La création contemporaine et ses frontières
On pourrait entrer dans l’œuvre du plasticien Melik Ohanian par le Datcha Project, un projet commencé en 2005 en Arménie d’où sa famille est originaire et un lieu où des artistes d’horizons et de cultures différentes sont invités à partager un moment dans un village arménien. Qualifié « zone de non-production », chacun est alors convié à partager la temporalité de ce lieu sans programme ni scénario. C’est, comme l’a déjà décrit l’artiste,
une forteresse qui résiste à notre époque, un lieu hyperlocal qui défend l’idée, en pleine globalisation, que l’ailleurs doit rester l’ailleurs1.
Artiste, acteur et témoin de l’histoire, Melik Ohanian vit et travaille entre Paris et New York. Il est représentatif d’une génération qui interroge pour mieux les ébranler les frontières et les trajectoires qu’empruntent l’art et les artistes dans un espace-temps marqué par la mondialisation, l’accélération des circulations, des techniques de communication et par la dématérialisation des supports. À l’heure où les images et les flux transforment le rapport au territoire, au mouvement, aux migrations, Melik Ohanian, dont l’œuvre est principalement filmique, interroge à la fois l’espace d’exposition en tant qu’espace de représentation et les enjeux de ce qui est à voir au sein de cet espace : enjeux mémoriels, historiques, politiques, formels. La question de la frontière, de l’ailleurs, de la mémoire se retrouve ainsi au cœur de son œuvre, comme sujet de travail et sujet de réflexion sur une approche décloisonnée des arts. Comme d’autres créateurs d’images contemporains majeurs (on pense à Romeo Castellucci et Krzysztof Warlikowski, venus de la scène, à l’affiche actuellement à Paris, et à Ragnar Kjartansson à qui le Palais de Tokyo consacre une première exposition en France2), Melik Ohanian joue des écarts et des tensions pour modifier le rapport de l’individu avec le monde dont il donne à voir une nouvelle cartographie3.
Des États aujourd’hui militarisent leurs frontières pour mieux contrôler leur espace et limiter la mobilité. L’actualité de la crise des réfugiés relate des tragédies humaines héritées des conflits internationaux. Pourtant, les frontières n’empêchent pas véritablement les flux des individus : c’est le propos d’une exposition inédite au musée de l’Histoire de l’immigration, « Frontières », qui s’interroge de façon très pédagogique sur le rôle et les enjeux contemporains des frontières dans le monde tout en retraçant les histoires singulières de ceux qui les traversent aujourd’hui4. Avec des cartes grand format, des documents et des installations de photographes et de plasticiens, l’exposition rappelle, de la sculpture Borne frontière de Brancusi à l’installation poétique Atlas in fine II d’Emma Malig, que les murs tombent, que les lignes bougent et que les frontières qui se transforment constamment sur le plan des territoires géopolitiques ne peuvent plus répondre aux seuls impératifs territoriaux, guerriers et politiques, tels qu’ils ont dominé l’histoire des siècles passés. Dès l’entrée, cette exposition invite à découvrir l’œuvre vidéo Harragas de Bruno Boudjelal, constituée à partir de vidéos prises par des harragas eux-mêmes avec leur téléphone portable lors de leur traversée de la Méditerranée à bord d’embarcations de fortune pour rejoindre l’Europe. Depuis des siècles, ces migrations, émigrations ou immigrations, ont notamment façonné la vie du bassin méditerranéen, en métissant les cultures.
Transgression esthétique
« Les frontières modernes sont à la fois établies et traversées au moyen des images et de leur positionnement au sein de stratégies esthétiques », comme l’a analysé le conservateur et critique d’art Anselm Franke qui vient d’assurer le commissariat de la Biennale de Shangai5. À cet égard, les œuvres de Melik Ohanian sont ancrées à la fois dans une histoire de l’art qui abolit les hiérarchies entre les genres traditionnels et dans une actualité brûlante parce qu’elles questionnent leurs propres frontières géographiques, sociales ou mentales. Les Selected Recordings, série de photographies in progress à la fois uniques, identiques et illimitées, servent ainsi de fil d’Ariane à l’exposition du Mac Val. Utilisant toutes sortes d’artefacts, de techniques et de supports, Melik Ohanian s’intéresse aux dispositifs plutôt qu’aux représentations et ouvre ainsi à une rencontre qui n’est plus un film ou une sculpture, mais une expérience : le monument démantelé qu’il a exposé à Venise dénonçait autant le génocide arménien de 1915 que la difficulté de le commémorer.
