Signature de l’accord de paix avec les Talibans à Doha, auquel à participé Pompéo en tant que témoin. Février 2020, crédits : U.S. Department of State from United States via Wikimédia
Signature de l'accord de paix avec les Talibans à Doha, auquel à participé Pompéo en tant que témoin. Février 2020, crédits : U.S. Department of State from United States via Wikimédia

Qui sont les talibans ?

Les talibans prétendent reconstruire l’État afghan en réaffirmant le droit et la neutralité des institutions. Si le mouvement a gagné en popularité parmi les divers groupes ethniques, son projet de moralisation de la société par la charia cristallise un vif antagonisme entre les villes et les campagnes.


Pour de multiples raisons, allant du manque d’étude de terrain à l’orientalisme inconscient des observateurs ou à la propagande de leurs ennemis, les talibans sont souvent mal compris, et cette méconnaissance a été l’une des causes majeures de l’échec occidental en Afghanistan1. Or ce mouvement, qui représente par certains aspects l’une des variantes les plus originales de l’islam politique, mérite qu’on s’y intéresse, ne serait-ce que parce qu’il restera probablement au pouvoir pour les décennies à venir.

Charisme et révolution dans le champ religieux

La guerre civile qui commence en Afghanistan en 1979 a placé les oulémas afghans au cœur de l’insurrection, d’abord en raison de leur capacité à légitimer le djihad et à dire le droit, et alors même que ce groupe était en perte de vitesse dans la société urbaine. Mais paradoxalement, en fondant des partis politiques, ces grandes familles de théologiens musulmans (comme les Modjaddidi ou les Gaylani) vont progressivement se discréditer, en particulier lors de la phase postérieure au retrait soviétique, en 1989, lorsque les partis s’affrontent pour le contrôle du pays.

Dans le contexte très particulier de la région de Kandahar, où les violences des groupes armés avaient installé l’anarchie, le mouvement taliban émerge en 1994 comme une réponse à l’insécurité générale2. Le terme, on le sait, signifie à l’origine « étudiant ». La structure originale du mouvement, quant à elle, fait coexister le charisme d’un religieux peu éduqué, le mollah Omar, avec les oulémas des madrasas déobandies, une école de pensée sunnite, le plus souvent éduqués au Pakistan. L’élection du mollah Omar comme commandeur des croyants (amir al-mominin) par plus de mille cinq cents oulémas afghans et pakistanais, en 1996, marque la fondation d’un régime clérical sans équivalent dans l’histoire afghane.

La solidité du mouvement taliban, qui se reconstitue très vite après l’invasion américaine de 2001, est ainsi due à ses cadres, des oulémas passés par les mêmes madrasas, porteurs d’un projet fondamentaliste. Cependant, la défaite devant les États-Unis et les conditions de l’exil au Pakistan vont favoriser une mutation du mouvement, désormais dirigé par un pouvoir collégial confié à un conseil – une shura – basé à Quetta au Pakistan. Peu de choses sont connues du fonctionnement du groupe à cette époque, mais on constate qu’il a su conserver sa cohésion, à l’exception toutefois de la défection de quelques commandants, au profit de l’État islamique au Khorassan notamment.

Constituer un État

Les talibans sont porteurs d’un projet d’État dont la reconstruction passe par l’élimination des groupes armés et la consolidation de l’autorité centrale. Celle-ci repose notamment sur la réaffirmation du droit et de la neutralité des institutions. Le droit, en premier lieu, joue un rôle essentiel : il permet, en réglant les conflits locaux, d’installer les juges en position d’arbitres et donc de pénétrer le tissu social3. Ensuite, pour éviter d’être impliqués trop directement dans les conflits locaux, les talibans organisent une rotation régulière des responsables provinciaux, afin d’éviter un alignement de ces derniers sur des intérêts particuliers. La pratique très large de l’amnistie, enfin, a également été un facteur essentiel de la percée des talibans, en permettant le ralliement de groupes antagonistes aussi bien dans les années 1990 que dans la période plus récente.

Lors de leur premier passage au pouvoir, les talibans se sont heurtés à un rejet marqué de la part des populations non pachtounes, en particulier dans le Nord. Ces tensions récurrentes ne tenaient pas principalement à un désaccord sur la charia, mais à la crainte (justifiée) d’être exclues d’un pouvoir essentiellement pachtoune. En effet, si les talibans ne sont pas un mouvement ethno-nationaliste ni tribal, leurs cadres venaient, dans un premier temps, majoritairement de la région de Kandahar. L’insurrection des vingt dernières années leur a permis ensuite de construire une base chez les Ouzbeks et les Tadjiks, notamment à partir des madrasas. C’est ainsi qu’ils ont pu déborder la coalition internationale, incapable de se battre sur tous les fronts, et que l’on peut expliquer l’absence de résistance à l’été 2021. Pour autant, malgré ce début d’évolution, le gouvernement provisoire annoncé en septembre 2021 ne reflète pas ces changements, et les leaders historiques du mouvement, tous pachtounes, y dominent très largement.

