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Éthiopie : des sanctuaires au projet national

décembre 2010

#Divers

En parcourant ce pays aux traditions multiples et à l’État peu présent, qui n’échappe pas aux présences américaine et chinoise, on se demande ce qui fait l’unité de la nation éthiopienne. Le voyage vers les sanctuaires reculés, qui ancrent le pays dans l’histoire du continent et du premier christianisme, met sur la piste des liens religieux qui tiennent le pays ensemble.

L’Éthiopie au printemps 2010. Vaste et sans carte routière. On en trouve difficilement au départ d’Europe et une fois que s’éteint l’itinéraire virtuel tracé sur les écrans, dans l’avion entre Istanbul et Addis Abeba, c’est encore plus difficile. Peu de cartes dans les échoppes de la capitale, ni auprès des organisations de développement. Les cartographies, quand elles existent, sont frustes, partielles, discontinues. Cela pour diverses raisons. Les Éthiopiens sont démunis. Ce peuple qui ne cesse de marcher – et de courir avec les succès olympiques que l’on sait – manque de routes, de frontières précises entre les provinces et avec l’étranger, de réseaux administratifs serrés et de commerce intérieur, donc de l’usage de représentations graphiques du territoire. L’histoire des guerres internes ou internationales dans la Corne de l’Afrique est d’ailleurs si prodigue et inaboutie que cartographier le pays constitue peut-être une ressource militaire trop précieuse pour être partagée avec les civils.

Aussi le tourisme – le voyage dont il s’agit ici s’effectue sur les sites du christianisme éthiopien – se déroule-t-il dans un espace sans borne. Pour autant, les randonnées, à pied ou en chameaux automobiles (ainsi les Bédouins appellent-ils les véhicules 4 × 4) sur des pistes empierrées, donnent la sensation âpre et saisissante de l’espace physique, sous le ciel limpide des hauts plateaux. Deux semaines à Pâques, passées au cœur de l’ancienne Abyssinie, furent conduites par un connaisseur de la région, Luigi Cantamessa, animé d’une passion érudite et lucide pour ce pays1. Les impressions de voyage rapportées ici et complétées par des entretiens informatifs en Éthiopie n’engagent cependant que l’auteur.

Un peuple qui marche

Sous des horizons rebondissants, de montagnes en plateaux tabulaires culminant à 4 000 mètres, s’étend la partie nord et centrale du pays, l’Abyssinie des Tigréens, des Amharas et des Agaos, faite de blocs monumentaux de grès jaunes ou de basaltes noirs, au pied desquels les oueds asséchés et les rares oasis de terre noire révèlent une activité humaine éparse. L’élément minéral domine, coupé de pâturages vallonnés. En Abyssinie, on est toujours au pied du rocher. La conquête des hauteurs se mérite par les disciplines de l’alpinisme ou par la marche capricante des paysans locaux, cheminants et véloces. Les villages et les bourgs offrent des marchés locaux où tout se vend, à l’exception du moindre luxe.

Les villes comme Axoum ou Lalibela semblent s’inscrire dans un temps immobile. Sièges des dynasties successives ou concurrentes, riches en monuments de pierre érigés à leur gloire, elles communiquent avec la modernité par le tourisme et une administration décentralisée, en surface. Un anthropologue de l’université d’Addis Abeba précise que jusqu’à l’extrême sud, là ou réside le grand nombre des quelque cent peuples d’Éthiopie, l’État parvient à s’introduire, par l’armée, les marchés et les besoins en sécurité, en eau, en dispensaires et en écoles. Il reste néanmoins incapable d’effectuer les médiations et conciliations nécessaires dans les fréquents conflits de pâturages entre les peuples nomades. La nation éthiopienne s’entend comme une centralité royale et chrétienne d’antique tradition, tandis que l’État s’étend lentement du centre vers les périphéries.

La multiplicité et la diversité des peuples sur ce territoire enclavé sont une des clefs de l’Éthiopie contemporaine, une clef qui ouvre sans doute, mais qui ferme aussi le pays. Il y a peu en commun entre les peuples du nord qui dominent le pays de leur culture chrétienne et les bergers animistes du sud. Aux confins du Kenya et du Soudan, ceux-ci ressentent peu l’appartenance à l’ancien empire du négus. D’où des tensions internes, toujours à la limite de la rupture, manifestes dans des fronts de libération encore en activité. D’où aussi le conflit avec l’Érythrée – voleuse d’accès à la mer – maintenu à feu doux, malgré le cessez-le-feu de 2000.

La densité de la présence étrangère dans le pays, aujourd’hui américaine et chinoise, révèle l’enjeu de ce château d’eau de l’Afrique, d’où se commandent les fleuves, les ponts, les mers et les déserts, du nord au sud et d’est en ouest. L’Éthiopie, la plus ancienne nation africaine, indemne de toute colonisation, n’est ni complètement africaine, en raison de la singularité de son peuplement majoritaire, ni complètement souveraine, tant la corne est de l’Afrique accroche, au fil des siècles, les croyances, les intérêts, quand ce ne sont pas les rêves les plus déraisonnables, comme l’aventure coloniale italienne au xxe siècle.

