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Anne Teresa De Keersmaeker, un art subtil du mouvement

janvier 2011

#Divers

Anne Teresa De Keersmaeker, la célèbre chorégraphe belge, est une star – distante – de la danse contemporaine. Depuis plus de vingt-cinq ans et une quarantaine de pièces, chacune de ses créations reste un événement sur la scène internationale. Son travail qui a tenté de nombreuses échappées hors du domaine de la danse pure se radicalise aujourd’hui depuis Killing Still – part 1 (2007), Zeitung (2008), The Song (2009) où régnait essentiellement le silence rendu plus palpable encore par la présence d’une bruiteuse sur une scène dépouillée de tout décor, et 3Abschied1 (2010) qui interrogeait aussi bien l’Adieu du Chant de la terre de Gustav Mahler, que le surgissement même de la danse. C’est ce que le public parisien pourra vérifier avec En atendant, une pièce créée cet été au Festival d’Avignon sur la terre battue du Cloître des Célestins et dans la seule lumière du soleil couchant, une pièce « pauvre » qui s’attaque à la musique très complexe de l’Ars Subtilior, « plus subtil encore », cette pointe de l’Ars Nova de la seconde moitié du xive siècle2. Au printemps prochain, Anne Teresa De Keersmaeker sera également à l’affiche de l’Opéra national de Paris3 avec Rain (2001), une pièce éblouissante et emblématique qui entre au répertoire du Ballet, une première pour celle qui donne à la danse la place que la disparition de Pina Bausch et de Merce Cunningham, dont elle est l’héritière, appelle.

Après avoir étudié la danse à Mudra, l’école fondée par Maurice Béjart à Bruxelles, puis à la New York Tisch School of the Arts, Anne Teresa De Keersmaeker crée sa compagnie en 1983, Rosas, qui devient en 1992 compagnie en résidence à La Monnaie, l’Opéra national de Bruxelles. D’emblée, elle met la musique au cœur de ses chorégraphies et s’embarque dans les rythmes répétitifs et percussifs de Steve Reich avec Fase (1982), au moment où la danse contemporaine en pleine explosion marque pourtant une rupture profonde avec la musique pour inventer sa propre logique. De la création de Fase qu’elle danse avec Michèle Anne De Mey et qui la révèle – un duo qui privilégie la sérialité et le minimalisme géométrique pour contraindre le mouvement –, jusqu’aux grands « tours de force » chorégraphiques et aux dispositifs polyphoniques d’aujourd’hui, Anne Teresa De Keersmaeker renouvelle chaque fois le dialogue entre la musique et la danse, l’harmonie et les dissonances, l’ordre et le désordre qui restent son obsession et l’essence de son travail : un travail qui inlassablement interroge le mouvement entre structure et émotion et qui est sa façon d’être liée au monde.

Renouveler le dialogue entre la musique et la danse

D’une pièce à l’autre, la chorégraphe flamande interroge son art en rapport incessant avec les partitions musicales de toutes les époques qu’elle appréhende comme une forme et comme une matière à danser, qu’il s’agisse des partitions contemporaines de Steve Reich, Thierry De Mey ou Béla Bartók, des musiques de jazz de Miles Davis et John Coltrane, des chansons de Joan Baez et des Beatles ou encore des musiques de Bach, Mozart, Beethoven, Monteverdi, Schönberg, Ligeti, Webern et celles de l’Ars Subtilior, musique ancienne qui se nourrit de dissonances et de superpositions rythmiques et qui vise l’intensité des expressions.

Si les premières pièces mettaient en scène une troupe exclusivement féminine et pleine d’énergie frondeuse et exubérante – les danseuses de Rosas en jupe courte ou petite robe noire et en godillots de marche ont laissé des traces –, le geste minimaliste et énergique qui dessinait avec précision des spirales et des rigoureux tracés se déploie par la suite en trames fortes et en constructions chorégraphiques inspirées des mathématiques (la chorégraphe aime dire qu’elle ne quitte jamais un vague fond pythagoricien). Le goût d’Anne Teresa De Keersmaeker pour les grandes formalisations va dans le sens de l’ivresse polyphonique, de circonvolutions vertigineuses d’une danse pure interprétée à une vitesse folle, de la pureté des lignes très classiques, de l’ouverture à l’espace… Et une phrase dansée peut être soumise à toutes les variations, ralentissements, expansion, dilatations, changements d’axe possibles ou nouveaux développements pour explorer l’infini du mouvement. À cet égard, Drumming sur la musique de Steve Reich créée en 1998, et reprise depuis, est fascinante.

Ainsi la danse d’Anne Teresa De Keersmaeker ne raconte rien, n’illustre rien, ne répond à rien, elle ne fait qu’interroger sa pratique et son inévitable finitude que chacun des spectateurs peut à son tour ressentir. Et avec le rythme du corps qui s’approprie l’espace, quelque chose alors se passe, du premier souffle jusqu’au dernier, comme lorsque dans 3Abschied la chorégraphe redevenue danseuse regarde depuis la scène ce qui l’entoure comme si c’était la dernière fois avant d’actionner elle-même le curseur qui plonge la salle dans le noir. Et voir Anne Teresa De Keersmaeker danser à nouveau dans ses spectacles n’est plus une surprise depuis Once, un solo de 2002 sur la musique de Joan Baez, car – et elle le dit sans détour – ce qu’elle aime plus que tout, c’est danser « même si elle n’en a pas toujours le temps avec l’organisation du travail de la compagnie, la chorégraphie, les enfants, et la pédagogie avec Parts » : cette école internationale de danse contemporaine reconnue pour son excellence et dont elle est à la tête depuis qu’elle l’a fondée en collaboration avec La Monnaie après le départ de Maurice Béjart et de Mudra à Lausanne.

