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Sentinelles et lanceurs d’alerte. Premières leçons du coronavirus de Wuhan

La Chine a réussi à construire une sentinelle au centre de son territoire avec la ville de Wuhan, mais elle a échoué à intégrer les lanceurs d’alerte dans son espace public.

Une nouvelle maladie infectieuse émergente d’origine zoonotique s’est imposée sur la scène mondiale dans les premiers mois de l’année 2020[1]. Baptisée Covid-19 (pour Coronavirus Disease 2019), elle a commencé fin décembre 2019 par la détection d’un cluster de pneumonies atypiques autour d’un marché aux animaux à Wuhan, ville de 13 millions d’habitants située au centre de la Chine. Le 23 janvier, les autorités de la province du Hubei imposèrent une quarantaine sur une zone de 50 millions de personnes autour de Wuhan pour éviter la propagation de l’épidémie, mais à l’approche du Nouvel An chinois, environ 5 millions de personnes, pour la plupart des travailleurs migrants, étaient retournés dans leurs familles, et l’épidémie s’est propagée à l’ensemble de la Chine.

Les techniques de détection du virus ayant changé au cours de l’épidémie, le nombre de cas reste à confirmer, mais le taux de létalité est resté stable à environ 3 %[2]. Ce nouveau virus est donc moins dangereux que le SRAS (qui a infecté environ 8 000 personnes en 2003, dont environ 800 sont mortes) auquel il ressemble fortement, mais il est plus contagieux. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré cette nouvelle maladie « pandémique » avec la présence de nouveaux foyers d’infection hors d’Asie, comme le SRAS qui avait causé un foyer à Toronto. Auparavant, elle avait déclenché des phénomènes de racisme à l’égard des diasporas chinoise et asiatiques et un effondrement de l’économie mondiale du fait de sa dépendance à l’égard de la Chine, bloquée par les mesures de contrôle de l’épidémie mises en place par le gouvernement de Xi Jinping.

Si de nombreuses leçons devront être tirées de cette nouvelle crise sanitaire, je voudrais insister sur la distinction entre sentinelles et lanceurs d’alerte. Alors que les médias internationaux se sont demandé si la Chine de Xi Jinping allait réussir ou échouer à gérer cette nouvelle crise, on peut dire d’ores et déjà qu’elle a réussi à construire une sentinelle au centre de son territoire avec la ville de Wuhan, mais qu’elle a échoué à intégrer les lanceurs d’alerte dans son espace public. Wuhan est en effet un centre de coopération économique majeur depuis sa création en 1927 par la fusion de trois postes de commerce (Wuchang, Hankou et Hanyang) développés par les Européens le long de la rivière Yangzi au milieu du XIXe siècle. C’est aussi un lieu très sensible politiquement depuis la mutinerie de l’armée chinoise contre la financiarisation des chemins de fer par les banques étrangères, qui fut le point de départ de la révolution de 1911 remplaçant l’Empire par une République. C’est pourquoi l’Académie des sciences de Chine a été très discrète dans sa coopération avec son équivalent français pour la construction d’un laboratoire de biosécurité de niveau 4 permettant de manipuler des virus très dangereux comme H5N1 ou SRAS. Reste que c’est grâce à ce laboratoire, auquel 600 chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan ont accès et qui dispose des meilleures technologies informatiques, que le coronavirus a été séquencé début janvier 2019 et que ses ressemblances avec un virus proche du SRAS circulant chez les chauves-souris ont été repérées. Les experts internationaux ont reconnu unanimement la réactivité et la transparence de leurs collègues chinois pour diffuser l’information virologique, qui leur a permis de publier leurs résultats dans les meilleures revues scientifiques.

