L'invention flamande sur scène
Depuis vingt-cinq ans, la danse flamande se diffuse et témoigne de son inventivité dans les plus grands festivals d’Europe et sur les scènes mondiales. Jan Fabre, Anne Teresa De Keersmaeker et Alain Platel scandent cette année la saison parisienne par leurs créations qui continuent d’étonner ou de choquer. À voir Gardenia de Platel (un cabaret de vieux travestis qui ferme ses portes), la danse épurée de En Attendant et, bientôt, Prometheus Landscape qui marque le retour de Jan Fabre à la danse et au théâtre de la Ville1 – après avoir fait l’actualité au musée du Louvre (2008), à la Biennale de Venise (2009) et au théâtre de Chaillot (2011) –, on peut s’interroger sur le sens de la dénomination « danse flamande » pour définir des démarches aussi originales et difficiles à rapprocher les unes des autres. On peut aussi s’interroger sur son caractère régional intempestif non seulement à l’heure de la globalisation mais à l’heure où la Belgique connaît une des graves crises politiques de son histoire qui fait craindre la scission de la Flandre et l’éclatement du pays. L’origine géographique a-t-elle vraiment un sens ? Parle-t-on de « danse flamande » par facilité ? Ou peut-on y voir des dynamiques de la créativité aujourd’hui ? Retour sur un phénomène qui est toujours un acteur essentiel de la création contemporaine.
Une scène sans tradition ni canon
Au début des années 1980, alors que tout le monde voulait être à New York chez Merce Cunningham ou à Bruxelles chez Maurice Béjart qui y fonde les Ballets du xxe siècle et y forme plusieurs générations de danseurs et de chorégraphes, des artistes flamands, issus pour la plupart des beaux-arts, « inventent » une nouvelle scène chorégraphique sur un terrain vierge avec des expérimentations aux frontières des disciplines. Jan Fabre à Anvers et Jan Lauwers dans le quartier néerlandophone de Bruxelles ont ouvert la voie en étant à la fois auteurs, plasticiens et performers autant que metteurs en scène, vidéastes et chorégraphes. De son côté, Anne Teresa De Keersmaeker, sortie de Mudra, l’école de Béjart, présente Fase en 1982, une pièce minimaliste qui la propulse comme une personnalité du paysage chorégraphique. Pour comprendre l’explosion de ce phénomène dans les années 1990, il faut encore citer Alain Platel, qui après avoir travaillé avec des amateurs, fonde à Gand en 1984, les Ballets C. de la B. (traduisez les Ballets contemporains de la Belgique) ainsi que Wim Vandekeybus, ancien danseur de Jan Fabre qui se concentre aujourd’hui sur la réalisation de films, et dont l’énergie physique, brutale et instinctive crève la scène comme l’écran.
Une immense liberté dans les contenus et les attitudes, une urgence à dire des choses sur un plateau qu’on habite vraiment et un côté très aléatoire, c’est ce qui a plu dans les années 1990,
confie Dominique Laulanné, directeur artistique de la Maison de la musique à Nanterre, maison qui accueille régulièrement les artistes de la scène belge.
Cela n’avait rien à voir avec la danse en France déjà très professionnalisée, consolidée par des budgets culturels, très codifiée et tentée par l’intellectualisme. Quand la danse belge francophone est sensible et poétique2, les Flamands n’hésitent pas à montrer de la chair, de la sueur, de la saleté, de la vie…
L’énergie créative
Des pièces majeures de ces « aînés » qui sont aujourd’hui des classiques de la danse contemporaine, aux recherches plus récentes des chorégraphes de la nouvelle génération qu’ils ont fortement influencée, on voit se dessiner plus qu’une cartographie, un esprit de recherche qui fait de la danse flamande un chantier de construction et un extraordinaire laboratoire.
On cherche car on n’a rien reçu. Il n’existe pas de tradition de danse ni de répertoire national en Flandre3,
confie Sidi Larbi Cherkaoui, nouvelle figure de la danse flamande
S’ils ont peu en commun, tous ces artistes partagent une énergie et une créativité extraordinaires, une manière de penser le corps comme un matériau à l’épreuve du mouvement et une farouche indépendance vis-à-vis de l’institution. C’est, selon Alain Platel, « un héritage du passé de résistance d’un peuple soumis aux dominations étrangères ». Mais la Belgique, qui a été parcourue par toutes les armées d’Europe, a aussi été traversée au xxe siècle par toutes les avant-gardes artistiques : Les Flamands manifestent ainsi un tempérament personnel, anarchique, éclectique, au travers de leurs différences.
