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Yerevan, Arménie. Photo : Artak Petrosyan
Yerevan, Arménie. Photo : Artak Petrosyan
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En Arménie, un défi, trois enjeux

La « Révolution de velours » en cours en Arménie depuis le printemps 2018 a permis de renverser « l’Ancien régime ». Tous les dossiers stratégiques sont désormais sur la table du nouveau premier ministre.

« Mes félicitations à tout le monde! Le Parlement a été dissous en vertu de la loi », écrivait Nikol Pachinyan, le chef du gouvernement démissionnaire, sur sa page Facebook le 1er novembre dernier, après l’échec de la deuxième tentative d’élire un Premier ministre au Parlement conformément à la Constitution arménienne. Cette dissolution ouvre la voie à des élections législatives anticipées prévues le dimanche 9 décembre 2018, un scrutin qui constituerait la dernière étape de la «  révolution de velours  » qui secoue cette petite république du Caucase du Sud depuis le printemps 2018.

En neuf mois, les Arméniens ont «  dégagé  » le président Serge Sarkissian, symbole de l’ancien régime, remporté l’élection à la mairie d’Erevan et obtenu la dissolution du Parlement. Le tout sans le moindre coup de feu, ni acte de vandalisme. Car le premier but de cette révolution pacifique et inclusive est de restaurer la dignité du peuple arménien et de relever un défi majeur : sortir la république ­d’Arménie du post-soviétisme. Depuis des années, la société arménienne subissait les abus et dérives du système oligarchique incarné par les trois présidents successifs (Levon Ter Petrossian, Robert Kotcharian et Serge Sarkissian) et porté par le Parti républicain (Pr, affilié au Parti populaire européen), au pouvoir depuis 1995 : régime autoritaire, corruption endémique, inégalités socio-économiques et émigration galopante, tels étaient les maux contre lesquels les Arméniens se sont levés, surtout la jeunesse, véritable fer de lance de la «  révolution  ». Présente dans les esprits et à l’agenda du nouvel homme fort du pays, Nikol Pachinyan, un ancien journaliste de quarante-deux ans, cette sortie du post-­soviétisme croise trois enjeux de taille.

Stabiliser les institutions

Le premier est institutionnel. Le scrutin du 9 décembre a de fortes chances de marquer un tournant dans l’histoire de cette jeune république, mais Nikol Pachinyan en a-t-il vraiment fini avec l’ancien régime ? Ce dernier a semé quelques embûches sur la route du changement, à commencer par le maintien d’un code électoral qui favorise les anciens partis. Le système électoral en Arménie repose sur le vote par valeurs, peu pratiqué à travers le monde. À chaque candidat est associée une note, sur une plage de valeur. Ce système de vote pondéré se veut plus fidèle aux opinions des électeurs, mais en réalité, il ne respecte pas le critère de la majorité et permet d’identifier une «  signature de vote  » qui expose les électeurs au racket. Nikol Pachinyan a voulu rompre avec ce mode de scrutin en proposant un nouveau projet au Parlement courant octobre. Il a échoué à deux reprises, la majorité sortante s’y étant fermement opposée, au motif qu’on ne change pas les règles du jeu si peu de temps avant un rendez-vous électoral. L’autre réforme rejetée par l’ancienne majorité parlementaire consistait à baisser de 5 à 3 % le seuil électoral autorisant l’accès à ­l’Assemblée nationale. Si le Parti républicain, qui dispose de moyens importants, décide de participer au scrutin de décembre, il y a de fortes chances qu’il assure sa survie dans le nouveau Parlement ; à ­l’inverse, en cas de raz-de-marée du camp de Nikol Pachinyan aux ­législatives du 9 décembre, ­pourra-­t-on parler d’opposition pour les quelques sièges échappant à sa majorité ? Autrement dit, serons-nous vraiment sortis du post-soviétisme, avec un parti ultra-dominant et une multitude de petites formations à un homme qui se partagent le reste ?

Une autre question ouverte, en cas de victoire massive de Nikol Pachinyan, sera la lutte contre la corruption. En cinq mois d’enquête, celle-ci a déjà permis de récolter la somme de 113 millions d’euros, selon le conseiller anti-corruption du Premier ministre. L’enquête pourrait à présent s’orienter vers les personnalités de l’ancien régime, à commencer par Serge Sarkissian et son prédécesseur, Robert Kotcharian. À la tête de l’exécutif au moment des incidents du 1er mars 2008 qui ont fait dix morts, ces deux derniers sont également visés par ­l’enquête rouverte sur cette tragédie.

Enfin, on peut se demander si Nikol Pachinyan aura les moyens de canaliser la rue arménienne. Le souffle de la révolution porte au-delà de ses rangs majoritaires. Certaines franges plus radicales veulent exploiter le sentiment révolutionnaire pour renverser le Catholicos, Karekine II, accusé de corruption, les autorités du Haut-­Karabakh, accusées de complicité avec Serge Sarkissian et s’en prendre à Levon Ter Petrossian, dont les relations avec Nikol Pachinyan sont très distendues mais pas rompues. Le Premier ministre doit compter avec cette frange révolutionnaire radicale, composée d’anciens combattants de la guerre du Haut-Karabakh et de nationalistes réunis dans une nouvelle formation politique, le parti des «  Enragés du Sassoun  », qui se prépare à participer au scrutin du 9 décembre.