Quelle est la forme juridique de leur État clérical ? Entre 1996 et 2001, la totalité des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) sont concentrés dans la personne du mollah Omar qui gouverne, depuis Kandahar, par des décrets. Les élections sont écartées et les différentes assemblées (shura) ont un rôle essentiellement consultatif. Après la mort du mollah Omar, annoncée en 2015, les talibans ont donné plusieurs indications qu’ils souhaitaient revenir à la Constitution de 1964, peut-être en remplaçant le roi par un religieux sur un modèle inspiré de l’Iran. Les élections ne sont donc plus rejetées par principe, même si tout indique que les talibans continueront à monopoliser le pouvoir.

Enfin, le pouvoir taliban a une efficacité remarquable dans le quadrillage de la société, en créant de fait un corps de fonctionnaires religieux. Lors de leur premier passage au pouvoir, les mollahs de village étaient notamment chargés d’évaluer les impôts à payer et de relayer dans leurs prêches les directives de l’émirat islamique d’Afghanistan.

Moraliser la société

Le projet idéologique des talibans est un projet de moralisation de la société par la charia, avec une dimension indissociablement religieuse et nationaliste. En pratique, la plupart des activités culturelles (notamment la musique) sont interdites, le code vestimentaire est étroitement surveillé (barbe pour les hommes, voile pour les femmes, même si la burqa n’est pas imposée pour l’instant à Kaboul). Par rapport aux années 1990, le mouvement paraît plus ouvert à l’éducation supérieure des femmes (les universités privées accueillent des jeunes femmes sous condition d’une séparation stricte des sexes). Cependant, la prise du pouvoir est récente et il est impossible à ce stade de prévoir si les contraintes vont se durcir ou si le pouvoir va tolérer une marge de liberté.

Si leur interprétation fondamentaliste de la charia ne crée guère d’opposition dans les campagnes, elle suscite des résistances dans les villes, où les élites modernisatrices (communistes d’abord, puis courtiers du développement liés à la présence occidentale) sont entrées en dissidence. De ce point de vue, l’écart entre les talibans et la société urbaine de Kaboul s’est plutôt accru en vingt ans. Quoi qu’il en soit, les élites seront probablement contraintes à l’exil, et en particulier les élites culturelles. Les talibans chercheront peut-être à garder les cadres ingénieurs ou techniciens, nécessaires à la reconstruction de l’État, mais ne transigeront pas sur le noyau de leur idéologie.

Les points de vue moderniste et fondamentaliste sont irréconciliables et deux mémoires antagonistes de la guerre se cristallisent un peu plus chaque jour. Les talibans se voient comme les héritiers des mouvements anti-impérialistes et entendent renforcer leur légitimité par le respect des traditions afghanes. Ainsi, le mouvement féministe afghan, par ailleurs très modéré, est dénoncé comme un complot étranger au motif que les politiques d’émancipation des femmes ont été promues d’abord par l’URSS, puis par les États-Unis. De même, les attaques au sujet des droits humains ne portent pas chez les talibans (ni même au sein d’une bonne partie de la population afghane), les Occidentaux étant renvoyés à leurs violations nombreuses durant la période d’occupation (campagnes d’élimination, torture, formation de milices…).

Les points de vue moderniste et fondamentaliste sont irréconciliables et deux mémoires antagonistes de la guerre se cristallisent un peu plus chaque jour.

Faute d’opposition structurée, le pouvoir des talibans ne sera probablement pas remis en question dans les prochaines années. La « résistance » au Panchir était plus une opération médiatique qu’autre chose et les manifestations urbaines ne réunissent qu’un nombre insignifiant de personnes (ce qui ne doit pas empêcher de saluer leur courage). De façon tristement ironique, le principal risque pour le pouvoir en place vient de la situation économique désastreuse, dont les talibans ne sont pas responsables, les élites au pouvoir jusqu’en août 2021 ayant pillé les ressources du pays. L’exode rural incontrôlé, le sort des déplacés internes, l’absence de ressources financières sont dans l’immédiat les questions déterminantes. Faute d’une stabilisation économique, les talibans auront du mal à reconstruire l’État, ce qui ouvre la question de l’attitude des pays occidentaux. Aujourd’hui, ce sont eux qui détiennent à la fois le pouvoir de reconnaître le régime et celui de faire reprendre l’aide internationale.

  • 1. Gilles Dorronsoro, Le Gouvernement transnational de l’Afghanistan. Une si prévisible défaite, Paris, Karthala, 2021.
  • 2. Ces remarques sont issues d’observations et d’entretiens menés avec des talibans entre 1994 et 2000.
  • 3. Voir Adam Baczko, La Guerre par le droit. Les tribunaux Taliban en Afghanistan, Paris, CNRS Éditions, 2021.