Exhibit B : de la performance au spectacle
L’installation-performance Exhibit B, du Sud-Africain Brett Bailey, a créé la polémique et le débat, d’abord en Angleterre (elle a été annulée au Barbican de Londres en septembre 2014), puis en France lors de sa présentation au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis et au Centquatre, fin 2014. Ces controverses ont bien montré que, malgré les intentions antiracistes de Brett Bailey, qui mène un travail de création en Afrique avec sa compagnie Third World Bunfight, la figure du Noir reste dans l’imaginaire collectif sous l’emprise du phénomène de spectacularisation créé au xixe siècle par l’Occident avec les exhibitions ethniques et les zoos humains : un phénomène qui a croisé l’histoire coloniale et nationale, celle de la science, celle du monde du spectacle et celle des expositions universelles, qui ont dessiné les relations internationales pendant plus d’un siècle de 1851 à 19581.
Du zoo humain à la scène des théâtres, il n’y a qu’un pas… et Brett Bailey, qui a rejoué le zoo humain avec une série de douze tableaux vivants où des interprètes noirs fixent le visiteur, soutiennent son regard et ne le lâchent pas des yeux, s’est vu présenté comme un Sud-Africain blanc qui manipule des Noirs par le journal britannique The Guardian, d’où est partie la polémique. Sans limiter la portée de l’œuvre, Exhibit B invite à mettre en question son dispositif esthétique, l’œuvre et le geste artistique ne pouvant se définir ni même se penser indépendamment des formes, des cadres, des procédures et des protocoles par lesquels ils sont montrés au public.
« La polémique parle plus de ceux qui la portent et de la société dans laquelle elle se produit que de mon travail », a commenté Brett Bailey, qui la regrette et l’analyse comme une question de « territoire » : « Je pose mon exposition, elle gratte la surface et des choses en sortent. » Les réactions les plus diverses sont en effet sorties de cette œuvre que Brett Bailey, dramaturge, metteur en scène et plasticien, a lui-même soumise à des tensions constantes en la définissant tour à tour comme une installation-performance et comme une exposition. Ceux qui se sont mobilisés contre Exhibit B ont quant à eux demandé d’arrêter le « spectacle »…
Pièces à conviction ?
Dans une poursuite pénale ou un procès civil, un exhibit (une pièce à conviction) est une preuve matérielle ou documentaire portée devant le jury. L’artefact, ou le document lui-même, est présenté pour être examiné par le jury. Dans une affaire de droit, ces pièces à conviction sont souvent étiquetées Exhibit (pièce) A, Exhibit (pièce) B, Exhibit (pièce) C, etc., pour les distinguer,
explique le programme distribué aux visiteurs, introduits un par un dans l’espace d’exposition qui les confronte à une série de douze tableaux vivants où les interprètes d’origine africaine sont exposés sur un socle ou en cage. « Exhibit B est une exposition, pas un spectacle théâtral », précise bien le programme de salle, même si le visiteur n’est pas autorisé à revenir librement en arrière.
L’idée selon laquelle à chaque œuvre correspond une règle nouvelle est caractéristique de l’art contemporain et les visiteurs reçoivent ainsi des consignes héritées du champ de la performance comme celle de garder le silence, de prendre leur temps devant chaque installation et de ne pas se sentir pressés par les personnes derrière eux. Chaque tableau imite une situation qui donne à voir l’esclavage, la colonisation et l’apartheid.
De la Vénus hottentote à la reconstitution de la chambre d’un officier français à Brazzaville au début du xxe siècle, avec une odalisque enchaînée, nue, de dos, sur le lit ; d’un panier rempli de mains coupées à un esclave en fuite capturé, du cabinet de curiosités du docteur Fischer et son chœur de Namibiens décapités – seules les têtes dépassent des cimaises – à un migrant attaché et bâillonné sur un siège d’avion à côté d’un cartel qui indique le nom de vingt-huit personnes décédées ces dernières années durant leur expulsion, « la plupart asphyxiées »… Les codes de l’exposition muséale sont là (cimaises, cartels, gardiens d’exposition), opérant des passages avec ceux de la performance et inversement.