Aujourd’hui, dans la foulée du 11 septembre 2001, les bases militaires, l’ambassade et le lourd appareil du nation building américain, bardé d’Ong, d’évangélistes et de Cia, soutiennent un État renaissant, postcommuniste et autoritaire, rescapé de guerres multiples. En second rôle viennent les Chinois et non les Européens, pourtant généreux en aide et en affinités spirituelles et culturelles avec le pays. Les Chinois s’attachent depuis une trentaine d’années à ouvrir des routes dans cet amont de l’Afrique, sans lesquelles aucun projet de développement intégré pour une bonne moitié nord du continent ne saurait se concevoir.

Américains et Asiatiques se tournent sans peine le dos. Tandis que le contre-terrorisme américain organise ses bases et ses safaris punitifs sur les plaines côtières et jusqu’en Somalie, la présence chinoise ouvre les routes internes vers les ressources en eau. Entre les villes de Lalibela et de Gondar, circulent de vieux camions Calabrese de chez Fiat, chargés de travailleurs chinois. Ils croisent les touristes à distance respectueuse comme des navigateurs en haute mer. Parfois un salut de la main et le rire chinois illuminent le pont du camion qui passe et va déposer ses goudronneuses à quelques kilomètres d’un tronçon déjà achevé. Les constructeurs chinois se transforment alors en maîtres de l’asphalte, tandis que le peuple à pied leur sert de main-d’œuvre, prompte à apprendre mais pas encore à commander. Le soir, les Chinois demeurent entre eux, dans des camps en tôle, regroupés autour d’un réservoir d’eau sur pilotis, sous le soleil brûlant le jour et de nuit dans le froid mordant des hauts plateaux. Ainsi surgissent, en pointillé, les routes chinoises, comme on les appelle.

Dans une petite ville où nous faisons halte, en plein pays Amhara, les Éthiopiens de l’auberge nous font fête. Dans un coin, la télévision déverse le programme insipide de la chaîne publique, une sorte de basse continue et lointaine du signal national. Sur le pas de la porte, une avenue à deux voies fraîchement goudronnées, séparées par une tranchée, déchire le village sur toute sa longueur. Y passent les camions chargés des Chinois souriants. Les consommateurs du café se plaignent que, à l’instar des Américains, les Chinois n’ont pas de contact avec la population. Peut-être est-ce une simple bonne manière à l’égard des Européens que nous sommes.

Un christianisme excentré

80 % des Éthiopiens, pasteurs ou cultivateurs, vivent en milieu rural. Des enfants ou des femmes, chargés comme les ânes qui rarement les accompagnent, trottinent indéfiniment vers les villages. Comme ce garçon rencontré sur les pentes de l’église de Gennete Maryam (le paradis de Marie), près de Lalibela. Chaque matin, explique-t-il fièrement, il part pour l’école à 26 km de là, emportant une charge de bois à vendre au marché. Avec le bois récolté, il paie ses repas et les livres scolaires. Le soir, il revient par le même chemin, sauf quand, exceptionnellement, il passe la nuit chez des parents en ville. Ces va-et-vient scolaires et commerciaux demandent une gestion moderne du temps qui entre ainsi dans le monde rural.

Le peuple qui marche, ce sont aussi les multiples habitants des vallées qui se rendent au marché pour vendre un maigre surplus. Ceux-là sont des privilégiés : ils ont à manger. Car si les autorités et même la Fao nient le mot de famine, il y a encore beaucoup de malnutrition. L’aide internationale, américaine surtout, distribue des tonnes de céréales par jour. Dans les villages, on voit les camions décharger leur indispensable complément alimentaire en grains. Les grandes famines des années 1980-1990 sont passées, mais la population est encore fortement dépendante. Quinze millions de personnes sont soutenues par le Programme alimentaire mondial (Pam). Bien des signes de maladie, dues à la faim, se voient dans les agglomérations, en particulier le kwashiorkor (dénutrition grave par carence en protéines).

Les hauts plateaux sont un pays aride. Le tourisme de trekking s’y installe timidement, au départ de camps montés sous de grands sycomores isolés qui offrent un point de repère séculaire, l’ombre, l’eau à courte distance et le pâturage pour les montures éventuelles. Le sycomore est aussi un arbre de la Bible. Jésus salue le petit homme, Zachée, qui y était monté pour le voir passer à Jéricho. La parabole (Luc 19.4) est familière à ce peuple christianisé de haute date par les moines du désert syrien et la tradition byzantine. Le christianisme abyssin communique ainsi, à travers la mer et les espaces désertiques, avec le Proche-Orient et avec l’Europe, dont il se sent contemporain. Il porte la marque d’une religion originelle, d’autant que la tradition judaïque y était déjà présente. Il se ressource ensuite périodiquement à l’Occident latin à travers les Portugais, puis les Jésuites bâtisseurs des cathédrales royales avant d’être expulsés du pays, et encore les agents britanniques préfigurant l’Empire.

Un dignitaire de l’Église à Addis Abeba me confirme, à la fin du voyage, que son Église fait partie de la chrétienté, mais qu’elle n’entend rejoindre ni se soumettre à Rome, ni à Moscou, pas plus naguère qu’à Constantinople et au Caire, malgré d’évidentes affinités. La préséance salomonique, que le négus entretenait pour ainsi dire dynastiquement, se perpétue sous tous les régimes politiques, y compris sous l’État laïc actuel.

