Danse africaine contemporaine : l'émergence, le succès et après ?
L’émergence, le succès et après ?
Elle est à l’origine de la danse jazz et du hip-hop et a influencé de nombreux styles en jetant un pont entre le continents. Avec des processus d’emprunt toujours à l’œuvre, c’est en Afrique que la danse africaine se développe à toute vitesse aujourd’hui, de Ouagadougou à Johannesburg, de Nairobi à Bamako en passant par Madagascar et le Maghreb. Avec une large diffusion internationale, elle occupe désormais une place incontournable su les scènes des plus prestigieux théâtre et festivals européens. Seydou Boro Salia Sanou, Faustin Linyekula, Boyzie Cekwana, Gregory Maqoma, Kettly Noël, Opiyo Okach et Robyn Orlin, pour ne citer qu’eux, sont les artistes emblématiques de cette révolution chorégraphique. Ce qui les réunit ? Une même génération, née après les décolonisations en Afrique, un nomadisme entre deux continents, un même élan vers l’échange entre tradition, création danse, théâtre et musique. Ce succès et cette visibilité n’ont pas dissipé le malentendu qui existe lorsqu’on évoque la danse africaine qui, de la « danse sauvage » de Joséphine Baker à la révolution free, reste souvent considérée dans les mentalités et les représentations occidentales sous l’angle du primitivisme et de l’exotisme. L’exposition Magiciens de la Terre organisée au centre Pompidou avait pourtant servi de détonateur en 1989 en intégrant pou la première fois l’Afrique à la création mondiale. Africa Remix refaisait le point en 2005 sur la pertinence d’une « création africaine ».
Danse et territoires
Ce qui émergeait à peine dans les pays francophones d’Afrique il y a quinze ans et qui restait encore largement ignoré des danseurs africains malgré une génération de défricheurs comme Germaine Acogny, Koffi Kôkô ou Alphonse Thiérou a fait un bond énorme. Sans faire l’impasse sur les troupes de ballets et les manifestations culturelles internationales organisées avec une forte volonté politique par les États africains depuis leur indépendance (comme Dance Umbrella, en Afrique du Sud dès 1984), tout commence en 1995, pourrait-on dire pour simplifier, à Luanda, où est organisée, après vingt ans de guerre civile en Angola, la première plate-forme des Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’océan Indien : un concours qui offre la possibilité aux jeunes compagnies de se faire connaître et de voir les portes des tournées internationales s’ouvrir. D’emblée « cette autre façon de penser le corps qui danse et de canaliser une énergie commune » séduit les programmateurs1. Chez les danseurs qui vivent dans des pays traversés par la pauvreté, la famine, la guerre ou les épidémies et où le développement culturel, loin d’être la priorité des pouvoirs publics, reste un débat, l’engouement est énorme !
Le mouvement actuel est né et s’est développé à partir d’une forte impulsion de l’Occident, principalement à travers les structures de la coopération française décidées à lancer sur le marché international une danse contemporaine d’Afrique par le programme « Afrique en créations », lancé au début des années 1990 par l’Agence française d’action artistique, devenue ensuite CulturesFrance puis Institut français. Avec le relais constitué par les centres culturels français à l’étranger, ces structures restent le maître d’œuvre du développement de la danse contemporaine africaine en favorisant les échanges, pour la formation comme pour la création, à travers des ateliers de sensibilisation, des stages animés par des chorégraphes comme Mathilde Monnier et des résidences d’artistes. « Les subventions et les achats de spectacles ne suffisent pas, il faut accompagner les artistes pour qu’ils ne volent pas en éclats et les inviter en résidence pour les aider aussi à s’organiser avec des projets de développement », confie Philippe Chamaux, directeur de Convoi exceptionnel, association à but solidaire, humanitaire et culturel2. Le Centre national de la danse vient ainsi d’accueillir en résidence longue de création les Burkinabés Salia Sanou et Seydou Boro qui ont succédé à la Sud-Africaine Robyn Orlin. En septembre dernier, c’était au tour de l’Académie de France à Rome-Villa Médicis d’organiser une première résidence de danse pour réfléchir à l’avenir avec des artistes africains du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne.