Temps, espaces, images
L’automne dernier à la Fiac, à l’occasion du prix Marcel Duchamp dont il est le lauréat 2015, l’artiste présentait Portrait of Duration, un dispositif de sept photographies réalisées à partir de la manipulation du césium 133 (atome permettant de mesurer l’unité de la seconde) et montées dans des panneaux lumineux animés une seconde par minute. Ces photographies donnent à voir le résultat d’une série séquentielle réalisée sur le matériau pendant une seconde de manipulation et enregistrent ainsi le changement d’état liquide à solide, comme autant de fines observations de la procédure chimique. Avec ce portrait de la durée qui s’éclaire par battements, il s’attache à l’observation et à la représentation des rapports entre temps, espaces et images. Ces rapports traversent une autre œuvre présentée à la foire Art Basel en juin dernier : Days, I See What I Saw and What I Will See. Pour ce film, l’artiste a tourné en 2011 dans un camp de travail à Sharjah dans les Émirats arabes unis, où Pakistanais, Indiens et Bengalis vivent reclus dans des conditions précaires, et cachés au regard. Chaque jour, l’artiste a monté et démonté les cent mètres de rails dont il disposait pour les besoins du travelling qui lui permet d’avancer lentement au cœur du campement. L’action répétée et tournée de jour comme de nuit est projetée sur un écran double face montrant cette lente immersion dans le monde des ouvriers anonymes et exploités. Le film expose le quotidien et les conditions des travailleurs tout comme son dispositif filmique. Comme l’écrit Clara Schulmann :
La théorie et l’art n’ont plus pour mission de diviser, exclure ou tenir à distance. C’est dans le tissu du réel et de l’expérience, dans l’action, que leurs gestes s’installent6.
Ainsi, des artistes qui, tel Melik Ohanian et beaucoup d’autres, s’intéressent à la manière dont les images, comme les idées et les concepts, voyagent et se déplacent.
- 1.
Si aucune image n’en existe, Datcha Project 2014, « Espace d’évocation » de ce projet singulier, est présenté dans la nouvelle exposition du Mac Val, musée d’Art contemporain du Val-de-Marne, qui propose de parcourir ses collections à travers des relectures historiques (constitutions d’archives personnelles, interrogations des rites ou fabrications de reliques). L’Effet Vertigo au Mac Val à Vitry-sur-Seine (sous la direction de la conservatrice en chef Alexia Fabre) réunit 70 artistes dont François Morellet ou Agnès Varda.
- 2.
Exposition Ragnar Kjartansson, « Seul celui qui connaît le désir », Palais de Tokyo, jusqu’au 10 janvier 2016.
- 3.
À 46 ans, Melik Ohanian a déjà été primé à la dernière Biennale de Venise avec les autres artistes de l’exposition du pavillon de la République d’Arménie (Lion d’or du meilleur pavillon national). Il a reçu en octobre 2015 le prix Marcel Duchamp 2015 qui distingue un artiste français ou résidant en France, représentatif de sa génération et travaillant dans le domaine des arts plastiques et visuels : installation, vidéo, peinture, photographie, sculpture. Une exposition personnelle lui sera consacrée au Centre Pompidou en juin 2016.
- 4.
Exposition « Frontières » jusqu’au 29 mai 2016 (ainsi que le catalogue) placée sous le commissariat de la sociologue et géopolitologue Catherine Wihtol de Wenden et de l’historien Yvan Gastaut.
- 5.
Lire la traduction de l’article d’Anselm Franke, « À travers le voile rationaliste », dans la revue Critique d’art no 44, printemps-été 2015, p. 112. Texte original paru en anglais sous le titre “Across the Rationalist Veil” dans e-flux journal, no 8, septembre 2009.
- 6.
Clara Schulmann, les Chercheurs d’or. Films d’artistes, histoires de l’art, Dijon, Les Presses du réel, 2014. Lire aussi dans le no 44 de Critique d’art l’article de Sébastien Ronceray, « Pensée de la faille », p. 44.