L’ermite des monts et des îles

Le petit groupe de visiteurs occidentaux que nous sommes gravit le massif de Gheralta, au cœur du Tigré, à travers une faille qui parcourt son flanc en biais, ménageant un chemin chevrier abrupt. Après trois heures de marche en montagne, on débouche sur le plateau, 500 mètres au-dessus de l’immense paysage abyssin de canyons, de plaines à perte de vue et au loin les chaînes de montagne qui culminent à 4 500 mètres. La pierre varie de l’ocre au rouge violet, coupée d’épineux. Les guides nous font visiter des temples rupestres, certains marqués de fresques primitives et de bergeries qui répliquent, par leur dénuement, le récit biblique. Ce n’est pas de l’imitation, c’est l’original délocalisé. Nous sommes en pleines Pâques éthiopiennes. Sortis de cinquante jours de jeûne, les accompagnateurs éthiopiens vibrent à l’unisson de ce paysage vertical dans ses rochers aux arches naturelles, partout reprises dans les fresques comme dans l’architecture des temples. Choisis autant par la montagne que par l’homme, ces églises sont définies par les prêtres comme les foyers d’une spiritualité creusée dans l’intimité du massif plutôt que bâtie sur la pierre.

Les marcheurs gagnent le sommet du plateau. De là, il reste une corniche de 100 mètres à parcourir, le ventre collé à la pente, pour parvenir à la chapelle de l’ermite. L’à-pic nous tend les bras. 500 mètres en dessous, tout en bas, le sycomore et les voitures ressemblent à un bonsaï décoré. Les guides nous tiennent légèrement par la main et rient de notre anxiété plus ou moins contenue. La chapelle se compose de deux pièces minuscules creusées dans la montagne, dont un petit autel contre lequel l’ermite est censé reposer sa tête lorsqu’il dort, assis.

Sa cabane un peu plus loin est défendue par une clôture d’épineux. La nuit les hyrax, des rongeurs sinistres, poussent des cris déchirants qui retentissent partout en écho. On voit l’ermite s’activer dans son jardin, mais il ne salue pas les visiteurs et ne reçoit que rarement. L’érémitisme est une tradition orientale préchrétienne, adoptée en Éthiopie dès l’Antiquité comme le rappellent les fresques des églises. Les ermites se consacrent à la méditation, à la clôture du monde et au dessaisissement de la vie matérielle. Au début du christianisme, l’érémitisme fut d’abord un exercice de survie pour la religion naissante. Les ermites précèdent les règles monastiques inventées par les saints du désert d’Égypte, dont certains ont évangélisé l’Éthiopie dans les premiers siècles de notre ère. Parfois, un disciple leur succède mais hors de toute communauté. Sur les hauts plateaux, la privation l’emporte sur la fonction de l’exemplarité, le but de l’ermite étant de se séparer de la vie matérielle, d’où l’indifférence à la faim, au sommeil et à la compagnie des autres. Ermites et moines ont afflué sur les hauts plateaux dans les moments de famine et de troubles sociaux. La nourriture, nous dit-on, leur est apportée par les fidèles, qui doivent marcher quatre à six heures pour rejoindre les ermitages. S’étonnant de ne plus voir d’ermites sur les îles du lac Tana, un visiteur fréquent s’entendit répondre qu’ils étaient encore présents, mais consumés dans leur ascétisme et réduits à de purs esprits.

L’espace symbolique, le christianisme identitaire

Gondar et la royauté pastorale

Gondar est une ville de 400 000 habitants, au centre ouest, où la modernité s’est installée dès le xviie siècle. Des siècles de dynasties conquérantes ou pastorales peinaient à rassembler les peuples sous un seul sceptre. Elles finissaient par s’incliner, défaites par d’autres avec leur projet national. La royauté se fixe en 1632 sur le site de Gondar et développe pour la première fois plus qu’un effet de concentration de la religion et des armes. Des palais, des églises et des administrations modernes sont construits qui évoquent d’autres dynasties orientales. Elles ont en commun un projet de prospérité, plutôt qu’une simple défense territoriale. Des routes s’ouvrent vers la mer et vers l’ouest, les marchands parviennent à la ville et des marchandises la quittent en caravanes d’esclaves, de sel, de coton, de pierres précieuses vers l’Occident et vers le Sud africain.

Certains marchands continuent à marcher, à longueur d’année. Les caravanes transportent les biens, les personnes et les idées. En ce début de printemps, nous rencontrons une caravane de sel qui monte du désert du Danakil, sur la plaine côtière. Les chameaux traînent les sabots sur l’asphalte de la route, dans un inimitable bruit de pantoufle. Les chameliers sont heureux de nous arrêter pour parler et poser sur les photos, moyennant finance.

Rien n’a changé et pourtant à Gondar l’hôtel pour les étrangers, assez crasseux, dispose de téléphones, de fax, et d’internet en ordre de marche à prix réduit, quand le réseau public fournit l’électricité. Divers agréments nocturnes, restaurants et boîtes de nuit servent les hôtes de passage, essentiellement des commerçants. Tandis que s’éteignent les fêtes de Pâques, d’une joie grave, les haut-parleurs qui inondent le centre ville de leur sonorisation permanente remplacent litanies liturgiques et prédications pascales par la musique syncopée que l’on entend partout en Afrique. Le « son » éthiopien constitue un produit recherché et exporté dans le reste du continent. Un chanteur comme Teddy Afro fait la fierté des jeunes urbains. Il est un acteur social par l’impact de sa musique « jazzy » et de sa poésie, qui voyagent sans encombre jusqu’aux États-Unis. Dans un pays où la politique n’est pas audible, le chanteur talentueux devient une sorte de porte-parole des aspirations populaires, m’affirme un expatrié européen, passionné de culture éthiopienne.