« Corps noirs, regards blancs »
« Depuis Peaux noires, masques blancs, l’essai de Frantz Fanon publié en 1952, le regard occidental a-t-il vraiment changé ? » s’interrogeait Africultures en 20053 posant la question de « l’invention » de l’art africain contemporain par les politiques occidentales, de la place qu’occupe l’Afrique dans notre imaginaire ainsi que de l’espace dans lequel peuvent aujourd’hui se situer les chorégraphes. En d’autres termes, si une certaine Afrique en vogue en Occident fascine toujours, ne serait-ce pas au prix d’une indifférence pour le continent noir (comme l’a souligné l’exposition Africa Remix) encore en relation de dépendance économique et politique et qui ne pourrait aboutir qu’à la délicate question du formatage face aux attentes des programmateurs et des publics des scènes européennes ?
Si les soutiens viennent toujours le plus souvent de l’étranger et principalement de France − ce qui implique que les échanges se réduisent à un dialogue avec les formes esthétiques occidentales au détriment d’autres métissages4 −, l’ancrage sur le sol natal est un combat pour beaucoup de chorégraphes africains de la scène contemporaine : certains ont entamé « la construction d’un réseau de lieux à vocation culturelle favorisant un maillage géographique et donc social, pour promouvoir une vie artistique avec les acteurs locaux et pour participer concrètement à la création de l’économie locale d’une région », confie Seydou Boro. Après l’École des Sables de la pionnière sénégalaise Germaine Acogny5, des infrastructures, de nouveaux festivals et des centres de formation ont vu le jour, répondant à des enjeux politiques et esthétiques : « La Termitière », créée en 2006 par Salia Sanou et Seydou Boro à Ouagadougou au Burkina Faso, fait référence, comme aujourd’hui « L’Espace » créé par Kettly Noël à Bamako au Mali et « Les studios Kabako » par Faustin Linyekula à Kisangani.
Danse et résistance
Quand des danses « pantsula » nées dans les townships, ou des numéros de gumboots dancing, une danse en « bottes de caoutchouc » pratiquée par les mineurs sous le régime de l’apartheid, sont présentés dans un contexte qui n’est pas celui de leur création, on assiste souvent à une pièce joyeuse et débordante d’énergie qui n’a plus rien de politique. La relation au public est ainsi devenue un enjeu essentiel pour les chorégraphes qui ne veulent pas se laisser enfermer dans les clichés et qui posent un regard différent sur le passé et l’histoire. Ceux qui viennent d’Afrique du Sud, comme Robyn Orlin et Steven Cohen, chorégraphes blancs nés de parents immigrés juifs ayant fui l’Europe, ou Boyzie Cekwana, Gregory Maqoma et Vincent Mantsoe qui tous trois sont nés dans le township de Soweto, continuent la lutte avec des pièces iconoclastes pour faire comprendre les différences de perception entre l’Europe et l’Afrique. Pour les chorégraphes de l’Afrique francophone, la parole est tout aussi libérée et engagée.
Depuis sa première pièce Daddy … Robyn Orlin a ouvert la voie d’une danse de résistance qui déclare la guerre à l’héritage colonial du ballet classique et aux logiques d’exclusion, avec des spectacles à l’ironie dévastatrice et provocatrice. Dans un solo devenu culte qu’elle a créé pour Sophiatou Kossoko, la danseuse noire perchée sur des talons hauts et coiffée d’une perruque afro ne cesse de crier qu’elle est « une danseuse contemporaine, africaine et française » ! De son côté Gregory Maqoma dans Beautiful Me danse comme l’idole de son enfance, Michael Jackson, et lance au public : « Je suis un danseur africain ; je vends des histoires exotiques pour survivre. »
Boyzie Cekwana réitère cette impossibilité d’échapper à l’histoire. Chacune de ses pièces parle d’aliénation et met en jeu l’identité et ses ambiguïtés, les désirs contradictoires entre rejet et fascination pour le modèle blanc dont le corps garde la trace. Influx Controls, du nom d’une loi de l’apartheid votée pour fixer des frontières arbitraires entre Noirs et Blancs, est le premier volet d’une trilogie à laquelle il œuvre aujourd’hui. De son côté, Steven Cohen présente en octobre The Cradle of Humankind, une pièce transgressive sur « le berceau de l’humanité », un site classé au patrimoine de l’humanité, situé près de Johannesburg et qui abrite les ossements du plus vieil ancêtre de l’homme.
