Crédits : Angelo Nouri
Crédits : Angelo Nouri

Afghanistan-Pakistan : aux origines des tensions

Les frappes menées par le Pakistan à Kaboul en mars 2026 cristallisent un conflit ancien entre l’Afghanistan et son voisin. Depuis plus d'un siècle, la violence se reproduit le long d'une frontière coloniale jamais reconnue.


Dans la soirée du lundi 16 mars 2026, plusieurs explosions ont retenti dans le centre de Kaboul. Une frappe, attribuée au Pakistan et démentie par Islamabad, aurait causé la mort de centaines de civils dans un hôpital. L’ONU a demandé une enquête indépendante, tandis que l’Union européenne appelait à la retenue. Mais cette guerre n’a pas commencé le 16 mars. Elle s’inscrit dans une histoire plus ancienne, structurée par une frontière que l’Afghanistan n’a jamais reconnue.

Les bombardements n’en sont pas la cause : ils en sont la manifestation la plus visible. Le basculement le plus récent remonte à octobre 2025, lorsque les premières frappes pakistanaises sur Kaboul ont suivi de quelques jours le rapprochement entre les talibans afghans et New Delhi. Un cessez-le-feu fragile n’a pas tenu. Les combats ont repris en février 2026, plus meurtriers, et n’ont cessé de s’intensifier depuis. Selon un bilan de l’ONU qui ne tient pas encore compte de la frappe sur l’hôpital, au moins 76 civils afghans ont été tués depuis le 26 février, et plus de 115 000 familles déplacées. Mais ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une crise soudaine : c’est l’aboutissement d’une configuration ancienne, héritée de l’Empire colonial, qui n’a jamais été résolue.

La frontière afghano-pakistanaise : la cicatrice pashtoune

En 1893, le diplomate britannique Henry Durand traçait une ligne de 2 600 kilomètres aux marges de l’Inde coloniale. Ni la géographie humaine ni les appartenances tribales ne la guidaient : elle coupait en deux l’espace pashtoune, divisant des familles, des alliances, des structures de pouvoir qui n’avaient pas attendu l’Empire pour exister. Dès l’origine, la ligne est contestée. Kaboul ne l’a jamais reconnue officiellement, ni sous la monarchie, ni sous les républiques successives, ni même sous le régime taliban. Pour l’Afghanistan, elle reste l’empreinte d’une puissance étrangère ; pour le Pakistan, né en 1947 dans les violences de la Partition, elle est une condition de possibilité de l’État. La contester, c’est en fragiliser le principe même.

Ce qui rend cette frontière dangereuse n’est pas tant qu’elle scinde un peuple, d’autres l’ont fait, que le fait qu’elle n’a jamais été reconnue. Cette non-reconnaissance produit des effets politiques durables : une frontière qui ne fait pas accord ne peut être administrée comme une frontière ordinaire. Elle se surveille, se militarise, se gouverne par exception. C’est dans cet espace maintenu en marge que le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), mouvement insurgé né dans les zones tribales pakistanaises, a pris racine en 2007 et n’a cessé de se renforcer.

Côté pakistanais, ces territoires ont longtemps été administrés sous un régime d’exception hérité de la période coloniale, les FATA (Federally Administered Tribal Areas), à dominante pashtoune, avant d’être fusionnés en 2018 avec la province de Khyber Pakhtunkhwa. Mais une marginalisation de plusieurs décennies ne se résorbe pas par décret. Elle laisse des traces institutionnelles, sociales et politiques durables.

Ces populations ont été traitées comme des périphéries à contenir plutôt que comme des citoyens à part entière, avec tout ce que cela implique : déni de droits, opérations militaires sans imputabilité, violences sans recours. Le Pashtun Tahafuz Movement, apparu en 2018, en témoigne. En réclamant la fin des disparitions forcées et la reconnaissance des victimes civiles, il a posé une question politique à laquelle Islamabad a répondu en termes de sécurité.

