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Anri Sala, l'image mouvement

juillet 2013

#Divers

Un vieillard qui s’assoupit sur un banc devant la cathédrale de Milan, au bord de la chute, sans jamais tomber, ni tout à fait se relever : avec son film Uomodomo (« homme-dôme » en français), où le mouvement se répète sans arrêt, Anri Sala (découvert en 2000 au festival de Ljubljana) recevait à Venise dès 2001 le Lion d’or du meilleur jeune artiste. Né en 1974 à Tirana, il appartient à la dernière génération d’artistes ayant grandi sous le régime communiste en Albanie et à la première à entrer en contact avec le monde de l’art international. Ses œuvres font aujourd’hui partie de collections prestigieuses : Tate Modern de Londres, Pinacothèque de Munich, MoMa à New York, Musée d’art moderne de la ville de Paris ou encore Centre Pompidou.

À Venise, l’artiste franco-albanais de 39 ans, associé à l’image en mouvement, place au cœur de son projet, intitulé Ravel Ravel Unravel, deux interprétations filmées d’un même morceau par deux musiciens, enregistrées avec l’Orchestre national de France : le Concerto en ré pour la main gauche écrit en 1930 par Maurice Ravel pour Paul Wittgenstein, pianiste prisonnier des Russes et déporté en Sibérie avant de revenir de la Première Guerre mondiale amputé de son bras droit. Chaque film est centré sur la chorégraphie de la main gauche d’un célèbre pianiste (Louis Lortie et Jean-Efflam Bavouzet) qui s’approprie l’intégralité du clavier, tandis que la main droite reste immobile.

Le corps entier devient la main gauche

Ravel Ravel Unravel : un jeu sur le nom du célèbre compositeur et sur la signification en anglais du verbe to ravel qui signifie « emmêler » et son contraire, to unravel, qui signifie démêler, mais aussi se défaire. L’art d’Anri Sala, on l’a compris, mêle et entremêle avec une sensibilité très fine ses recherches sur l’espace, sur le son et sur le langage silencieux du corps pour donner à sentir le mouvement. Deux interprétations différentes du Concerto de Ravel sont donc diffusées et projetées simultanément sur deux écrans dans une chambre sourde avec quarante haut- parleurs et « génèrent, grâce à un travail de spatialisation sonore, la perception d’une course musicale due au décalage des tempos », explique Christine Macel, commissaire choisie par l’artiste pour l’événement et conservatrice au Centre Pompidou.

Les tempos respectifs de chacune des performances, comme l’a expliqué Sala, ont été recomposés afin que leurs exécutions soient parfaitement disjointes, parfois à l’unisson, l’une progressant un peu plus lentement que l’autre, créant d’abord un léger écho, puis un dédoublement au moment où les notes sont entendues deux fois, avant qu’elles se rejoignent, puis se décalent à nouveau.

Ce qu’a voulu Anri Sala, c’est « faire résonner un espace consécutif à l’écart temporel entre les deux exécutions et, à travers la répétition des mêmes notes, d’induire l’impression d’un écho dans un environnement pourtant entièrement sourd, où l’absorption des réflexions sonores annihile toute sensation d’espace ». Dans cet environnement construit selon les principes d’une chambre anéchoïque1 qui permet de distinguer toutes les sources sonores, il s’agit paradoxalement de créer un espace « autre », un espace « entre », qui surgit de la distinction entre les deux performances et réside dans l’intervalle entre leurs tempos respectifs.

