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Benoît XVI devant le monde de la culture

par

Guy Coq

novembre 2008

#Divers

L’adresse « au monde de la culture » précise bien qu’il ne s’agit pas pour le pape de s’adresser aux chrétiens mais de chercher à être entendu par les acteurs de la vie intellectuelle et culturelle par-delà l’appartenance à l’Église. Benoît XVI choisit un sujet brûlant : celui des racines de l’Europe. Mais, transformant un événement un peu mondain (il s’adressait à la « crème » de l’intelligentsia parisienne, où le monde médiatique se trouvait quelque peu surreprésenté) en une grande leçon érudite et spirituelle, il opère un déplacement, déborde les termes de la polémique sur les « racines chrétiennes » de l’Europe.

Il centre son propos sur les racines de la culture en Europe en se situant d’un point de vue factuel et historique, en se plaçant au moment où la domination romaine s’écroule (c’est une dimension augustinienne omniprésente chez Benoît XVI) et où le monachisme chrétien se développe en Europe. Ces moines préservent l’héritage de la culture antique (grecque et romaine) et, ce faisant, jouent un rôle fondateur pour la culture européenne. Si le christianisme marque la culture européenne, c’est en étant l’intermédiaire d’autres racines de notre culture, celles de l’antiquité païenne. C’est pourquoi, il apparaît clairement, à travers le monachisme, que la culture européenne a des racines plurielles. Il ne s’agit plus d’absolutiser les racines chrétiennes ou de les dénier mais de montrer que personne ne peut s’approprier la réponse.

Il devient dès lors possible, dans cette pluralité, de mener un travail d’exploration, de reconnaissance, de discernement de la part qu’y prend le christianisme. Le débat peut-il être rouvert sans raviver la polémique ? L’angle choisi par le pape engage une réflexion sereine sur notre relation aux grands héritages, à quelque moment de l’histoire qu’ils se situent.

La transmission d’une histoire

L’Europe a un immense besoin de construire aujourd’hui une relation équilibrée avec son histoire. En préalable il faut affirmer que reconnaître un héritage ne revient nullement à s’identifier à une période du passé. L’histoire de l’Europe est aussi faite des relectures de son passé, des relations redéfinies aujourd’hui avec différents temps fondateurs. La peur des fausses identités régressives ou des identités prescrites a pu nuire aux relations de la France, et plus largement de l’Europe, à différents moments de leur passé.

Benoît XVI invite donc à reconsidérer le rapport de l’Europe à sa mémoire religieuse et à la mémoire commune2. Mais sa conférence tire aussi sa force de la manière dont il analyse, à partir de l’aventure des moines, les relations entre les visées spirituelles et la culture :

En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quels étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ? Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu : quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même.

La grande fécondité culturelle des moines se réalise sans que cela soit leur dessein explicite. Leur visée est en effet la quête de Dieu. L’œuvre culturelle est comme une retombée de la recherche spirituelle. Cette manière d’analyser les relations entre le christianisme et la culture évoque celle qu’on trouve exposée dans Feu la chrétienté d’Emmanuel Mounier. Ce dernier souligne en effet un type très singulier d’influence de la vie de la foi sur la civilisation :

Quand nous cherchons à la saisir dans sa figure générale, des mots nous viennent à la bouche : latérale, indirecte, biaisée3.

Et au terme d’une analyse où perce l’influence d’Henri Marrou, Mounier écrit :

Ainsi le christianisme apporte-t-il plus aux œuvres des hommes les plus extérieurs quand il croît en intensité spirituelle que quand il se perd en tactique et en aménagement4.

Benoît XVI redit aussi que la création culturelle est dynamisée par la quête spirituelle.

Une amorce

Ce serait mutiler la raison que de lui interdire a priori la question de la recherche de Dieu, enjeu qu’elle ne peut éluder mais qui la dépasse. Réciproquement, le cheminement de la foi se nourrit aussi de la vie culturelle, la foi s’incarne, elle se déploie en s’inscrivant dans une société, dans une culture. Le discours au monde de la culture est, de part en part, traversé par la métaphore du cheminement, de la marche, des pas qu’il faut faire : la foi comme cheminement, la culture comme recherche.

Benoît XVI insiste aussi sur la culture de la parole, une parole qui est chemin, qui donne naissance à la communauté de tous ceux qui « cheminent dans la foi ». La parole introduit à un dialogue avec Dieu, d’où l’importance des psaumes où la prière s’élève dans la beauté des chants. « Les Écritures » :

Ce pluriel souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l’humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l’aspect divin de la Parole et des paroles n’est pas immédiatement perceptible. Pour le dire de façon moderne : l’unité des livres bibliques et le caractère divin de leurs paroles ne sont pas saisissables d’un point de vue purement historique. L’élément historique se présente dans le multiple et l’humain.

Une telle approche de la foi conduit à se garder de deux écueils opposés : le fanatisme fondamentaliste et l’arbitraire subjectif.

*

Comment un tel discours a-t-il pu être reçu aujourd’hui par le monde de la culture ? Cette leçon magistrale et puissante sur le monachisme occidental, l’importance qu’y prenaient l’étude, la musique, la lecture et les bibliothèques pouvait-elle être entendue par un public venu comme à une première de théâtre et, au-delà, un public non chrétien ? Mais, même si ce n’est parfois qu’en filigrane, les préoccupations contemporaines y sont présentes5.

C’est vrai pour l’interrogation sur les racines de l’Europe mais aussi pour les rapports entre foi et culture. Quand Benoît XVI évoque « l’effondrement de l’ordre ancien et des antiques certitudes » pour caractériser le moment du monachisme, on pressent qu’il songe aussi à l’état présent du monde. Il souligne l’exigence pour la foi de « se rendre communicable aux autres ». L’évocation de saint Paul à Athènes, parlant devant l’Aéropage du dieu inconnu, donne lieu à une transposition suggestive : « Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. » Mais, symétriquement, « aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne ». On revient ainsi à la quête de Dieu.

Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.

Ce final a pu sembler un peu fermé mais, un peu auparavant, il avait demandé aux philosophes de « se mettre à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies ».

L’axe est le même : n’abandonnez pas, ne limitez pas a priori la quête spirituelle. Cette insistance sur la quête fait de ce discours un appel au dialogue.

  • 1.

    À propos du discours de Benoît XVI au monde de la culture, prononcé à Paris au collège des Bernardins le 12 septembre 2008.

  • 2.

    Voir aussi sur ce sujet Vincent Aucante (sous la dir. de), l’Europe et le fait religieux, Paris, Paroles et silence, 2004.

  • 3.

    Emmanuel Mounier, Feu la chrétienté, Paris, Le Seuil, 1950, p. 248. Repris dans Œuvres, t. III, Paris, Le Seuil, 1962.

  • 4.

    E. Mounier, Feu la chrétienté, op. cit., p. 253.

  • 5.

    Pour une interrogation sur le thème de la culture européenne dans ses relations avec le christianisme, signalons un essai suggestif de Giusseppe Maria Zanghi, Nuit de la culture européenne, trad. fr., Montrouge, Nouvelle cité, 2008.

Guy Coq

Philosophe, président d'honneur de l'association des amis d'Emmanuel Mounier, il a consacré de nombreuses contributions à l'école en France et aux changements de l'éducation. Il a également contribué aux réflexions sur les changements de la laïcité dans le contexte français de sécularisation. Après un ouvrage remarqué sur son parcours spirituel, Que m'est-il donc arrivé ? Un trajet vers la foi (Pa…

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