Rétablir la paix

Le deuxième enjeu est militaire et renvoie au conflit avec l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabakh, une province majoritairement arménienne rattachée à Bakou par Staline en 1921. Cette province a été l’objet entre 1990 et 1994 d’une guerre remportée par les Arméniens, faisant près de 40 000 morts et près d’un million de déplacés et réfugiés. Le groupe de Minsk, mis en place par l’Osce et coprésidé par la France, la Russie et les États-Unis, n’est toujours pas parvenu à rétablir la paix, tout juste à faire respecter l’accord de cessez-le-feu signé en mai 1994.

Depuis cette date, la tension y est permanente, atteignant à ce jour son point culminant en avril 2016 lors de la «  guerre des 4 jours  », sans vainqueur, ni vaincu. Cette «  guerre des 4 jours  » a d’ailleurs amplifié le sentiment de contestation des Arméniens et précipité le processus de renversement du pouvoir. À peine élu Premier ministre en mai 2018, Nikol Pachinyan a fait savoir que les autorités de facto de la république du Haut-Karabakh devaient retrouver leur place à la table des négociations, car il n’avait pas de mandat pour la représenter, une manière de dire que le format des négociations devait désormais tenir compte des effets de la révolution et prendre en considération le regain de légitimité de la partie arménienne. Bakou a aussitôt rejeté la proposition d’Erevan, mais en guise d’ouverture, le président Ilham Aliev et le Premier ministre Nikol Pachinyan ont accepté d’établir dès septembre 2018 une ligne téléphonique directe entre les deux capitales. À cette heure, il est difficile de décrypter ce signe d’apaisement. La campagne électorale devrait donner quelques indications sur les intentions réelles du Premier ministre sortant. Mais le lien de confiance pouvoir-société étant rétabli, il est difficile de s’attendre à un compromis unilatéral de la part d’Erevan.

Ménager la Russie

Le troisième enjeu est stratégique et diplomatique : la «  révolution de velours  » est-elle une crise à part dans l’espace post-soviétique ou s’inscrit-elle dans la série des «  révolutions de couleur  » ? À cette heure, le nouveau régime a rappelé qu’étant donné que la révolution n’avait pas d’agenda diplomatique, l’Arménie respecterait tous ses engagements internationaux (adhésion à la Communauté des États indépendants, à l’Union eurasiatique, à l’Organisation du traité de sécurité collective) et son alliance avec la Russie. « Je ne suis ni pro ni anti russe, américain, européen, iranien ou chinois, je suis pro-arménien », a ajouté Nikol Pachinyan, lors de son séjour à Paris en septembre 2018. Son ambition est de transformer la relation arméno-­russe, de la rééquilibrer et de faire en sorte que l’Arménie soit davantage respectée par «  le grand frère russe  » ; sachant que la Russie n’a pas beaucoup d’appuis dans la région, Erevan mise sur le fait que les Russes choisissent d’adopter une position réservée face à la révolution. En effet, la Russie est restée neutre dans la crise arménienne et a tenu à « respecter la souveraineté de son allié ». Premier signe de ce renforcement des relations bilatérales, Poutine et Pachinyan se sont déjà rencontrés trois fois en cinq mois, se mettant d’accord notamment sur l’envoi d’un contingent humanitaire arménien en Syrie, en dépit des critiques des radicaux à Erevan mais aussi des États-Unis.

État de droit,
paix et diplomatie,
tous les dossiers sont désormais sur la table du Premier ministre arménien.

Les deux autres dossiers stratégiques à l’ordre du jour sont les effets de la tenue du sommet de la francophonie à Erevan en octobre 2018, et ceux de la visite de John Bolton, conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis, dans le Caucase du Sud du 23 au 25 octobre. D’une part, le sommet de la francophonie, en présence ­d’Emmanuel Macron, a permis à l’Arménie de consolider les bases de sa souveraineté et d’élargir sa nouvelle conception de la diplomatie. Elle espère ainsi tirer profit de cet engagement multilatéral en privilégiant sa relation avec la France. D’autre part, la proposition de John Bolton de vendre des armes à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan, de meilleure qualité que ­l’armement russe, a été ressentie comme une provocation de la part de l’ancien régime, une ingérence dans les affaires de l’Arménie par Moscou et un facteur de division pour les Arméniens.

État de droit, paix et diplomatie, tous les dossiers sont désormais sur la table du Premier ministre arménien. Leur traitement indiquera dans les mois à venir les réelles intentions de Nikol Pachinyan : la «  révolution de velours  » favorise-t-elle l’État de droit et la démocratie ou le culte d’un homme populaire qui peut basculer dans le populisme ? La «  révolution de velours  » incarne-t-elle une dynamique de paix ou est-elle un incubateur de guerre ? Enfin, la «  révolution de velours  » peut-elle servir de nouveau paradigme de changement de régime dans les sociétés civiles d’États autoritaires (Bélarus, Russie, Azerbaïdjan) ? L’avenir de l’Arménie de Nikol Pachinyan dépend de ces trois inconnues.

 

Gaïdz Minassian

Docteur en sciences politiques, journaliste au Monde, Gaïdz Minassian est notamment enseignant à Sciences Po et chercheur au Groupe d'analyse politique-défense relations internationales sécurité (GAPDRIS). Il est notamment l'auteur de Zones Grises : quand les États perdent le contrôle (Autrement, 2011, rééd. CNRS, 2018), Arméniens, le temps de la délivrance (CNRS, 2015) et Le Rêve brisé des

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