À travers Gondar, l’Empire découvrit sa vocation de chef de file des peuples africains à l’image de l’actuelle Union africaine (Ua), basée à Addis Abeba. Portée par sa tradition, la royauté se présenta comme alliée de Dieu sur terre, investie d’une vocation pastorale au triple sens du salut, de la protection du peuple et de la vérité théologique. Cette conception du pouvoir est ici complètement originelle. La coupure de plusieurs siècles avec les lieux saints a amené les dynasties modernes à recréer ces lieux en les naturalisant. La guerre inachevée contre l’Érythrée en 1998-2000, l’intervention en Somalie, la lutte contre les fronts de libération plus ou moins résiduels restent aujourd’hui les témoignages d’un pouvoir pastoral, comme le conçoit Michel Foucault2. Ce pouvoir s’astreint à fournir au peuple l’unité et la sécurité autant que du pain.

Il s’est agi en Éthiopie de maintenir ensemble des peuples variés et divers que ni l’ethnie, ni le territoire, ni la politique n’ont pu fédérer de manière solide. Seule la religion les ramenait, comme un troupeau dispersé dans un territoire sans borne, au bercail d’une royauté fragile, construite en obéissance au Dieu jaloux de l’Ancien Testament. La nation reste à ce jour un projet aux frontières imprécises mais d’élévation spirituelle, dans la continuité des capitales royales Axoum, Lalibela et Gondar et de leurs grandes querelles, tantôt dynastiques tantôt extérieures.

L’Éthiopien, homme, femme et plus souvent enfant, marche vers le marché, vers l’école, vers la ville et de retour. Les routes sont quasiment dépourvues d’autre circulation : les charrettes sont rares, les camions et les voitures épisodiques, les deux roues, si présents ailleurs en Afrique, inexistants. Enraciné dans la vie rurale ou pastorale, l’individu n’a pourtant qu’un rapport cursif avec le territoire ; il marche et il court vers une socialité dont le ciment est spirituel. La ville et le village recèlent tout à la fois l’administration, le marché, la procession et la fête. Tous sont d’essence religieuse, y compris le marché et l’artisanat, également gouvernés par des savoir-faire anciens, tels la parole donnée et le crédit.

La route est à la fois ce qui relie et ce qui menace, tant elle a été écumée encore récemment par les armées, fronts, milices et bandits de grands chemins. Les religieuses salésiennes italiennes d’Adoua sont fières d’avoir obtenu que les garçons escortent leurs sœurs sur le chemin de l’école, pour les protéger des prédateurs. Il émane des marcheurs en robes blanches, en même temps qu’une allure de statuaire antique, l’attente quasiment sensible de sécurité, alimentaire pour commencer.

La distribution des vivres prend place par tournées régulières du gouvernement sur les places des villages. Ainsi les 80 % de ruraux sont intégrés dans un réseau de clientélisme, d’intérêts et de solidarité familiale. Le marché, aux maigres étals individuels, et la radio servent de caisse de résonance. La seconde distribue en continu le bruit de fond national. Sous la dictature, la répression de l’Église et de l’espace public a rendu le régime impropre à sa survie sociale, comme le souligne un petit entrepreneur éthiopien d’origine européenne qui raconte, encore terrifié, les massacres commis pendant les dix-sept ans du Derg (comité). Peu d’Éthiopiens parlent de ces années noires 1974-1991. Le régime et le pire de la répression ont été abolis par le pouvoir actuel de Meles Zenawi.

Lalibela, le patrimoine symbolique

Les trois villes abyssines au centre de l’Éthiopie résument le parcours circulaire de la nation avant les autres, voire l’humanité première, rebelle pendant six siècles aux ingérences étrangères. À l’écart de l’Orient et de l’Occident chrétiens, elle fut capable cependant d’assumer son éloignement spatial et temporel par des échanges commerciaux et religieux intenses, depuis le roi Salomon et la reine de Saba, fondateurs mythiques des dynasties éthiopiennes.

Le docteur Ayalew Sisay nous accompagne et nous éclaire dans notre périple abyssin. Il fut ministre démissionnaire, puis en disgrâce sous le gouvernement militaire. Mais sa notoriété vient de son érudition théologique et de son goût de la discussion avec les étrangers, autant que de ses anciennes fonctions politiques. Au fil du voyage, son regard sait faire miroiter les promesses et les évidences de la comparaison avec la culture occidentale, pour les escamoter, l’air de rien. Il est ainsi porteur d’une conception exigeante du voyage qu’il développa lors de ses années de formation en Europe.

Au cœur de Gondar, les palais renvoient, par leur architecture ronde décorée de fresques colorées, à toutes sortes de styles antiques : byzantins par les représentations mais aussi indiens ou mésopotamiens par les colonnades et les blocs massifs. Le style gondarien est aussi local par la forme circulaire de tukuls et surtout biblique par l’importance des arches d’Alliance. Selon la tradition éthiopienne, un songe prémonitoire de Salomon annonçait que Jésus, répudié par les Juifs, se réfugierait en Éthiopie.

