Revault d’Allonnes, « Le réel inquiété ».
  • 2. Voir Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2025 ; et les réflexions critiques de Vincent Martigny, « La fascination du pouvoir », ici p. 91.
  • 3. Conversation avec Timothy Snyder, « L’Union européenne n’est pas un empire » [en ligne], propos recueillis par Mathieu et Baptiste Roger-Lacan, Le Grand Continent, 24 octobre 2018.
  • 4. Voir l’entretien avec M. Revault d’Allonnes, « Le réel inquiété », art. cité.