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Dans le même numéro

Entre Mondial et mondialisation : des cartons rouges en pagaille

par

Esprit

Pendant quelques semaines de l’an 2006, la France entière n’aura eu qu’un mot à la bouche, le « Mondial ». Grâce à une dramaturgie qu’aucun scénariste n’aurait prévue – la guerre initiale des jeunes et des vieux, des sportifs issus de la banlieue sur le terrain après les révoltes de l’automne 2005, la Guadeloupe au premier plan par le biais de Thuram, les tensions visibles entre le coach, l’équipe et les médias, la sanctification d’une icône qui finit mal avec son carton rouge, le village algérien de Zidane au diapason alors que le président Bouteflika appelle la France postcoloniale à la repentance… –, les Français ont vécu, entre enthousiasme et déception, avec des joueurs « mondialisés » qui sont, pour certains d’entre eux, des multinationales et des valeurs privilégiées par les hedge funds. Entre local et global, le fameux « glocal », le pays s’est projeté ailleurs et a rêvé à une victoire « mondiale ».

Pendant ce temps, dans un climat de discrétion obligée pour cause de Mondial, l’Ump et le Parti socialiste ont l’un et l’autre présenté leur projet à destination des militants. Mais – faut-il en être surpris ? –, dans les deux cas, on ne s’est guère préoccupé de trouver des réponses adaptées à la mondialisation. Phénomène qui ne se réduit pas à la seule globalisation économique, celle-ci exige, à droite comme à gauche, qu’on en propose au préalable un « état des lieux » en vue de lui riposter. Inquiet d’apparaître comme un libéral « pur sang », méfiant envers l’américanisation de son discours à base de multiculturalisme et de discrimination positive, Nicolas Sarkozy, adoubé avant l’heure mais responsable du parti, tient à se distinguer significativement tant de Madame Thatcher que de Tony Blair. Alors qu’on attendait de lui qu’il dessine une vision un tant soit peu historique, le discours d’Agen, qui fait office de programme, est une reprise inattendue de la rhétorique chiraquienne de 1995. Sans même avoir à se référer à un Emmanuel Todd, il renoue avec l’antienne selon laquelle il n’y aurait que deux France, une fracture sociale insurmontable entre les riches et les pauvres, entre les élites et les exclus. Voilà une manière démagogique de se donner une allure sociale en manifestant une préoccupation implicite pour ceux qui rament (au moment même où le ministre de l’Intérieur flotte à propos de enfants scolarisés sans papiers). Mais voilà aussi une manière de s’inquiéter d’une élite patronale dont des scandales récents, d’Eads à Vinci, rappellent que l’on s’enivre autant avec l’argent (public et privé) qu’avec le pouvoir. Depuis vingt ans, on ne se représente plus le pays qu’à travers ces deux extrêmes, le bas et le haut, comme si l’on pouvait ignorer ce qu’il advient aux classes moyennes.

La conséquence en est que les politiques échouent à tenir un discours s’accordant à la situation de celles-ci qui sont d’autant plus abattues qu’elles craignent de se faire entraîner par le « descenseur social ». Du côté du Parti socialiste, on ne met pas entre parenthèses les classes moyennes, mais on les illusionne en leur faisant croire que les difficultés rencontrées sont passagères car liées à la droite au pouvoir. En redonnant un coup de jeune à un keynésianisme qui rassure à bon compte, en ne s’avançant pas trop sur le droit du travail, sur le nouveau statut des entreprises et sur les formes contemporaines de la redistribution, en n’évoquant pas la dette qui pèsera de plus en plus sur les générations futures, en ne craignant pas les excès dépensiers à destination clientéliste, le Parti socialiste se facilite la tâche alors même que Ségolène Royal jongle avec les divers modèles socio-économiques européens, avec un faible (à l’heure qu’il est) pour le modèle suédois. Que l’on ignore les classes moyennes qui furent longtemps – et doivent redevenir – la médiation indispensable entre le haut et le bas, ou en leur faisant des promesses intenables, en tirant du côté du « patriotisme économique » à la Villepin (ce que bien des politiques de gauche peuvent reprendre à leur compte), on se montre incapable de faire entendre que le capitalisme s’est transformé en profondeur et qu’on ne lui répondra « socialement » qu’en prenant acte de l’existence, en France comme ailleurs, d’un « nouveau monde industriel » dont les nouvelles technologies sont le moteur.

Les deux principaux partis politiques français méritent l’un et l’autre un carton rouge pour cause d’indifférence aux mutations du monde. On a rêvé d’une victoire au Mondial, cela s’est bien ou mal terminé selon les points de vue. Mais avant de rêver d’une victoire sur la mondialisation, il serait temps que les politiques français ne craignent pas de dire « ce que c’est », et ne se contentent pas de fustiger à gauche le méchant libéralisme (devenu le synonyme de capitalisme) et à droite les mauvaises élites. La mondialisation n’est pas uniquement un spectacle que l’on regarde au dehors sur l’écran de nos rêves mais une dure réalité qui taraude de l’intérieur.