Par contraste, le décès le 6 février du l’ophtalmologue Li Wenliang à l’âge de 34 ans, qui fut un des premiers médecins à alerter les autorités de Wuhan sur le cluster de pneumonies atypiques le 30 décembre, a profondément bouleversé l’opinion chinoise, suscitant une vague ambivalente de compassion et de colère. Les autorités de Pékin ont essayé de maîtriser cette vague en remplaçant les autorités de Wuhan par des fonctionnaires qu’elles contrôlaient et en mettant en valeur le « sacrifice » de Li Wenliang. Dans un contexte néo-maoïste qui recourt au vocabulaire de la guerre contre le virus pour héroïser les « médecins aux pieds nus »[3], ignorant ainsi la forte concurrence qui s’est installée entre les médecins des hôpitaux publics selon leur degré de formation universitaire et la pression qu’ils subissent en cas d’épidémie en l’absence de médecins libéraux[4], ce discours sacrificiel semble rencontrer l’assentiment de la population. Les médecins se sacrifient pour sauver les patients, le Hubei se sacrifie pour sauver la Chine, et la Chine se sacrifie pour sauver le monde d’une pandémie potentielle. Cependant, le besoin d’une opinion publique où les voix dissidentes se feraient entendre apparaît de plus en plus criant dans une Chine qui profite de la crise sanitaire pour renforcer ses moyens de surveillance numérique, comme l’application WeChat permettant au gouvernement de connaître tous les comportements en ligne et le « crédit social » par lequel des notes sont attribuées aux individus afin de sanctionner les infractions.

Il ne faudrait pas confondre, cependant, les sentinelles et les lanceurs d’alerte. Les sentinelles perçoivent des signaux d’alerte précoce sur des seuils entre le soi et le non-soi ou entre les humains et les non-humains de façon à anticiper des catastrophes et s’y préparer pour en limiter les dégâts. Les lanceurs d’alerte perçoivent des signes de dangers dans un milieu de vie habituel et tentent de faire parvenir ces signes à la représentation scientifique à travers une opinion publique[5]. Ils peuvent apparaître comme des héros d’une crise environnementale si celle-ci conduit à une nouvelle législation, mais ils peuvent aussi se sacrifier si les médiations nécessaires pour une solution juridique échouent. Ainsi, lors de la crise du SRAS en 2003, les virologues de Hong Kong, Kennedy Shortridge, Malik Peiris, Guan Yi et Zhong Nanshang, sont apparus comme des héros parce qu’ils avaient lancé l’alerte sur un virus qui se transmettait de la Chine vers le reste du monde, et qui a conduit à une refonte de la régulation internationale sur les épidémies. Mais le médecin de l’Hôpital militaire de Pékin qui a dénoncé dans une lettre à Time Asia le fait que les autorités chinoises cachaient les malades du SRAS aux experts de l’OMS, Jiang Yanyong, fut arrêté parce qu’il avait fait le rapprochement entre cette crise sanitaire et le massacre de la place Tiananmen en 1989.

Sentinelles et lanceurs d’alerte doivent être distinguées comme deux techniques de signalisation différentes, « cynégétiques » et « pastorales ». Les sentinelles suivent les mutations de l’information virale à travers les relations entre humains et non-humains et les déplacent vers des réseaux sociaux de plus en plus large de façon horizontale et continue. Les lanceurs d’alerte visent à atteindre de façon verticale l’opinion publique pour changer le droit, et se sacrifient lorsque ces médiations juridiques s’avèrent impossibles[6]. Le sens d’une alerte réussie varie dans ces deux techniques. La sentinelle n’est jamais certaine d’avoir réussi à capter des signaux d’alerte précoce, car elle est en concurrence avec d’autres sentinelles qui visent à capter des signaux encore plus précoces de façon à en récolter des profits en terme de prestige, selon une logique des « signaux coûteux ». On a assisté, au cours de cette crise, à une concurrence entre les virologues de Wuhan – relayés par ceux de Pékin et de Canton – avec les virologues de Hong Kong – qui, alors que les universités hongkongaises sont affaiblies par dix mois de contestation du gouvernement, tentent de reprendre leur rôle de fournisseurs au monde de la meilleure information scientifique sur les crises sanitaires en Chine. Le lanceur d’alerte n’est en concurrence avec personne, mais s’il échoue à enrôler un grand nombre de personnes dans une cause qui le transcende, il n’a plus qu’à se sacrifier pour montrer par son corps la légitimité de cette cause.