Le surréalisme est un autre héritage que tous partagent avec des variations sur le faux-semblant – on pense à Magritte – et une manière de transcender le réel par le rêve et l’humour. Blush (2005) de Wim Vandekeybus se présente comme « une exploration de l’inconscient sauvage, des impulsions contradictoires, de l’imaginaire, où le corps a ses raisons que la raison ignore. Attractions, confrontations, répulsions, des histoires se tissent où les frayeurs et désirs prennent les traits de métamorphose animalière ». Quand les danseurs de Vandekeybus n’hésitent pas à se scarifier sur scène ou à passer des crapauds vivants au mixeur, Jan Fabre expose de son côté des cadavres de chiens à la galerie Templon à Paris et décore une salle du Palais royal de Bruxelles (2000) en collant des milliers d’ailes de coléoptères au plafond dont beaucoup pourrissent ! Sur le plateau de Jan Fabre, influencé notamment par le « Body Art », les corps se battent avec leur sang, leur sperme, leurs larmes, leur vomissure et leur pisse : on pense aux scandales de Je suis sang (2001) dans la cour du Palais des papes au festival d’Avignon et de L’histoire des larmes (2005) toujours à Avignon, l’année où Jan Fabre est l’artiste associé du Festival !
Nouvelle provocation avec Wolf (2004) d’Alain Platel qui plante un centre commercial sur la scène de l’Opéra Garnier, avec ses enseignes, ses tags, ses jingles et ses Sdf qui cherchent un squat pour la nuit, accompagnés de leurs chiens, tout en mixant Mozart et Céline Dion. Quant à la figure de la « nouvelle vague flamande », Sidi Larbi Cherkaoui, anversois de père d’origine marocaine et formé à l’école Parts d’Anne Teresa De Keersmaeker puis chez Platel, il commence par mettre en scène des pendus, des femmes qu’on tabasse et un acteur trisomique… On y reconnaît ce qui est devenu la marque ou le label « Ballets C. de la B.4 » : un foutoir pour tout environnement et le goût de la culture populaire, du burlesque et de la vie sur le plateau qui ne doit pas être trop éloignée de la vie de la rue. Quant à Jan Lauwers et Anne Teresa De Keersmaeker, l’un crée l’événement avec La chambre d’Isabella, « une comédie musicale tragique » (2004), l’autre en faisant son parcours « plus dans la ligne de Trisha Brown, William Forsythe et Pina Bausch que de la danse dite flamande » comme elle aime le rappeler.
« Cette danse est de ce monde et le monde appartient à tous »
Ces spectacles qui jouent avec le profane, le sacré et ses icônes, l’hystérie, la transe et l’anormalité réinventent la manière de raconter une histoire, mais quand les danseurs se racontent, ce sont les gestes qui parlent et qui expliquent avec des associations violentes mais efficaces, au-delà du bon et du mauvais goût.
Les Flamands privilégient ainsi « le corps total et signifiant » cher à Jerzy Grotowski, avec un dénominateur commun que Sidi Larbi Cherkaoui résume ainsi : « Cette danse est de ce monde et le monde appartient à tous. » Koen Augustijnen et Peeping Tom, collectif fondé en 2000, ne montrent pas autre chose qu’une humanité hantée par le désastre et la pauvreté.
Les spectacles parlent toujours du monde, du corps politique, social et culturel mais sont aujourd’hui plus intériorisés et plus dansés,
précise Alain Platel en parlant de sa propre pièce Out of context (2009) toujours en tournée. « Le plateau est une métaphore incroyable de la vie » souligne celui qui offre avec ses pièces une réflexion passionnante sur la présence :
Tout est direct, provocant mais jamais vulgaire et l’important n’est pas dans la forme mais dans le fait que les danseurs doivent savoir être et sentir sur un plateau et vivre une expérience au lieu de jouer un spectacle.
Aujourd’hui, chef de file de la danse-théâtre flamande où les générations et les genres se mélangent pour faire œuvre commune, Alain Platel reste à la tête des Ballets C. de la B., un collectif généreux, artisanal et marchand à la fois qui représente un processus de création spécifique à la Flandre. Ces collectifs qui font voler en éclats l’idée d’autorité comme « le théâtre sans metteur en scène » Tg Stan (pour les initiales de Stop Thinking About Names) s’appuient sur des centres d’art (le Kaaitheater, le Vooruit, le Toneelhuis…) qui sont d’abord des centres pour les artistes.
