Kaboul, Afghanistan. Photo de Mohammad Husaini sur Unsplash
Kaboul, Afghanistan. Photo de Mohammad Husaini sur Unsplash

Être professeur à Kaboul

Le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan ne conduit pas uniquement le pays à traverser l’une des plus graves crises humanitaires au monde, mais il conduit aussi à une falsification de son histoire. Professeur d’anglais à Kaboul, Ahmad C., sous identité protégée, témoigne de cette situation éducative catastrophique pour l’avenir.


Les filles et les femmes afghanes ont été les principales victimes des restrictions imposées par le régime taliban depuis leur reprise du pouvoir à Kaboul. Empêchées de sortir, de voir et d’être vues, de parler et d’être entendues, d’étudier et de travailler, elles sont contraintes de rester à la maison, d’enfanter et de s’occuper de leur famille, invisibilisées dans une société qui vit l’une des plus graves crises humanitaires au monde. Si elles continuent à être privées d’école, une génération sans instruction verra le jour en Afghanistan d’ici quelques années. Mais cela n’est pas la seule chose que font les talibans pour détruire l’éducation dans le pays et transformer la mémoire d’une génération à venir.

L’engagement à l’épreuve des talibans

Je travaille depuis 2014 comme professeur d’anglais dans un centre de formation scolaire à Kaboul. Des milliers d’élèves ont suivi mes cours, acquis des connaissances et mûri. J’ai toujours été engagé dans leurs parcours de réussite. Il y a six ans, par exemple, j’étais assis dans mon bureau lorsqu’une jeune fille est entrée, et m’a demandé une réduction sur le prix de ses cours. Je lui ai posé quelques questions sur sa situation financière, sa famille et la personne qui subvenait à ses besoins. Elle m’a expliqué que son père était décédé et que sa mère, qui faisait la lessive pour différentes familles, était sa seule source de soutien. Je lui ai demandé de venir au centre avec elle. J’ai alors remarqué ses mains, et là, c’était terrible ! Ses mains étaient noires, couvertes de crevasses, et elle ne pouvait pas les tenir droites. Je lui ai demandé de rentrer chez elle, et sa fille a bénéficié d’une gratuité des frais de scolarité pendant plus d’un an. Elle a terminé première de sa promotion. Peu après, elle a été embauchée comme professeure d’anglais ; elle n’enseignait pas seulement, mais cherchait aussi à obtenir des bourses, tout en subvenant aux besoins de sa famille. Elle a réussi à en obtenir une pour le Canada, et un homme d’affaires l’a aidée à quitter l’Afghanistan. C’est un petit exemple de ce que nous avons fait, de ce que nous faisons et de ce que nous continuerons à faire ici. J’ai croisé de nombreux étudiants comme elle, qui ont poursuivi et continuent de poursuivre leurs rêves en passant par notre centre, et ils m’encouragent à ne pas abandonner. Mais la situation éducative est de plus en plus difficile.

Depuis la reprise du pouvoir par les talibans, j’ai dû faire face à de multiples obstacles. La police religieuse talibane vient régulièrement nous contrôler et nous poser des questions : « Qui finance votre centre ? », « Pourquoi enseignez-vous l’anglais ? », « Quel est votre programme ? », « Pourquoi enseignez-vous selon le système américain ? », « Pourquoi ces photos ne sont-elles pas islamiques ? », etc. Nous leur répondons et leur expliquons à chaque fois que le centre est géré par nos propres moyens et qu’il n’y a aucun soutien étranger, mais ils rejettent toujours nos explications et insistent sur le fait que le centre est dirigé par des étrangers. Leurs enquêtes s’avèrent extrêmement pesantes et épuisantes, tant pour le personnel que pour moi-même, mais nous n’avons pas d’autre choix que de continuer.

Une situation éducative qui se détériore

Malheureusement, les restrictions se sont multipliées ces derniers temps. Récemment, les directeurs de centres de formation ont été convoqués à une réunion du ministère de l’Éducation à Kaboul. Je suis arrivé un peu avant le début de la réunion : une salle de conférences était décorée de drapeaux talibans, l’hymne spécial de leur djihad résonnait dans la salle, louant leur victoire contre les troupes américaines en Afghanistan. Le responsable de l’invitation et de l’orientation islamique des talibans a pris la parole et a sommé tout le monde de respecter leurs règles, faute de quoi leurs centres seraient fermés. Cinq nouvelles règles à appliquer à l’école ont par la suite été décrétées : 1) Les enseignants et les employés de sexe masculin doivent désormais tous se laisser pousser la barbe et la moustache. 2) Ils doivent porter le Perahan Tanban (le vêtement traditionnel des talibans) et un chapeau blanc. 3) Les livres contenant des photos ou des descriptions non islamiques ne doivent pas être utilisés dans l’enseignement et doivent être retirés immédiatement. 4) Les élèves de sexe masculin à partir de la classe de seconde doivent être encouragés à porter le Perahan Tanban et à se laisser pousser la barbe. 5) Les slogans et les publicités doivent être rédigés conformément aux croyances islamiques et inciter la population à respecter et à suivre régulièrement les règles islamiques.

