La grippe porcine est-elle d'origine américaine ou asiatique ?
Après beaucoup d’hésitations, l’Organisation mondiale de la santé (Oms) a officiellement déclaré le 11 juin que le nouveau virus h1n1 d’origine porcine, détecté pour la première fois au Mexique en avril, était pandémique. Cette déclaration, qui suivait logiquement la définition de l’Oms selon laquelle un virus est dit pandémique quand il se diffuse dans plus de deux continents, a eu pour conséquence de dissocier les notions de pandémie et de sévérité. La dernière pandémie officiellement déclarée, la grippe de Hong Kong causée par le virus h3n2 en 1968, également d’origine porcine, avait causé la mort d’un million de personnes. Les autorités sanitaires internationales redoutaient depuis dix ans la menace d’une pandémie causée par le virus h5n1 d’origine aviaire, déclaré pour la première fois à Hong Kong en 1997, puisque celui-ci tuait deux tiers des personnes qu’il infectait. Le virus h1n1 apparu en avril n’est pour le moment pas plus sévère qu’un virus de grippe saisonnière, mais sa contagiosité l’a déjà conduit à remplacer les virus de grippe saisonnière dans de nombreux pays, alors que, contrairement à celle-ci, les humains nés après les années 1950 (date de disparition du virus h1n1 de grippe saisonnière) n’ont pas d’immunité contre lui. Un virus très contagieux mais peu dangereux a remplacé un virus peu contagieux mais très dangereux. À la menace d’une pandémie sévère qui attendait son heure dans le réservoir animal s’est substituée celle d’une pandémie douce qui se fraie le chemin dans une population naïve. Et les entreprises pharmaceutiques, qui ne pouvaient jusque-là pas produire de vaccin « pandémique », ont pu cultiver la nouvelle souche pour investir un marché prometteur.
Cette controverse sur le terme « pandémie » a masqué une autre controverse sur l’origine du virus h1n1. Le 11 juin également, une équipe de chercheurs internationaux publiait dans la revue Nature un article affirmant qu’un virus « sœur » du h1n1 circulant chez les humains avait été détecté sur des porcs à Hong Kong en 20041. Cette étude, appuyée sur la comparaison des séquences génétiques de bases de virus au moyen d’arbres phylogénétiques, montrait que le virus de Hong Kong partageait sept gènes sur huit avec le virus de Mexico. À la suite de cette publication, les autorités fédérales américaines en charge de l’agriculture (Fda) tentèrent de soutenir que le virus h1n1 avait émergé en Asie et aurait ensuite été importé en Amérique par les mouvements commerciaux des cochons. Elles reconnurent cependant que ce n’était là qu’une hypothèse qui ne pouvait être confirmée dans les faits, par manque de surveillance de ces mouvements commerciaux2. Une telle hypothèse avait cependant l’avantage de détourner l’attention des spéculateurs, qui avaient fait chuter le prix du porc de 20 % au printemps, bien que la consommation de cette viande, qui ne présente aucun risque de contamination par la grippe, n’ait pas baissé. Dans la géographie morale de l’épidémie, le foyer de Veracruz, proche d’une ferme possédée par l’entreprise Smithfield Food, avait lié la grippe porcine à une souillure d’origine humaine. En invoquant une possible origine asiatique, la Fda reportait la faute sur un coupable qui a bon dos, d’autant que la Chine est reconnue scientifiquement, pour des raisons écologiques et démographiques, comme le foyer des pandémies de grippe3.
L’ironie, en l’espèce, vient de ce que la publication sur laquelle s’appuyait cette spéculation s’abstenait elle-même de toute hypothèse sur l’origine du virus, mais en appelait à davantage de surveillance des mouvements commerciaux d’animaux. Si un virus proche du h1n1 a pu être trouvé à Hong Kong, c’est parce que, suite à la mobilisation des autorités sanitaires contre le Sras et la grippe aviaire, des tests étaient pratiqués systématiquement sur les porcs envoyés à l’abattage. Une partie des chercheurs ayant rédigé l’article paru dans Nature est d’ailleurs basée à l’université de Hong Kong, où s’est produite cette articulation entre la recherche biologique de pointe et la surveillance des lieux de domestication d’animaux. La comparaison des séquences génétiques, si elle dispose d’informations suffisantes, conduit à abandonner la recherche d’une origine, liée à la poursuite d’un coupable, pour mettre en place un mode de perception probabiliste des virus, appuyé des systèmes d’alerte précoces. La leçon de la mobilisation actuelle sur la grippe porcine, aussi difficile à comprendre fût-elle au vu du nombre relativement faible de victimes, est qu’il est possible de détecter à l’avance un nouveau virus à condition d’articuler de nouvelle façon les rapports entre humains et animaux. La géographie morale des épidémies, toujours prompte à rejeter la faute sur tel ou tel acteur, pourrait s’en trouver bouleversée.
- 1.
Gavin Smith et alii, “Origins and Evolutionary Genomics of the 2009 swine-origin h1n1 Influenza a Epidemic”, Nature, 459, 25 juin 2009, p. 1122-1125.
- 2.
Donald McNeil, “Swine Flu may have come from Asia”, New York Times, 24 juin 2009.
- 3.
Kennedy Shortridge et Charles Stuart-Harris, “An Influenza Epicentre?”, Lancet, II, 1982, p. 812-813.