Les conditions de travail sont fragiles mais libres, il n’y a pas non plus de bataille de lieux, ce qui favorise le développement d’initiatives indépendantes,
décrit Platel. Les danseurs sont free lance et engagés du premier jour de la répétition au dernier jour de la représentation. Les collaborations se font facilement – chaque individu pouvant avoir différents statuts dans le temps, chorégraphe, interprète, auteur, chanteur…Cela découle d’une façon de travailler et d’un financement « au projet » : chaque projet de spectacle implique une nouvelle configuration du noyau artistique, selon les besoins, et une grande circulation des artistes et des productions.
Rappelons aussi qu’en Belgique, les compétences culturelles sont scindées entre les deux grandes communautés linguistiques et des ministères de communauté, flamand ou francophone.
Plutôt que de parler de danse flamande, explique Claire Verlet, adjointe pour la danse au théâtre de la Ville,
il serait plus opérant de parler d’une « génération Europe » où l’on commence à voir une évolution importante, aussi bien des styles que des modes d’apprentissage et de production. L’ancrage territorial d’une compagnie est moins à chercher dans son style que dans son fonctionnement économique et son réseau, la nouvelle dynamique de la danse étant vraiment portée par les artistes. Et de Lisbonne à Bucarest en passant par Istanbul et les pays Baltes, les structures ont suivi.
Pour Sylvaine van den Esch, conseillère artistique au théâtre de Chaillot5, il convient encore de préciser que
si dans une Europe naissante sur le plan de la danse – malgré des émergences, des nœuds et des creusets – l’esthétique flamande est devenue européenne, c’est parce qu’elle s’est disséminée partout, à travers des plates-formes, des stages et des workshops animés par des personnalités comme Platel ou Vandekeybus !
À cet égard, l’exposition « Abc, Art belge contemporain », organisée à l’automne dernier par Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains, a tenté de dépasser la dualité culturelle et linguistique du pays… L’intérêt de ce parcours est qu’il a montré, in fine, que l’art contemporain en Belgique, avec ses multiples acteurs qui par la force des choses ont écarté les frontières de leur scène nationale, est surtout devenu un carrefour au rayonnement européen6…
Rien d’étonnant à ce que la danse soit devenue le lieu d’observation privilégié de ces mutations puisque par nature, elle est hybride et sans frontière, grâce aux tournées des productions et au cosmopolitisme des compagnies où les artistes sont d’origine étrangère pour la plupart et travaillent tous en anglais. La danse flamande est peut-être « un exercice de disparition », pour reprendre une formule de Jan Fabre parlant de la Belgique qui est peut-être une œuvre d’art7 vouée à la disparition, mais elle semble, paradoxalement, avoir un bel avenir…
- 1.
Prometheus Landscape de Jan Fabre au théâtre de la Ville à Paris du 1er au 8 avril 2011.
- 2.
Thierry De Mey, codirecteur de Charleroi-Danses, Michèle Noiret, Michèle-Anne De Mey, Frédéric Flamand, directeur du Ccn Ballet national de Marseille ou encore les sœurs Martin qui représentent la nouvelle émergence de la danse francophone ou des personnalités étrangères…
- 3.
Bound Southern Confort de Sidi Larbi Cherkaoui avec Gregory Maqoma et Shanell Winlock, au théâtre de la Ville à Paris du 21 au 29 juin 2011.
- 4.
Un collectif de quatre chorégraphes flamands : Alain Platel, Christine de Smedt, Koen Augustijnen et Lisi Estaras, qui aujourd’hui investit le théâtre national de Chaillot.
- 5.
Ex-programmatrice adjointe à la Biennale de la danse de Lyon, Sylvaine van den Esch a notamment piloté le programme de la Biennale Europa en 2004 où tous les pays et nouveaux pays européens ont été représentés.
- 6.
Voir le passionnant numéro de novembre-décembre-janvier 2011 d’Art Press, « Abc – Art belge contemporain » et notamment l’article de Bernard Marcelis, « L’impossible définition de la scène artistique belge contemporaine ».
- 7.
Cité par Dominique Païni, commissaire de l’exposition « Abc », dans l’article « Méditatif et burlesque » du numéro d’Art Press déjà cité.