La performance – ce genre sans cesse réactualisé qui voudrait repousser le plus loin possible les limites et les tensions sur lesquelles les formes s’inventent – pose la question du « comment ». Re-jouer, ré-activer, re-construire ce qui a déjà eu lieu est pour les pratiques artistiques contemporaines une manière d’interpréter le passé et de modifier le présent et l’avenir. Exhibit B conjugue deux temporalités, avec ces objets mémoriels présentés comme autant d’archives vivantes et une voix contemporaine qui traite du racisme d’aujourd’hui, mais n’échappe pas à la réification des interprètes-figurants qu’elle a pourtant voulu déjouer. Ainsi les masques que Brett Bailey a voulu rendre visibles au public appelé à participer à cette installation-performance par un jeu de regards ne tombent pas. Et le spectacle continue…
« Corps noirs, regards blancs »
Depuis Peau noire, masques blancs, l’essai de Frantz Fanon publié en 1952, le regard occidental a-t-il vraiment changé2 ? Les masques tombent d’autant moins qu’Exhibit B a été la plupart du temps présenté dans des lieux de théâtre, qui orientent la réception en étant le lieu privilégié de la mise en scène des corps. D’autres artistes engagés socialement comme Brett Bailey ont été critiqués pour avoir mis en scène les stéréotypes du passé comme Steven Cohen, qui se présente comme « blanc, juif, homosexuel et sud-africain » et qui s’est fait connaître pour s’être promené dans les townships de Johannesburg, apportant la lumière, déguisé en chandelier et devenant l’objet d’attentions et de tensions contradictoires (Chandelier, 2001). Son spectacle The Cradle of Humankind (2011), qui présentait sur scène sa nounou sud-africaine de quatre-vingt-dix ans et bonne à tout faire de la famille, a créé le malaise, là où il cherchait à déconstruire la représentation et les codes du spectaculaire.
« Le spectacle est l’origine du monde. Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre », écrit Éric Vuillard3. En témoigne encore la mise en scène des Nègres par Robert Wilson au théâtre de l’Odéon en octobre 2014, qui jouait sur une victimisation absente de la pièce de Jean Genet et largement induite par l’univers visuel qui est la marque de fabrique de Wilson. L’appel du spectaculaire se faisant aussi de plus en plus impérieux dans le domaine de l’art contemporain4, repenser la catégorie du spectacle et ses implications politiques au sein même du champ artistique est aujourd’hui plus que jamais nécessaire5.
- 1.
L’exposition « Exhibitions. L’invention du sauvage » au musée du quai Branly avait présenté en 2011 ce processus historique de mise en scène de l’altérité et du « racisme scientifique » et fait mesurer son ampleur (1, 5 milliard de visiteurs de 1810 à 1940). Ce racisme s’exprimait d’ailleurs aussi bien dans les expositions universelles ou coloniales, dans les jardins d’acclimatation ou les tournées de cirque que sur les scènes de théâtre ou dans les musées de foire. Exhibitions. L’invention du sauvage, catalogue de l’exposition, sous la direction de Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Nanette Jacomijn Snoep, Arles/Paris, Actes Sud/Musée du quai Branly, 2011. Voir aussi Robert Bogdan, la Fabrique des monstres. Les États-Unis et le Freak Show, 1840-1940, Paris, Alma Éditeur, 2013.
- 2.
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 1971. Voir aussi Ayoko Mensah, « Corps noirs, regards blancs : retour sur la danse africaine contemporaine », Africultures, no 62, mars 2005 et I. Danto, « La danse africaine, l’émergence, et après ? », Esprit, octobre 2011.
- 3.
Introduction à son récit Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, Arles, Actes Sud, 2014. Le Wild West Show de Buffalo Bill, dans lequel se produisaient des chefs indiens comme Sitting Bull, a circulé en Europe jusqu’en 1913.
- 4.
Sylvie Babin, « L’appel du spectaculaire », Esse, no 82, automne 2014.
- 5.
Quant à la question de la place des artistes d’origine africaine, signalons que la Biennale d’art contemporain de Venise qui ouvrira ses portes en mai prochain a désigné comme commissaire Okwui Enwezor, un Américain d’origine nigériane. À la tête de la Haus der Kunst de Munich depuis 2011, il est connu pour sa conception politique de l’art et ses expositions qui veulent décoloniser les imaginaires.