Ce n’est pas l’esthétique muséologique occidentale qui accueille l’étranger à Gondar et dans les autres villes royales, ni les colossales architectures de l’Égypte ou d’Angkor, mais un recueillement ombrageux dans des temples intimes. Les monuments sont à la fois familiers par leur enracinement biblique et étrangers par le choix des épisodes représentés, notamment le culte marial, la hiérarchie féodale des saints, archanges, rois, théologiens et pasteurs de leur peuple. Il s’est produit ici une sorte de diaspora chrétienne autocentrée et autocéphale.

La mémoire transmise s’accompagne d’une ferveur infatigable dans la pratique populaire. À Pâques et aux Rameaux, les citadins défilent et chantent pendant des jours comme un seul peuple entouré de ses clercs et précédé des évêques. Il n’y a d’autre histoire éthiopienne que cette tradition gravée sur les murs ou dans les livres saints, reproduits jusqu’à ce jour par les copistes et rassemblés dans les trésors des églises. C’est leur histoire et leur nation à la fois. Les Abounas qui gardent les temples, en ville ou à la campagne, sont sacrés parce qu’ils ont la charge de ce dépôt.

Il faut remonter aux premiers siècles du christianisme pour mesurer l’attachement des Éthiopiens à leur Dieu, à ses lieux et à sa loi. Avant Gondar, Axoum et Lalibela, sièges de dynasties chrétiennes successives, ont célébré la croix tout en portant l’épée contre les peuples rebelles à leur domination. Ce furent de longues batailles, que bientôt relayèrent les ennemis musulmans de l’extérieur. Ce furent aussi des fondateurs oubliés de dynasties éphémères, des monuments recouverts de langues et de peintures inclassables, subsistant intacts au milieu des pâturages de Lalibela et dans le souvenir collectif.

La lumière du rocher

Les églises rupestres sont le cœur de ce christianisme exotique et fervent. Debre Damo et le complexe de Lalibela en sont exemplaires.

À une centaine de kilomètres de la ville de Mekele, Debre Damo est le monastère du christianisme du désert. Situé sur un plateau tabulaire d’un kilomètre carré, il surgit au milieu du massif entre ciel et terre. La verticalité du panorama immense, creusé d’oueds et de canyons se détache sur les hauts massifs du Tigré. Le monastère est juché sur ce terre-plein dressé comme une table de cène, couvert de maigres pâturages et des jardins des moines. Le plateau, découpé dans la roche abrupte, est inaccessible d’en bas. Il y contint, suivant les époques, des royautés déchues réfugiées avec leurs armées en déroute, des prisonniers gardés par les moines et, suivant les reflux de la chrétienté face à l’islam notamment, des centaines voire des milliers de moines dépositaires de la vraie foi.

On accède au monastère par un guichet creusé dans la roche, à trente mètres de hauteur, relié au sol par une unique corde tressée en peau de vache. Pour monter, il faut s’accrocher à cette corde lisse, les pieds progressant sur les anfractuosités du rocher vertical, à la manière des varappeurs. Des gamins rieurs, installés dans le guichet d’entrée, tirent avec plus ou moins de conviction sur la corde pour hisser l’impétrant, suivant les capacités musculaires de ce dernier.

En haut, le bâtiment principal rectangulaire de taille modeste est construit en pierres sèches magnifiquement ajustées en couches de grès jaune et de basalte noir. Le toit de tuiles fut récemment restauré. À l’intérieur, consacré au culte, plusieurs pièces de petite dimension couvertes de tapis et revêtues de fresques du xiie siècle entourent le saint des saints. Elles racontent en couleurs vives la saga des deux Alliances. En cette époque de Pâques, les offices semblent se suivre à flux tendu, par des prêtres qui chantent des cantiques et se prosternent jour et nuit, à se rompre les articulations. La ruche spirituelle est tellement occupée qu’elle semble à peine s’apercevoir de notre arrivée acrobatique. Les moines, jeunes, vivent au village en tukuls (maisons rondes traditionnelles) et dans un bâtiment attenant. La difficulté de l’accès, la vie ascétique – même le bétail sur pied est expédié par la corde –, l’immensité du paysage d’altitude ouvert sur 360 degrés, l’intimité de la caverne et de ses servants absorbés dans des exercices d’endurance physique et d’oraison, suggèrent une manufacture spirituelle rayonnant sur un pays lui-même en suspens.

Dans ces communautés d’hommes, le culte de Marie est l’un des plus ardents. À Lalibela, capitale la plus célèbre de l’ancien Empire, l’Église mariale occupe le cœur du complexe architectural de la royauté. L’ensemble monolithe creusé dans le rocher, de haut en bas, excavé bloc par bloc, se construisit dans un double mouvement d’évidage et de comblement de l’espace. Il représente un savoir-faire des plus singuliers de l’architecture. La symbolique du rocher élevé, sur lequel, ou plutôt au cœur duquel, on construit, s’allie avec le jeu naturel de la lumière qui, venant du dehors, est conduite au fond de cet étonnant dédale urbanistique. L’eau, soigneusement captée, ruisselle souterrainement pour sortir en un ruisseau appelé Jourdain, alors que les pèlerins ne pouvaient plus se rendre à Jérusalem au moment de la construction.