Créations à l’affiche
À l’affiche
Seydou Boro, Le Tango du cheval ; DeLa-Vallet Bidiefono, Où vers ?, du 20 au 22 octobre 2011 ; Kubilaï Khan Investigations, Archipelago, du 8 au 10 décembre 2011, Maison des arts de Créteil.
Steven Cohen, The Cradle of Humankind, du 26 au 29 octobre 2011 au centre Pompidou.
Robyn Orlin, Have You Hugged, Kissed and Respected Your Brown Venus Today?, 26-27 novembre 2011 au 104-Centquatre et du 30 novembre au 3 décembre 2011 au Théâtre de la Ville, Festival d’automne à Paris.
Faustin Linyekula, La Création du monde 1923-2012, du 20 au 23 juin 2012 au Théâtre de la Ville.
« Qu’est-ce qui nous pousse à renier des valeurs pour être acceptés dans le cercle des bienséants ? Peut-on décider de se faire bannir du cercle pour continuer à pouvoir se regarder dans le miroir ? » s’interroge aussi Seydou Boro qui s’était déjà raconté en solo avec C’est-à-dire et qui prend un nouveau recul par rapport à sa vie d’homme et d’artiste avec Le Tango du cheval, une pièce pour sept danseurs et trois musiciens, créée cet automne à Créteil après une première présentation à Ouagadougou l’été dernier. Pour Robyn Orlin et Faustin Linyekula, être chorégraphe en Afrique, c’est prendre la parole en public. Aussi leurs nouvelles créations sont-elles un acte politique, sous le signe de la confrontation des regards dont ils rêvent : le jeune congolais s’apprête à créer La Création du monde 1923-2012 pour le Ballet de Lorraine, du nom du premier ballet d’inspiration nègre créé en 1923 au théâtre des Champs-Élysées par les Ballets suédois. Robyn Orlin, quant à elle, a voulu créer en France une pièce autour de la Vénus hottentote, là où elle a été exhibée devant des spectateurs fascinés par la taille de ses fesses et de son sexe, pour montrer ce qui arrive « lorsque la science et le spectacle (pour ne pas dire la politique) convergent dans des manifestations prétendument anthropologiques destinées à divertir » (thème qui avait aussi été retenu par le cinéaste A. Kechiche l’année dernière dans Vénus noire). « La culture peut-elle vraiment changer le monde ? » confie Robyn Orlin qui aujourd’hui ne se berce plus de beaucoup d’espoir : « Je ne sais pas. En revanche, je suis convaincue qu’il nous faut continuer à le croire ! »
Ces nouvelles créations à l’affiche qui dessinent un panorama des mutations identitaires, esthétiques et intellectuelles et qui marquent la création bouillonnante, multiple et désormais incontournable de l’art chorégraphique africain sont aussi une invitation à « traverser les frontières ».
- 1.
Salia Sanou, Afrique danse contemporaine, Paris/Pantin, Éditions Cercle d’art/Centre national de la danse, 2008.
- 2.
www.convoi.exceptionnel.org
- 3.
Ayoko Mensah, « Corps noirs, regards blancs. Retour sur la danse africaine contemporaine », Africultures, no 62. Voir aussi, du même auteur, « La danse africaine contemporaine », Africultures, no 42.
- 4.
Notons qu’à l’heure de la mondialisation et de l’urbanisation, les chorégraphes d’Afrique sont désormais invités à travailler pour les ballets de l’Opéra de Paris ou du Ballet de Lorraine, tandis qu’au Sénégal, le hip-hop est convoqué pour venir à la rescousse de l’enseignement du français dans les écoles où le niveau a beaucoup baissé, selon un article du Quotidien de Dakar repris par Courrier International (janvier 2009, no 951).
- 5.
Germaine Acogny avait déjà été choisie par Maurice Béjart à la tête de l’école Mudra Afrique à Dakar en 1977.