On a beaucoup opposé, dans les interprétations de cette crise sanitaire, un Orient despotique, capable de gérer une épidémie par la quarantaine, et un Occident démocratique, capable de donner une place aux lanceurs d’alerte dans l’espace public. Il me semble qu’il faudrait davantage observer comment s’articulent sentinelles et lanceurs d’alerte dans ces deux continents, ou techniques cynégétiques et techniques pastorales. Les simulations et le stockage fournissent des termes intermédiaires entre ces deux idéaux-types. On peut considérer que la crise du Covid-19 est une gigantesque simulation destinée à répéter le scénario du SRAS en passant de Hong Kong à l’ensemble de la Chine – et l’on voit en effet ce qui se passe quand ce n’est pas un territoire de 2 millions d’habitants mais un pays de 1,4 milliard d’habitants qui est bloqué pendant plusieurs mois par une épidémie. Mais il faudrait une analyse ethnographique des simulations dans les hôpitaux qui ont permis de faire face au coronavirus issu des chauves-souris comme un ennemi familier, dont on pouvait à la limite prendre le point de vue pour transformer les relations entre humains. On peut également étudier les nouveaux phénomènes de stockage révélés par cette épidémie. C’est bien une forme de stockage ordinaire (storage) qui a permis aux virologues d’identifier les origines animales du coronavirus, et c’est le stockage prioritaire (stockpiling) qui a permis aux industries pharmaceutiques d’insérer sa séquence dans des vaccins ou des antiviraux disponibles, mais on a assisté également, à Hong Kong par exemple, à des formes de stockage pathologique (hoarding) lorsque des consommateurs en panique dévalisent les masques, les papiers toilettes ou les boîtes de conserve dans les supermarchés.

Si l’on peut espérer que le monde survivra à cette nouvelle épidémie et que l’économie mondiale se relancera lorsque cette crise sera retombée, on peut aussi constater que le nouveau coronavirus nous reconduit au seuil de la domestication, là où les relations entre les animaux humains et non humains peuvent être rejouées[7].

 

[1] Cet article est une version de la postface de mon livre à paraître le 15 mai prochain : Frédéric Keck, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, préface de Vinciane Despret, Paris, Zones sensibles, 2020.

[2] Au 12 mars 2020, le nombre de personnes infectées est d’environ 125 000 personnes infectées dont 4 600 personnes sont décédées. La plupart étaient âgées de plus de 50 ans et présentaient des phénomènes de comorbidité.

[3] Voir Christos Lynteris, The Spirit of Selflessness in Maoist China: Socialist Medicine and the New Man, Palgrave Macmillan, 2012.

[4] Voir Carine Milcent, « Évolution de l’organisation du système de santé. Inefficacité, violence et santé numérique », Perspectives chinoises, 4, 2016, p. 41-52.

[5] Voir Francis Chateauraynaud et Didier Torny, Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.

[6] Je reprends une opposition entre « horizontal » et « vertical » que j’ai décrite dans Frédéric Keck, Lévi-Strauss et la pensée sauvage, Paris, Presses universitaires de France, 2003.

[7] Voir Christos Lynteris, Human Extinction and the Pandemic Imaginary, Londres, Routledge, 2020.

Frédéric Keck

Frédéric Keck est un historien de la philosophie et anthropologue français. Après son entrée au CNRS en 2005 il a effectué des enquêtes ethnographiques sur les crises sanitaires liées aux maladies animales. Il dirige le Laboratoire d'anthropologie sociale depuis le 1er janvier 2019. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Avian Reservoirs (Duke University Press Books, 2020). …