La salle de conférences, où se trouvaient plus de sept cents personnes, était plongée dans un silence étouffant. Le visage de chacun reflétait une profonde inquiétude face aux nouveaux changements et aux nouvelles règles. Un petit groupe de femmes était assis dans un coin de la salle : elles portaient le hijab intégral (burqa), ne laissant apparaître que leurs deux petits yeux, tandis que tout leur corps était recouvert d’un foulard noir.

La police religieuse des talibans, appelée Amr bil-Maruf, est aujourd’hui de nouveau en place à Kaboul et elle a pour mission de contraindre les habitants à suivre les règles islamiques talibanes. Il faut s’y conformer, sous peine d’être torturés. J’ai eu affaire à elle plus d’une centaine de fois. On m’a demandé avec insistance de suivre leurs règles. À chaque interrogatoire, j’acquiesce. J’ai été critiqué à plusieurs reprises au sujet de mes vêtements, de mon absence de barbe, de moustache et de chapeau. Je leur ai toujours promis de m’y conformer. Ces interrogatoires sont devenus une habitude, avec les mêmes pressions inlassablement répétées. Mais je ne porte toujours pas de barbe, ni de moustache, ni de chapeau blanc.

Les talibans ont affirmé depuis longtemps que les filles devaient rester à la maison, mais j’ai toujours maintenu le centre ouvert aux garçons comme aux filles, sans aucune distinction. Dès que la police talibane vient, nous séparons immédiatement les classes des garçons et des filles et nous ne leur donnons jamais l’occasion de voir le système de mixité à l’œuvre dans notre centre ; sinon, il serait immédiatement fermé. Je viens de la communauté hazara, qui est discriminée en Afghanistan, mais dans laquelle les valeurs de la modernité sont plus diffusées. C’est pourquoi les talibans qualifient les Hazaras de « non-musulmans ». Dans l’histoire de mon pays, nous avons toujours été persécutés et nous sommes structurellement discriminés. Mais cela offre aussi des marges de manœuvre : parce que nous sommes invisibilisés, nous sommes aussi moins surveillés. Alors, depuis le retour des talibans, nous n’avons pas baissé les bras, nous avons simplement gardé le silence et travaillé plus dur qu’auparavant. Mais quand nous sommes sous leurs radars, cela est difficile : parce que nous sommes une minorité chiite, chaque fois qu’ils inspectent nos centres, ils essaient de nous imposer leurs règles et textes islamiques.

Les élèves ne savent plus ce qu’ils doivent lire et ne pas lire, et notre mémoire est en train d’être profondément altérée.

Alors que les études supérieures sont interdites aux femmes, et que l’éducation des filles ne dépasse pas la classe de sixième, elles peuvent fréquenter les madrasas, des établissements d’enseignement religieux préférés des talibans. Mais même celles-ci font l’objet d’un strict contrôle : si l’islam qui y est enseigné ne respecte pas celui que pratiquent les talibans, ils les ferment également. Outre cette surveillance généralisée du système scolaire, je suis témoin d’une modification des manuels scolaires de plus en plus forte : de nombreux changements ont été apportés aux manuels scolaires des classes de la première à la sixième année. Les photos représentant des personnes, des animaux, la nature, des noms ou des événements ont été supprimées ou modifiées. Les élèves ne savent plus ce qu’ils doivent lire et ne pas lire, et notre mémoire est en train d’être profondément altérée. Se souvenir est devenu un acte de résistance.

La mémoire nationale en jeu

La mémoire est un enjeu de pouvoir des talibans. Certaines familles préfèrent ainsi ne même plus envoyer leurs jeunes filles à l’école publique jusqu’à l’âge autorisé, et choisissent de payer des cours en ligne, de peur qu’elles soient endoctrinées, et que l’on oublie les années de chaos causées par les talibans. Malheureusement, cet effacement du passé taliban va de pair avec un renforcement des inégalités de richesse et d’accès à l’éducation : les familles les plus riches, et dans les zones les moins conservatrices de l’Afghanistan, peuvent payer des cours en ligne à leurs filles, mais celles qui naissent dans des familles plus pauvres, dans des régions plus rurales, n’ont pas cette même chance.

Ce que nous demandons, en Afghanistan, c’est que la communauté internationale continue de ne pas reconnaître le régime politique taliban, et qu’elle ne nous abandonne pas. Nous ne voulons pas que les ambassadeurs de pays démocratiques prennent des photos avec les talibans alors qu’ils prônent les droits de l’homme et la liberté d’expression. Nous travaillons d’arrache-pied pour faire de notre pays un meilleur endroit où vivre, mais les pays qui jouissent de la démocratie, d’un meilleur système éducatif, et de droits qui les protègent, ne devraient pas reconnaître les talibans. La reconnaissance par la communauté internationale des talibans serait une terrible erreur dans l’histoire.

Traduit de l’anglais par Camille Braune