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Une campagne française ou l'impossible rupture

par

Esprit

mars/avril 2007

Depuis le 11 février, jour de l’intervention de Ségolène Royal devant son Parti, la campagne présidentielle est entrée dans sa deuxième phase, celle qui se polarise sur les candidats prévisibles du second tour. Mais ce changement de cadence ne doit pas conduire à considérer comme nulle et non avenue la phase précédente, de mise en condition. À trop se polariser sur les deux principaux candidats, on oublie que les Français ont manifesté un intérêt renouvelé pour les affaires politiques. Ce dont témoignent les audiences rencontrées par les émissions politiques sur les chaînes de radio et de télévision. Le peu de confiance envers les médias va de pair avec une demande accrue d’information et de compréhension. Quelles en sont les raisons ? D’un côté, on assiste à la prise de conscience collective d’un tournant historique et générationnel (sortie de l’ère symbolisée par Chirac et Mitterrand/Jospin) caractérisé par trois phénomènes (nouveau cycle politique, nouvelle offre politique et nouvelles pratiques de la démocratie). De l’autre, les Français ont été secoués par des événements successifs qui exigent selon eux autant de réponses : une réponse au deuxième tour d’avril 2002 qui a renforcé la logique protestataire, voire l’enfermement dans la démocratie d’abstention, une réponse à la victoire du non au Traité constitutionnel européen (2005) et à la menace d’un repli franco-français, une réponse à la crise des banlieues de l’automne 2006 qui a mis à nu ségrégations et discriminations dans une République qui aime les mots d’égalité et de fraternité. De Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, en cela plus proches qu’on ne le croit, on attend beaucoup car ils symbolisent à la fois un désir de rupture avec la politique de toujours et la nécessité de ne pas s’enfermer dans le statut de victime. Mais on attend peut-être trop d’eux. Et tel est le dilemme : ceux qui symbolisent un renouvellement et une prise de distance avec leur famille politique respective ont-ils les moyens d’exprimer cette étape historique ?

Chacun a son style. Ségolène Royal, après avoir inauguré une méthode participative qui survivra à cette campagne, s’est présentée, dans le cadre du meeting national, à ceux qu’elle a « d’abord » écoutés. Parlant des banlieues, elle a promis de s’occuper de tous comme de ses enfants. En écho à une France du quotidien, souffrante, Grand Corps malade, elle se pose en mère aimante, en Marianne dé-statu-fiée. Avec elle, la politique est en charge de l’école, de la formation, de la transmission, du redressement, les droits y sont assortis de devoirs. Sarkozy va lui aussi à la rencontre des Français mais, n’ayant guère le temps d’écouter, il se contente de tendre, avec franchise et un air bravache, la main à ceux qui lui font confiance. Si Ségolène Royal veut sécuriser moralement mais sans démagogie, Nicolas Sarkozy sécurise fermement, mais il veut une sécurité juste, d’où la promesse de punir ceux qui abusent de leur pouvoir de « police ». L’un et l’autre ont leur personnage, la mère célibataire aimante ou le grand frère en querelle avec ses pères.

Mais ni l’un ni l’autre ne parvient à opérer la rupture politique indispensable dans son propre camp. Ségolène ne fait pas bouger idéologiquement un socialisme en mal de réforme alors qu’elle a pris à revers le Parti et sa conception de la militance. Elle ne peut expliquer ce que l’on voudrait entendre de sa voix : ni le capitalisme d’aujourd’hui, ni la sortie du monde industriel, ni la place de la France dans une économie mondialisée. Elle n’a pas repris l’idée de socialisme de la production qui exige que l’on traite les inégalités de tous ordres en amont et non pas en aval, ce qui passe par une politique de l’emploi performante. Sarkozy, lui, est passé de la thématique de la rupture, l’entrée dans un monde libéral et avantageusement américanisé, à un discours sur la France aimée dont les accents de gaullisme social doivent rassurer.

Chacun avance sa panoplie de mesures qui, présentées abstraitement, sont hors histoire, hors Europe, hors monde. Et pourtant, l’un et l’autre racontent une histoire de France. Chacun promeut ses héros, Jeanne d’Arc ou de Gaulle pour Ségolène la fille de militaire ; Blum, Jaurès ou Georges Mandel pour Sarkozy l’immigré hongrois. « Ma France à moi » de Ségolène commence avec la Révolution et prend des accents à la Michelet avant de faire une contre-plongée sur la France de Diam’s. « Ma France à moi » de Sarkozy commence avant 1789 et joue de continuités tocquevilliennes.

Au lieu de faire de l’histoire en fonction du présent, nos présidentiables rentrent dans la grande Histoire pour mieux oublier que l’histoire se conjugue au présent. La génération des ruptures n’aura des chances de leur donner un sens politique et historique qu’en parlant franchement de la France dans le monde qui se fait. Il faut en finir avec un auto-centrement qui se retourne en auto-flagellation.

Esprit

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