Le peuple défile et adore en foule dans ses plus beaux atours : clercs, laïcs et notables mélangés en processions extérieures ou en dévotions dans les temples. Marie est une étape d’un long récit gravé dans la pierre. Contrairement à la tradition occidentale, elle apparaît hiératique, éblouissante d’or, divine mais peu maternelle et consolante. Au moment de Pâques, les femmes ne semblent pas lui vouer un culte plus fervent que les hommes, bien que les temples séparent les unes des autres.

Ce que raconte la pierre, à travers ces constructions tirées de la roche, reliées par un dédale de couloirs, de souterrains et de cours à ciel ouvert également vouées au culte, sert de fondement à ce peuple. Il l’est par le transport des deux Alliances dans cette périphérie écartée du monde judéo-chrétien. Les épisodes bibliques se suivent, sculptés dans la roche, symbolisés par les croix, les crosses, les arches gravées sur les façades, les voûtes et les coupoles, peints en fresques ou sculptés dans les caissons en bois des plafonds. S’y succèdent dans l’ordre historique ou compactés dans l’immobilité d’un temps mythique : la genèse, Adam et Ève, les juges, les prophètes et les figures tutélaires de Moïse, d’Abraham et de David. Marie et Jésus ferment la procession qui semble plus étendue derrière eux que devant.

Le projet national

Retour à Addis Abeba, porte d’entrée d’un pays enclavé et siège d’un pouvoir peu visible mais efficient. Le Front de libération du Tigré a repris le pouvoir en 1991 qui avait été dérobé au négus dix-sept ans plus tôt. La succession s’est produite de manière soudaine et violente. Mengistu et le Derg gouvernaient par la terreur ; sous leur règne la répression n’a jamais cessé. En passant dans les rues d’Addis Abeba, le chauffeur désigne encore ému les trottoirs où l’on retrouvait au petit matin les corps des suppliciés, sans un mot d’explication et sans avertissement préalable. À l’époque, avant le Rwanda, on ne parlait pas encore de génocide, ce fut un régime de terreur et de centaines de milliers de morts. Malgré leur contestation véhémente par une opposition durement muselée, les élections de mai 2010, qui confirment le pouvoir en place, montrent que les Éthiopiens restent reconnaissants au pouvoir actuel de les avoir débarrassés d’un tel régime.

Silence dans l’espace public

Addis Abeba est une grande ville du continent, éclatée dans la verdure mais remplie d’activité administrative et commerciale. Un peuple marche le long des avenues, ou embarqué par les petits bus privés qui transportent les quelque cinq millions de métropolitains. À l’intérieur des bus, les usages sont stricts. Tout le monde est assis, silencieux. Les femmes s’asseyent spontanément côte à côte. Le contrôleur, souvent un jeune frère du conducteur, encaisse l’argent et gère la clientèle, y compris les passagers quérulants. Certains négocient âprement le tarif ou insistent pour descendre entre les arrêts. L’itinéraire est fixe, mais le conducteur décide souverainement des haltes. Le contrôleur tient les billets crasseux pliés entre ses doigts, il encaisse selon les tarifs avec une agilité de calcul et d’attention. La confiance règne mais aussi un silence tendu vers la destination et l’horaire professionnels. Le bus se faufile de son moteur poussif au ras du trottoir et en progression latérale. Le trafic fait ainsi penser à la circulation d’un port de mer autant qu’à celle de la route.

Nous nous rendons avec le docteur Ayalew dans la banlieue d’Addis Abeba pour visiter la paroisse de la Trinité. Les églises sont des îlots de prospérité au milieu de la ville qui ne comporte d’ailleurs guère de centre. Le quartier, atteint après 45 minutes de bus, n’est pas une banlieue. Mon accompagnateur m’assure qu’il s’agit d’un quartier des plus centraux et des plus prospères de la ville. En fait, les chantiers de construction sont partout et se dressent d’innombrables échafaudages africains tressés en troncs d’eucalyptus jusqu’au dixième étage. Tout est léger ici, les gens, les repas, les bagages mais aussi les infrastructures et généralement la trace humaine dans le paysage, même en ville. Tout, sauf les églises imposantes.

L’aboune (le père) est en réunion avec ses diacres et autres paroissiens dans une salle pleine à craquer. La discussion est vive et l’humeur malicieuse. Il s’agit de la distribution des subventions aux démunis et le quartier n’en manque pas : chômeurs en tout genre, vétérans des guerres porteurs de casquettes et plus ou moins invalides. La diversité des souffrances mentales exposées dans la rue n’a pas de limite, dont un homme toisant la foule de sa haute taille, appuyé sur un bâton. Il se promène intégralement nu, à contre-courant de l’avenue à quatre pistes, silencieux et sans un regard des autres.

