Le conflit européen des valeurs

Justine Lacroix montre combien les deux perspectives de la démocratie illibérale et du libéralisme autoritaire sont intenables. À cet égard, elle insiste notamment sur le sens du libéralisme qui ne peut être que démocratique.


Pour fonder la légitimité de l’Union européenne, les discours politiques et juridiques invoquent constamment l’existence de valeurs communes aux États membres et inscrites au cœur du projet européen. Le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne formalise ces idéaux en énonçant que « l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit ».

Si leur reconnaissance par les acteurs du débat public européen est unanime, la mobilisation de ces valeurs n’est pas homogène dans les États de l’Union. Au contraire, parce qu’elles peuvent entrer en conflit, leur articulation n’est ni spontanée ni évidente : elles sont constamment réagencées en fonction de l’évolution des rapports de force au sein de la société, mais également de leur inscription dans les conceptions des différentes traditions politiques. En particulier, pour une partie du spectre politique, ces valeurs s’opposent et doivent être hiérarchisées : l’État de droit devrait être écarté pour permettre l’expression démocratique de la volonté populaire, les droits individuels devraient être restreints pour garantir la sécurité de tous, tandis que les libertés sont parfois présentées comme des obstacles à la lutte contre les inégalités sociales.

Ces discours ne peuvent pas simplement être écartés comme illégitimes ou absurdes : ils sont le reflet des « conflits d’interprétation qui sont au cœur de toute activité démocratique » et constituent des agencements possibles, bien que problématiques, des principes qui fondent nos communautés politiques. Par conséquent, ils doivent être appréhendés et critiqués par le biais d’un travail de distinction et de complexification des significations de ces valeurs communes. Justine Lacroix se livre à ce travail dans cet ouvrage réunissant quatre conférences prononcées au Collège de France en 2023, en déployant cette « mise en discussion » des valeurs de l’Union.

Le libéralisme contre la démocratie

Les deux premiers chapitres de l’ouvrage de Justine Lacroix sont consacrés à l’un des lieux communs de la pensée politique contemporaine : la cohabitation qui serait désormais impossible entre la démocratie et le libéralisme. Ce conflit repose sur le sentiment répandu d’une impossibilité pour la volonté majoritaire de déployer ses effets en raison d’obstacles liés à la protection des droits et libertés. La gestion des crises financières et budgétaires de 2008 et de 2012 par l’Union, durant lesquelles ces institutions auraient défendu les libertés économiques et l’ordre libéral du marché contre la volonté des peuples européens, ainsi que les condamnations fréquentes par les juridictions européennes des politiques illibérales mises en œuvre par des gouvernements démocratiquement élus font partie des exemples mobilisés pour dénoncer ce « libéralisme autoritaire » de l’Europe.

Afin de garantir la prééminence de la volonté populaire, certains défendent alors le modèle d’une « démocratie illibérale », c’est-à-dire refusant les limitations de la volonté populaire par « les acquis du constitutionnalisme libéral ». Ce nouveau paradigme politique se fonde notamment sur l’idée selon laquelle la démocratie se résume à un principe d’identité entre les gouvernants et le peuple. Le peuple serait une réalité prépolitique, homogène et construite sur des valeurs enracinées dans l’histoire commune d’une nation. L’exercice des droits et libertés qui s’écarte de ces valeurs ou de la volonté populaire devrait être prohibé.

Justine Lacroix montre alors combien ces deux perspectives de la démocratie illibérale et du libéralisme autoritaire sont intenables. À cet égard, elle insiste notamment sur le sens du libéralisme qui ne peut être que démocratique. En particulier, la protection des libertés, notamment d’expression, de manifestation et de réunion, permet le maintien d’espaces dans lesquels peuvent avoir lieu la « confrontation publique des idées et la possibilité de contester le pouvoir ». Seul le maintien de tels espaces publics permet d’éviter que « ceux qui exercent l’autorité publique ne puissent prétendre s’approprier la souveraineté du peuple ». Sans ces libertés publiques, le principe même de la critique du pouvoir susceptible d’aboutir à une alternance politique, principe au cœur de l’idéal démocratique, est impossible. Pour les mêmes raisons, le libéralisme est intrinsèquement lié à l’idée de contre-pouvoirs, excluant que les libertés puissent être défendues par un pouvoir autoritaire. Un tel pouvoir est en effet nécessairement menacé par l’instabilité et la contestation résultant de l’exercice par les individus de leur autonomie.

