À la suite de la chute de Kaboul, des personnes tentent d’entrer dans l’aéroport international de Kaboul, mais sont bloquées par des talibans. VOA  wikimedia
À la suite de la chute de Kaboul, des personnes tentent d'entrer dans l'aéroport international de Kaboul, mais sont bloquées par des talibans. VOA wikimedia

La reconnaissance russe de l’Émirat islamique d’Afghanistan

Depuis le retour du régime taliban à Kaboul, Moscou se repositionne en acteur stratégique régional. Les autorités talibanes espèrent un effet domino de cette reconnaissance sur d’autres pays d’Asie centrale qui, enclavés entre la Chine, la Russie et l’Iran, cherchent à élargir leurs relations diplomatiques et stratégiques.


Le 3 juillet 2025, la Russie devenait le premier pays à reconnaître, de manière officielle, le régime des talibans, l’Émirat islamique d’Afghanistan. Aujourd’hui vilipendé par la communauté internationale pour ses atteintes aux droits humains, le nouveau régime afghan semble profiter des crises et des conflits internationaux pour entamer une procédure de normalisation. Cette initiative diplomatique menée par Moscou, alors même que le pays est absorbé par la guerre en Ukraine, soulève des interrogations majeures quant aux calculs stratégiques de la Russie. Parallèlement, le retour des talibans au pouvoir a poussé les pays d’Asie centrale à engager différents dialogues diplomatiques, cherchant avant tout à sécuriser leurs frontières.

Les raisons d’une reconnaissance

Lors de la débâcle qui suivit le retrait brutal des troupes étatsuniennes d’Afghanistan, à l’été 2021, Moscou décida de maintenir sa représentation permanente à Kaboul. Ce retrait marqua un changement soudain quant à la stratégie russe dans la région. Depuis l’implantation temporaire de bases étatsuniennes en Asie centrale, Moscou s’envisageait comme une puissance médiatrice, par exemple, en intégrant l’Afghanistan à l’Organisation de coopération de Shanghai en 2012, en tant qu’observateur1. Soucieuse de préserver son influence dans les régions où elle est historiquement impliquée, la Russie a pour habitude de capitaliser sur les besoins sécuritaires de certains pays, gouvernements ou régions, pour y asseoir une emprise.

Depuis le retour du régime taliban, Moscou se repositionne en acteur majeur de la région, en embrassant l’idée selon laquelle le nouveau pouvoir afghan serait le meilleur rempart dans la lutte contre l’État islamique. Vladimir Poutine déclarait lui-même, en 2024, que les talibans sont « des alliés dans la lutte contre le terrorisme2 ». C’est la même année que l’État islamique au Khorassan (EI-K) – partiellement implanté en Afghanistan – commit un attentat au Crocus City Hall de Moscou, tuant 149 personnes. L’EI-K, aujourd’hui la faction la plus active de ce qu’il reste de l’État islamique, constitue une menace directe pour la Russie, que l’EI-K a désignée comme cible prioritaire, notamment en raison des exactions du régime russe dans les guerres de Tchétchénie et de son intervention militaire en Syrie. Quatre mois avant la reconnaissance de l’Émirat islamique d’Afghanistan par Moscou, la Cour suprême russe avait annoncé avoir retiré les talibans de leur liste d’organisations désignées comme « terroristes », sur laquelle ils se trouvaient depuis 2003.

Si les autorités russes ont abordé les possibles futures collaborations avec l’Émirat sur les thèmes économiques et culturels, c’est surtout le sujet du contrôle du trafic de drogue qui est ressorti des récentes déclarations de Moscou. En 2014, l’héroïne afghane était consommée par 68 % des drogués en Russie. Aujourd’hui, le gouvernement russe mise sur les talibans pour empêcher la diffusion de drogue vers leur pays. En effet, la production d’opium a très largement chuté depuis son interdiction par les talibans en 2022 : selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), il ne resterait plus que 10 200 hectares de pavot en 2025, contre 230 000 en 2022.

L’intérêt stratégique de la Russie est lié à ses préoccupations sur le devenir de l’Asie centrale ex-soviétique.

Mais plus largement, alors que la majeure partie de ses armées sont mobilisées dans le cadre de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Moscou montre sa volonté de demeurer un acteur stratégique régional, notamment dans un contexte de tensions entre le Pakistan, le Tadjikistan et le nouveau régime afghan. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a récemment rappelé que des gardes-frontières russes sont déployés aux frontières du Tadjikistan, et que « l’Afghanistan est un pays important », puisqu’il est « voisin d’anciens territoires soviétiques3 ». Ainsi, l’intérêt stratégique de la Russie pour un approfondissement de ses relations avec les autorités afghanes est également lié à ses ambitions et à ses préoccupations sur le devenir de l’Asie centrale ex-soviétique.

Un « effet domino » ?

Les talibans, en quête de reconnaissance internationale, souhaitent être perçus comme garants de la sécurité régionale. Dans ce cadre, ils soulignent leur différence avec l’EI-K, car, contrairement à ces derniers, ils ne cherchent pas l’expansion internationale. Cette rhétorique n’est qu’en partie acceptée par leurs voisins, dont les réactions aux événements de 2021 ont été diverses.

Le Tadjikistan, qui compte 1 357 kilomètres de frontières avec l’Afghanistan, reste le pays d’Asie centrale le moins enclin à coopérer avec le nouveau régime afghan4. Le gouvernement tadjikistanais a même été le seul en Asie centrale à exprimer publiquement sa désapprobation quant au retour des talibans. Néanmoins, une rencontre diplomatique entre représentants des deux pays a eu lieu le 15 novembre 2025, principalement centrée sur des questions sécuritaires5.