Deux questions au patron de la paroisse et maître d’une des plus riches églises du pays. La première porte sur l’action sociale de l’Église dans un pays rural et conservateur. L’autre sur les rapports de l’Église avec le pouvoir. Ici, comme ailleurs en Éthiopie, la discussion politique avec les étrangers est évitée. Sous le régime précédent, la surveillance sociale et la délation ont joué des rôles importants. Le prêtre craignait sans doute des questions plus insidieuses, il se détend. L’Église, dit-il, a repris son rôle d’encadrement spirituel du peuple. Des pans entiers de l’action sociale – l’essentiel selon des agences non gouvernementales – se trouvent entre ses mains. La lutte contre le sida par les méthodes modernes, la campagne contre la « polygamie » (l’infidélité des hommes), la construction d’écoles et de cliniques. Les unes et les autres restent sous la surveillance du gouvernement mais sont gérées par l’Église. Veuves et orphelins sont sous la seule protection des institutions charitables. Sur le monde rural, tellement soumis aux interdits moraux et notamment alimentaires, l’abbé m’assure qu’une nouvelle génération de prêtres a compris les nécessités de l’aggiornamento, notamment sur le plan économique. Plusieurs synodes ont été consacrés à ces questions.

Après la dictature, le pouvoir et l’Église, qui avait été réprimée et dont les biens étaient confisqués, ont admis de reprendre leur collaboration séculaire, assure le prêtre. Les biens fonciers ont été rendus en partie à l’Église, la liberté du culte a été restaurée, le rôle social dans les campagnes a été encouragé. En ville, l’éclatement des mœurs et de la culture traditionnelle oblige l’Église et l’État, désormais séparés selon la sécularisation moderne, à collaborer intensément. On comprend que si l’État est jaloux de l’influence de l’Église, il ne peut cependant s’en passer. La richesse de l’Église dans ce pays pauvre et inégalitaire vient essentiellement des contributions volontaires des riches, affirme l’abbé.

Pour l’opposition, tenue en lisière, les rapports entre Église et État sont redevenus ceux d’une connivence parfaitement rétrograde, assurant le contrôle conjoint de la population. Ni l’Église, ni la foi, ni l’État ne sont pour autant le cœur de l’identité nationale, rétorque l’abbé moderniste. La solidarité rurale et communautaire précède l’encadrement religieux dans le pays.

La faim

Bien que discrète, la faim rôde dans le pays comme une présence familière. Le Pam s’installe sur les places de village pour fournir à date régulière des surplus à la population. Le calme d’une distribution observée dans le Tigré, au nord de l’Abyssinie, donne l’impression d’une crise plutôt chronique qu’aiguë. Les stocks sont remis aux chefs de village, ce qui fournit au pouvoir central sa principale emprise sur la population. La Fao sur place confirme qu’avant la guerre et les frontières, la faim demeure le principal problème du pays. D’autres fonctionnaires internationaux rendent en privé un verdict pessimiste sur le développement de l’agriculture, dont la modernisation reste très aléatoire faute d’eau, principalement.

La faim est aussi une culture. Sans aller jusqu’aux famines subies ni jusqu’à la privation volontaire, encore exercée par les moines du désert aux fins d’ascèse, les Éthiopiens mangent peu et rarement. Au cours d’une randonnée en montagne d’une dizaine d’heures dans le massif de Gheralta, les guides ne se sustentent ni pendant, ni après. La boisson est mesurée, deux repas par jour sont un summum. Les Salésiennes d’Adoua nous indiquent que la première éducation donnée dans leur école d’un millier d’élèves est la distribution d’eau et d’une sorte de gruau de céréales en guise d’accueil. On ne peut commencer l’enseignement avant qu’un minimum nutritionnel soit acquis. À cela s’opposent les nombreux interdits alimentaires, ainsi que les jeûnes prescrits qui cassent la faim dans une sorte de rééquilibrage forcé de la demande à l’offre.

Bien sûr, tout rapprochement avec nos sociétés de l’obésité est malvenu. Les campagnes contre la famine des années 1980 sont aujourd’hui sévèrement jugées car elles ont été en partie détournées de leur objectif. Mais l’indifférence serait encore pire. L’aide internationale, concentrée sur l’alimentaire, est d’ailleurs considérée par le gouvernement comme un dû. Ce que les étrangers critiquent comme une culture de l’assistance faisant obstacle au développement économique.

L’eau comme projet national

Le lac Tana, que nous traversons en bateau, concentre le plus important réservoir d’eau des plateaux et d’Afrique orientale, aux sources du Nil bleu. Sur les îles du lac, l’énergie spirituelle de ce pays s’accumule aussi dans des églises de la dernière période abyssine, bâtiments ronds aux toits en chaume et aux fresques d’une expressivité byzantine. On est pourtant là dans le contact intensif avec l’Occident chrétien, c’est-à-dire une civilisation de l’utilité qu’incarne le lac par sa richesse et son potentiel agricole. La masse et l’altitude du lac ont fait naître des ambitions économiques au sein du gouvernement éthiopien. L’énergie hydro-électrique pourrait sortir d’une série de barrages moyens, en construction et en projet. Plusieurs projets concurrents se profilent. Les pays riverains du Nil s’en sont saisis et en font un vaste enjeu politique qui divise en gros ceux qui convoitent l’eau et ceux qui achèteraient plutôt l’énergie. L’avenir du pays se dessine sur cette perspective.