C’est dans ce contexte que prend sens l’émergence du TTP. Islamabad le présente volontiers comme une organisation pilotée depuis Kaboul, simple extension d’un islam radical afghan. Mais cette lecture externalise ce qui relève en partie d’une dynamique interne. Il y a là une ironie stratégique : pendant des décennies, les services pakistanais ont soutenu et protégé les talibans afghans, y voyant un levier d’influence sur Kaboul. Ce calcul a fonctionné jusqu’au retour des talibans au pouvoir en 2021. Il n’a pas produit un allié docile, mais un régime qui, tout en abritant le TTP, en nie l’existence politique et refuse de le livrer.

Le TTP est pourtant issu de ces zones tribales pachtounes, porté par des populations qui n’avaient que peu de raisons de se reconnaître dans un État qui les avait tour à tour ignorées ou bombardées. Le mouvement s’est développé là où l’État était à la fois absent et coercitif. Entre 2004 et 2018, les zones tribales ont été le théâtre de frappes de drones américaines et d’opérations militaires pakistanaises massives dans le Waziristan (régions tribales), laissant des milliers de morts et des villages détruits, sans reconstruction.

Le TTP n’est pas la cause du désordre dans ces régions. Il en est le produit, la forme qu’a prise une conflictualité à laquelle aucune réponse politique n’a été apportée. Les bombardements ne font que reproduire les conditions de la violence. Les talibans afghans, de leur côté, n’ont ni la capacité ni, sans doute, l’intérêt de l’éradiquer complètement. Ils peuvent laisser exister une menace dont ils ne revendiquent pas la responsabilité.

Un conflit sans issue ?

C’est en octobre 2025 que le conflit a changé de nature. La visite du Ministre des Affaires étrangères taliban Amir Khan Muttaqi à New Delhi, première d’un dirigeant taliban en Inde depuis 2021, a déclenché une réaction immédiate d’Islamabad : des frappes sur Kaboul, Khost et Jalalabad, faisant des dizaines de morts civils. Pour le Pakistan, ce rapprochement entre un régime islamiste et une Inde portée par un nationalisme hindou exacerbé constitue une rupture stratégique majeure. Né dans l’opposition à l’Inde, l’État pakistanais a toujours cherché à éviter un encerclement. Il lui fallait un Afghanistan au moins neutre, sinon aligné.

Né dans l’opposition à l’Inde, l’État pakistanais a toujours cherché à éviter un encerclement.

Le tournant diplomatique amorcé en 2025 matérialise précisément ce qu’il cherchait à prévenir. Un cessez-le-feu fragile avait été conclu à Doha en octobre, sans lendemain. Le dialogue entre les deux capitales est aujourd’hui quasi inexistant, et la communauté internationale, absorbée par d’autres crises, reste en retrait. Ce qui apparaît désormais, c’est moins une crise conjoncturelle qu’un enchaînement d’impasses : un calcul stratégique retourné contre lui-même, une frontière sans reconnaissance, des marges durablement désintégrées du cadre étatique. Islamabad ne cédera aucun territoire. Rouvrir la question de la ligne Durand reviendrait à fragiliser un État déjà vulnérable et à rouvrir d’autres lignes de fracture. Aucune des deux capitales n’a réellement les moyens de résoudre ce conflit, la porte du dialogue semble également pour l’heure fermée. Ce conflit ne trouvera donc probablement pas d’issue immédiate : il se suspendra comme il l’a toujours fait, avant de rééclore.

Car ce qui se joue ici dépasse l’opposition entre deux États. Il tient à une configuration plus profonde : une frontière qui fonde un ordre pour l’un et en nie un autre pour l’autre, des marges maintenues hors du cadre politique ordinaire, des acteurs armés qui trouvent dans cet entre-deux les conditions de leur reproduction. Dans ce contexte, la violence ne constitue pas une rupture, mais un mode de régulation. Frappes, cessez-le-feu et reprises des combats ne sont pas des séquences distinctes : ils forment les variations d’un même régime de conflictualité. La ligne Durand n’est pas seulement une frontière contestée. Elle est devenue une structure active du conflit, une ligne qui ne sépare pas seulement deux États, mais qui produit, de part et d’autre, les formes mêmes de la violence qui s’y déploie.