L’Ouzbékistan et le Kazakhstan font preuve de pragmatisme politique en nouant des liens plus ou moins étroits avec les talibans ; les deux pays collaborent notamment avec le nouveau régime pour la création d’un chemin de fer transafghan6. L’Ouzbékistan, marqué par plusieurs attentats revendiqués par le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), dont les idéologues sont exilés en Afghanistan depuis 1999, a longtemps adopté une politique hostile aux talibans, mais a décidé en 2021 d’engager un dialogue diplomatique officiel avec eux. Tachkent vient de rouvrir le pont Termez-Haïraton (fermé en 2021), qui relie l’Ouzbékistan et l’Afghanistan, et semble être l’une des capitales d’Asie centrale les plus enclines à coopérer sur le plan économique avec les talibans. En effet, le gouvernement de Shavkat Mirziyoyev espère accéder à un marché plus large pour ses exportations en multipliant les accords commerciaux concrets avec l’Émirat islamique d’Afghanistan.

Parallèlement, le Kazakhstan accueille depuis le 18 août 2021, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (UNAMA)7. Cet acte symbolique confirme à la fois la position multi-alignée du Kazakhstan et la place qu’Astana commence à occuper dans les grands enjeux internationaux8. De son côté, le Turkménistan, connu pour sa politique extrêmement isolationniste, n’en a pas moins largement intensifié ses relations avec l’Afghanistan depuis le retour des talibans au pouvoir.

Cette position plutôt conciliante de quatre des cinq républiques centrasiatiques face à l’Émirat islamique d’Afghanistan peut s’expliquer par une volonté de ces États de diversifier leurs approches des relations internationales : pour les pays d’Asie centrale, enclavés entre la Chine, la Russie et l’Iran, « l’Afghanistan représente une voie qui les relierait au Pakistan et à l’Inde, et surtout à la mer9 ».

Ainsi, les talibans semblent profiter de la situation internationale agitée pour banaliser leur accès au pouvoir et s’implanter définitivement en Afghanistan. Cette tâche est néanmoins compliquée dans le contexte actuel du pays : sous la coupe de lourdes sanctions économiques, l’Afghanistan connaît un moment d’extrême pauvreté et fait face à de grands défis sociaux et environnementaux. Le pays est notamment victime de nombreux séismes – le dernier datant de début novembre – qui viennent perturber davantage l’équilibre du régime taliban. Les affrontements récents avec le Pakistan fragilisent également son assise à la tête du pays. Islamabad étant le premier partenaire économique des talibans, il devient crucial pour le nouveau régime de nouer de nouveaux partenariats.

Les autorités talibanes comptent fortement sur un « effet domino » de la reconnaissance de leur régime par la Russie ; l’Émirat islamique d’Afghanistan espère que cet acte diplomatique entraînera la reconnaissance officielle de la part d’autres membres de la communauté internationale, à commencer par les pays voisins membres de l’Organisation de coopération de Shanghai, où l’Afghanistan a le statut d’observateur. Néanmoins, les relations diplomatiques qu’entretiennent les gouvernements d’Asie centrale vis-à-vis du nouveau régime taliban ne signifient pas que ces gouvernements seraient prêts à reconnaître officiellement l’Émirat : le Turkménistan a, par exemple, entretenu des liens étroits avec le premier régime taliban (1996-2001) sans jamais franchir ce pas10.

  • 1. Voir Józef Lang, “Afghanistan: the view from Russia”, European Union Institute for Security Studies [en ligne], 7 février 2014.
  • 2. Franceinfo avec l’AFP, « Vladimir Poutine considère les talibans comme des “alliés dans la lutte contre le terrorisme” » [en ligne], 4 juillet 2024.
  • 3. “Kremlin spokesman highlights need for dialogue with Afghanistan”, TASS [en ligne], 2 décembre 2025.
  • 4. Voir Aleksandra Bolonina, « Le repositionnement de la Russie en Asie centrale depuis le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan », dans Jean-Vincent Holeindre et Julian Fernandez (coord.), Annuaire français de relations internationales, Paris, Éditions Panthéon-Assas, 2023, p. 605-618.
  • 5. Voir Abubakar Siddique, “Tajikistan and Afghanistan’s taliban engage in ‘Cold Cooperation’ to ease tensions”, RadioFreeEurope/RadioLiberty [en ligne], 22 novembre 2025.
  • 6. Voir Julien Bouissou, « L’Afghanistan entame la construction de voies ferrées vers l’Asie du Sud », Le Monde, 21 juin 2024.
  • 7. Voir Michaël Levystone, « Les conséquences en Asie centrale du retour des talibans au pouvoir », Briefings de l’Ifri [en ligne], 26 octobre 2021.
  • 8. Le Kazakhstan semble intensifier sa politique de multi-alignement depuis le début de la guerre en Ukraine. Le président a par exemple annoncé rejoindre les accords d’Abraham.
  • 9. Voir l’analyse de Jennifer Murtazashvili, directrice du Centre pour la gouvernance et les marchés de l’Université de Pittsburgh, interviewée par Le Monde : Emma Collet, « Les pays d’Asie centrale renouent des relations commerciales avec l’Afghanistan », Le Monde, 10 septembre 2024.
  • 10. Voir M. Levystone, « Les conséquences en Asie centrale du retour des talibans au pouvoir », art. cité.