Le choix de la simplicité

Nos corps disent notre temps et la danse est toujours d’aujourd’hui, confie la chorégraphe. C’est dans notre corps qu’on sent avant tout passer le temps et beaucoup d’artistes contemporains qui ont déjà un certain âge éprouvent le besoin de réduire, de faire moins, de façon concrète.

De fait, ses productions récentes se caractérisent par des collaborations avec des artistes plasticiens qui vont droit à la nature même des choses : Ann Veronica Janssens qui emploie des matériaux favorisant les phénomènes d’apparition et de disparition comme le brouillard ou des éclairs de lumière, et Michel François qui demeure un sculpteur quel que soit le moyen employé. Ce qui attire désormais Anne Teresa De Keersmaeker, l’intransigeante, qui regrette que la danse contemporaine prenne souvent le parti du spectaculaire et d’un étalage des émotions, c’est l’épure :

Le ralentissement, une certaine lenteur, une économie de moyens, le dépouillement d’un plateau nu, une pensée sur l’écologie et l’environnement, le refus du décoratif et du superflu, la scène considérée moins comme un lieu de divertissement que d’interrogation malgré la pression exercée par les grandes salles […]

Pour résumer, la chorégraphe parle de « simplicité » avant d’ajouter qu’« on confond le simple et le primaire alors que la simplicité va avec une plus grande lisibilité sans exclure une très grande intensité ». Ainsi de The Song, avec « cette intensité du silence où l’on regarde la musique et écoute le mouvement » et de En atendant, un spectacle de toute beauté où tout a commencé par le souffle d’un flûtiste avant que les huit danseurs de Rosas ne déploient avec naturel une écriture sophistiquée dans la brise du soir rendant sensible le mouvement de marche et ses altérations, ses précipitations, ses suspensions… avec cet intense travail du haut du corps, marque de fabrique de la célèbre chorégraphe. La danse devient à la fois plus délicate et plus dure mais elle enrichit le monde d’une beauté nouvelle.

Pour Anne Teresa De Keersmaeker, l’une des premières à avoir posé la question du répertoire contemporain, retracer un parcours chorégraphique est « une évidence ». L’an prochain à Bruxelles et à Londres elle reprendra sous forme d’un cycle ses trois dernières créations qu’elle frottera à quatre « œuvres de jeunesse » qu’elle a dansées elle-même : Fase, Rosas danst rosas, Elena’s Aria et Bartok. Des pièces féminines et fondatrices.

Il n’y a pas de nécessité à mettre en question l’écriture en soi puisque je crois passionnément à cette écriture […] Avec le répertoire, il s’agit de permettre à mes interprètes de pouvoir actualiser ces écritures, c’est-à-dire de les danser de la même façon, mais autrement, car le monde, notre regard et notre corps ont changé et la compagnie s’est elle-même renouvelée. […] Il s’agit surtout de voir le présent et un avenir possible à travers le passé car je veux que les pièces vivent et je trouve important de mettre à la disposition du public un panorama du travail sur trente ans.

L’entrée de Rain (2001) au répertoire du ballet de l’Opéra de Paris montre encore que l’heure est à la confrontation et à l’échange, Anne Teresa De Keersmaeker n’ayant jamais donné de pièce à d’autres compagnies à l’exception de La grande fugue pour le ballet de l’Opéra de Lyon. Depuis longtemps Brigitte Lefèvre, directrice de la danse, lui demandait une pièce et suivait son travail, « ce chemin qu’elle trace tout en rebondissant de façon différente à la fois » comme elle l’explique. Aujourd’hui, interrogeant la danse, ce qu’est la danse, la chorégraphe poursuit donc sa quête sous le signe de la transmission avec Rain, car « on ne fait pas des pièces comme Rain tous les ans, et cette pièce est vraiment très belle, même si on rentre pourtant par le mouvement » dit-elle, ce que confirme Brigitte Lefèvre en parlant de la « danse si fine, si difficile, si ciselée et pleine d’énergie » de ce grand talent qui représente pour les danseurs « une rencontre de corps et d’esprit ».

Rain est une spirale qui se déroule, et quand on sait que pour Anne Teresa De Keersmaeker, le mouvement absolu serait « deux spirales opposées »… on sent avec joie que l’avenir de la danse est déjà là.

  • 1.

    3Abschied d’Anne Teresa de Keersmaeker et Jérôme Bel a été présenté au Festival d’automne à Paris.

  • 2.

    En atendant, au théâtre de la Ville à Paris du 29 janvier au 6 février 2011.

  • 3.

    Rain avec le Ballet de l’Opéra de Paris, opéra Palais Garnier, du 25 mai au 7 juin 2011.

Isabelle Danto

Critique de danse pour la Revue Esprit, Isabelle Danto a été journaliste pour la presse quotidienne (Le Figaro) et a contribué à différentes revues (Danser magazine, Mouvement, La revue des deux mondes) et à plusieurs publications (préface de l’ouvrage Käfig, 20 ans de danse, CCN de Créteil et du Val de Marne / Somogy éditions, 2016). Elle intervient régulièrement dans les festivals…

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