La ressource hydraulique reste cependant lointaine, couverte de brume comme un idéal immémorial, un peu inaccessible. Parce qu’elle représente bel et bien un projet national et international pour la viabilisation énergétique et agricole du pays et des autres. Elle est dès lors liée à des enjeux stratégiques de guerre et de paix qui confirment l’Éthiopie en concurrence avec l’Égypte dans son rôle de clef du Nil. À Addis Abeba, un spécialiste universitaire du développement parle du projet avec enthousiasme. Selon lui, les obstacles diplomatiques sont désormais levés et la réalisation de trois nouveaux barrages de dimension moyenne sur le Nil bleu va pouvoir commencer. En 1993, l’Égypte menaçait pourtant l’Éthiopie de la bombarder si elle mettait en œuvre les chantiers. Mais, finalement, avec l’appui des pays d’Afrique de l’Est, Addis Abeba réunit les financements chinois et de la Banque mondiale pour exploiter sa ressource hydraulique, moderniser son agriculture et exporter un surplus d’électricité qui deviendra considérable. Dans ce pays agricole à 80 %, c’est par l’eau qu’il faut commencer.

Un entrepreneur en artisanats locaux est parmi ceux qui portent la production éthiopienne au niveau mondial. Il a recensé dans toutes les provinces les ressources locales en poterie, textiles et broderies, meubles et travail du bois. Il a fait venir à Addis Abeba, moyennant des salaires convenables, les meilleurs artisans et leurs familles. Il s’est aussi arrangé à les loger. Puis a commencé l’étape difficile : faire travailler ces gens dans une logique non pas de répétition de la tradition mais de créativité. Enfin, produire ces objets de manière plus manufacturière qu’artisanale et leur trouver des marchés étrangers. Associé à un Grec et bénéficiant d’une confiance inhabituelle parmi les autorités, le Français Jacques Dubois a réussi jusqu’à Londres, Paris et New York le pari du design éthiopien. Ce n’est pas l’énergie ni la volonté de réussir qui manquent, souligne-t-il, ni l’imagination créatrice, mais les freins sont dans les structures extrêmement conservatrices de la société.

L’hospitalité

Une petite fille de quatre ou cinq ans observe l’arrivée de voyageurs étrangers sous l’ombre d’un sycomore majestueux, non loin d’un monastère célèbre, près de Lalibela. Au moment où les étrangers empruntent à pied le chemin de l’église, elle me prend par la main et consciente du double interdit de la langue et de la mendicité, elle se contente de me guider vers le bâtiment. Ayant repéré une blessure sur le dessus de ma main, elle la désigne du doigt, interrogatrice. On lui explique tant bien que mal qu’il s’agit d’une éraflure subie la veille dans les rochers, lors d’une randonnée en montagne. Elle s’empare alors d’un caillou dans son poing d’enfant et le lance théâtralement contre le rocher, au bord du chemin, pour montrer sa compassion en punissant la pierre.

Une autre rencontre dans la ruralité profonde s’avère moins touchante. Alors que nous faisons le plein d’essence sur une place de village, un jeune homme s’approche et m’interpelle : Do you know my name ? Et sur mon ignorance, il lance joyeusement injurieux : My name is fuck you, ce qu’il répète pour être sûr d’être entendu.

En dehors des incompréhensions qui peuvent entacher ces deux rencontres, elles illustrent deux pôles de l’Éthiopien en rapport avec l’étranger. D’un côté, une hospitalité qui traverse la nuit des temps et la lumière des sentiments humains. Car la petite fille n’était téléguidée par personne. Le monastère visité, au milieu de nulle part, est dépourvu de structure et d’expérience touristiques ; l’enfant n’a rien quémandé aux étrangers. De l’autre, une provocation verbale blessante, vis-à-vis de l’étranger. À travers les siècles, les Abyssins ont expérimenté alternativement les deux attitudes. Les dynasties et le christianisme se présentèrent tantôt amicaux et œcuméniques, tantôt méfiants aux limites de l’hostilité, lorsque le roi Fasiladès au xviie siècle rejette les jésuites et les étrangers.

Le christianisme forme un pont vers l’Occident, mais il porte aussi un contentieux théologique et identitaire, sans doute associé à la personne de Jésus et au Nouveau Testament. Dès les origines, le Christ fait l’objet de disputes théologiques sur sa nature humaine et divine, double ou unifiée. Au-delà, c’est le rapport à la modernité occidentale qui en souffre : l’attente abyssine est déçue, les trahisons mutuelles sont multiples, dont la plus cuisante fut l’invasion italienne de l’Éthiopie en 1935.

Le complexe de supériorité occidentale a pris des noms différents, suivant les siècles. Il est devenu colonial, puis néocolonial. L’Occident concourt dorénavant avec le gouvernement éthiopien à la résistance contre l’islam militant (en Somalie notamment). Addis Abeba réagit plus mollement à la demande d’une meilleure prise en compte des droits de l’homme. Dans la capitale, une culture de l’assistance est bien implantée qui soutient les demandes occidentales, à hauteur d’un milliard de dollars par an pour les seuls États-Unis. Donneurs et receveurs en vivent sur place mais s’en irritent aussi, dans une relation d’hospitalité sur ses gardes.

  • *.

    Journaliste à Genève. Voir « Pérou : le retour d’Eldorado », Esprit, novembre 2008.

  • 1.

    Luigi Cantamessa, Éthiopie. Au fabuleux pays du prêtre Jean, Genève, Guides Olizane, 2010 (6e éd.).

  • 2.

    Voir Michel Foucault, Sécurité, territoire et population. Cours au Collège de France (1977-1978), édition établie par F. Ewald, A. Fontana et M. Senellart, Paris, Gallimard-Le Seuil, 2004.