Les conditions de la liberté

Les deux autres chapitres de l’ouvrage de Justine Lacroix sont consacrés à deux problèmes liés : d’une part, l’opposition entre la sécurité et la liberté et, d’autre part, le risque d’une incompatibilité entre la protection des droits et libertés et la lutte effective contre les inégalités. Dans les deux cas, il s’agit de penser l’articulation entre la défense des droits individuels et celle des intérêts collectifs.

S’appuyant sur Hannah Arendt1, Justine Lacroix souligne que la « libération de la peur et du besoin » constitue une condition de la garantie égale des droits et libertés : être protégé « contre les atteintes aux biens et aux personnes, mais aussi contre la maladie, l’accident ou l’incapacité à faire face à ses besoins élémentaires, ainsi que contre des formes systématiques d’humiliation et d’exclusion » permet à chacun « d’être partie prenante à égalité à un monde commun ». Or la poursuite d’un tel objectif implique nécessairement une régulation des relations interindividuelles qui peuvent être le foyer de l’insécurité ou de l’inégalité. Sur ce fondement, certains ont pu déduire la nécessité de reconnaître un droit à la sécurité, physique comme sociale, opposable à autrui : chacun aurait ainsi le droit à ce que l’État le protège contre toute menace provenant de tiers.

Toutefois, une telle construction pourrait aboutir à retourner entièrement l’objet premier des droits et libertés fondamentaux : alors qu’ils sont historiquement conçus comme des protections contre « l’arbitraire de la puissance publique », ils deviendraient le fondement d’une intervention de l’État pour lutter contre « l’arbitraire des relations interpersonnelles ». Un tel paradigme pourrait justifier un contrôle poussé des comportements de chacun, contrôle susceptible d’aboutir à des privations disproportionnées ou inégalitaires des droits et libertés d’autrui. Ce faisant, Justine Lacroix montre que l’articulation des valeurs de l’Union entre elles n’est pas simplement une question de hiérarchisation : tous les agencements ne sont pas acceptables, certains pouvant conduire à la dénaturation des principes d’une démocratie libérale.

Reste alors une question qui échappe à la théorie politique en tant que telle : si certains États membres ou mouvements politiques adoptent des conceptions des valeurs communes de l’Union qui les dénaturent, comment faut-il les affronter ? Leur dénonciation morale ou conceptuelle ne peut suffire, dans la mesure où ces discours sont désormais soutenus par des groupes parfois majoritaires. Ils ne sont pas seulement l’expression d’une colère ou peur irrationnelle, mais s’enracinent dans des craintes ou des souhaits jugés légitimes et prioritaires, et qui conduisent certains à abandonner les principes d’une démocratie libérale. Le travail de Justine Lacroix ouvre les portes d’une construction d’autres discours, pensant et articulant ces craintes et ses souhaits en les intégrant dans les exigences de la démocratie libérale. Seulement, cette construction indispensable sera vaine si elle ne s’accompagne pas du déploiement d’une stratégie politique pour s’adresser de nouveau à ceux qui ne croient plus en la primauté de ces valeurs ou n’attendent plus rien d’elles.

  • 1. Voir Hannah Arendt, La Liberté d’être libre. Les conditions et la signification de la révolution [1966-1967], trad. Françoise Bouillot, Paris, Payot, 2019.

Les valeurs de l’Europe, un enjeu démocratique
Justine Lacroix

Collège de France Éditions, 2024
104 p. 18 €