Une chorégraphie silencieuse

Dans les salles latérales qui font partie du dispositif, deux autres films présentés sous le titre unique Unravel montrent la DJ Chloé en train de mixer sur ses platines les deux interprétations du Concerto pour tenter de redonner au morceau son unité première. Ces télescopages visuels et sonores font vibrer l’espace d’exposition2 qui offre, comme l’explique la commissaire, « une puissante expérience physique et émotionnelle ». Car chez Anri Sala, le mouvement se répète et est une invitation à repenser des actions que nous connaissons tous sans vraiment les interroger. Dans Title Suspended, présenté au Centre Pompidou, qui lui a consacré une grande exposition en 20123, deux gants en plastique ressemblaient à des mains qui s’animaient et tournaient sur elles-mêmes, jusqu’à ce que le spectateur s’aperçoive que plusieurs doigts manquaient à l’intérieur de ces gants. L’exposition s’articulait aussi autour de cinq écrans disposés en cercle, de façon à ce que le spectateur circule d’un film à l’autre et traverse l’espace selon une chorégraphie qui rejoint celle des personnages des films, mêlant Tchaïkovski et Should I Stay or Should I Go des Clash. Dans 1395 Days Without Red, l’un de ces films, le visiteur suivait une jeune femme qui traverse Sarajevo assiégé, s’arrêtant et hésitant à chaque carrefour par crainte des snipers embusqués, pour essayer de rejoindre la répétition de l’orchestre dont elle fait partie en fredonnant le motif mélodique qui se joue déjà dans la salle de concert.

Avec Ravel, Ravel, Unravel, et les dessins préparatoires d’Anri Sala aux crayons de couleurs et feutre sur papier l’attestent4, c’est à une autre déambulation que le visiteur est convié en devant passer d’une salle à l’autre et d’un film à l’autre. Être debout, marcher, s’asseoir, tourner, regarder, sans cesse arriver et partir, apparaître et disparaître dans un cadre pour disparaître et apparaître dans un autre… Quand arriver et partir sont mis en boucle, l’important devient ce qui se passe « entre », non la pause mais le mouvement, et le spectateur participe ainsi à un véritable ballet de gestes et de souffles. Cette « chorégraphie silencieuse », cette promenade déambulatoire à l’intérieur des sons « en marge de l’image » laisse toute la place pour construire son propre espace. Car cette performance musicale sur « le décalage et le recalage » ne commence vraiment qu’avec l’arrivée du premier spectateur qui entre dans la danse et l’expérience, dans la vie, ses accidents et sa beauté. On a d’emblée le souffle coupé. « La musique résiste au sens tout en étant hautement communicative », aime dire Anri Sala. À suivre, irrésistiblement.

  • *.

    L’artiste franco-albanais Anri Sala représente la France à la 55e Biennale d’art contemporain de Venise, qui se tient jusqu’au 24 novembre 2013.

  • 1.

    Chambre sourde qui absorbe les échos, aux parois constituées de matériaux poreux (par exemple la fibre de verre) qui empêchent la réverbération des ondes acoustiques. C’est après avoir visité une chambre anéchoïque à Harvard que John Cage composa son œuvre 4’33’’ (quatre minutes trente-trois de silence).

  • 2.

    Ce parcours dans le Pavillon français a été pensé pour les espaces du Pavillon allemand, les deux pays étant convenus d’échanger leurs bâtiments pour cette 55e Biennale pour souligner le rôle du dialogue international dans le monde de l’art aujourd’hui.

  • 3.

    Voir Anri Sala, catalogue de l’exposition, sous la direction de Christine Macel, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2012.

  • 4.

    Voir le livre Ravel Ravel Unravel, conçu par l’artiste et la commissaire, qui est à la fois une plongée dans l’histoire mouvementée d’un morceau de musique et dans le processus de création de l’œuvre d’Anri Sala (Manuella Éditions, Institut français, Centre national des arts plastiques, 2013).

Isabelle Danto

Critique de danse pour la Revue Esprit, Isabelle Danto a été journaliste pour la presse quotidienne (Le Figaro) et a contribué à différentes revues (Danser magazine, Mouvement, La revue des deux mondes) et à plusieurs publications (préface de l’ouvrage Käfig, 20 ans de danse, CCN de Créteil et du Val de Marne / Somogy éditions, 2016). Elle intervient régulièrement dans les festivals…

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