Le ballet chinois, outil de soft power


Chez Mme Mao (Jiang Qing), la soif de contacts avec les étrangers n’avait d’égal que son goût, insatisfait, de sa toilette. […] En 1972, elle souhaitait vivement mettre une robe pour accompagner le président des États-Unis […] et Mme Nixon à une représentation du ballet le Détachement féminin rouge, un de ses huit spectacles modèles1.

Ancienne actrice et futur membre de la « Bande des quatre » qui sera arrêtée, jugée et condamnée à mort après le décès de Mao pour ses responsabilités directes dans les exactions de la Révolution culturelle (sa sentence sera par la suite commuée en prison à vie), celle qui s’est chargée personnellement de définir la culture de l’homme nouveau et de siniser l’ensemble des arts pour les mettre au service de la révolution accueille les invités en tenue « Mao ». Quant aux danseuses sur scène, elles sont vêtues d’uniformes de l’armée populaire révolutionnaire et brandissent des fusils… sur pointes !

Par sa maîtrise de la technique du ballet, apprise auprès des « experts russes », la troupe prouvait au premier président américain à se rendre en visite officielle dans la Chine communiste que celle-ci était une nation forte, qui savait utiliser les traditions nationales comme la matière venant de l’étranger. En tournée en Amérique, en Asie et en Europe après cette visite historique, le Détachement féminin rouge est toujours dansé dans le monde entier et sera accueilli au théâtre du Châtelet du 1er au 3 octobre 2013.

En assistant aujourd’hui à Paris à une représentation de ce ballet qui, avec une ferme modèle d’élevage de cochons, une école et un hôpital, faisait partie du parcours obligé de Richard Nixon en Chine populaire, devant quel monde étrange sommes-nous ? Quelle idée de la Chine cette grande épopée révolutionnaire dansée donne-t-elle à percevoir ?

Des combattantes modèles sur pointes

Créé en 1964 et adapté d’un film éponyme réalisé par Xie Jin en 1960, le ballet le Détachement féminin rouge fait la transition entre les années du Grand Bond en avant et la Révolution culturelle (1966-1976). En 2004, pour le quarantième anniversaire de la création du ballet, la cinquième génération des danseuses du Ballet national de Chine a séjourné dans un camp d’entraînement militaire, en hommage aux membres de la troupe originale. En 2007, cette œuvre du répertoire est encore choisie pour inaugurer le nouvel opéra de Pékin. Si le Détachement féminin rouge impressionne toujours le public occidental par son mélange de danse classique, d’opéra de Pékin, d’arts martiaux, de revue militaire et de danses folkloriques, il l’amuse aussi par ses images de propagande. En Chine, où on s’arrache le Dvd du film, il est devenu un objet de nostalgie. Le « pop art » américain et le « pop politique » apparu dans les années 1990 en Chine sont passés par là.

L’art du ballet transmis par les maîtres de ballet soviétiques devient un médium de choix pour promouvoir la trilogie des « ouvriers, paysans et soldats ». À l’issue de la première représentation du Détachement féminin rouge, le président Mao, qui, affaibli, en appelle à la révolution culturelle prolétarienne pour reprendre les rênes, félicite le directeur du Ballet central de Chine :

La révolution est un succès, la direction est correcte et la vision artistique est bonne.

Cette première grande chorégraphie chinoise2 créée sous la houlette de Mme Mao, suivie par les gardes rouges dans sa mission, s’inspire d’un épisode de la lutte du parti communiste contre les nationalistes quand, dans les années 1930 dans l’île de Hainan, une armée de femmes qui donne son nom au ballet s’est rendue célèbre. Il raconte les aventures d’une jeune servante qui essaie d’échapper à un cruel propriétaire terrien. Battue et laissée pour morte, sauvée par un révolutionnaire, elle est invitée à rejoindre le bataillon de femmes.

Le pouvoir des images

En avril 2012, Jean-Luc Choplin, directeur du théâtre du Châtelet, présentait déjà la recréation d’un extrait du Détachement féminin rouge via une nouvelle production de Nixon in China, un opéra composé par John Adams et mis en scène par Peter Sellars qui, se saisissant d’un événement très médiatisé de l’histoire contemporaine, fit sensation à sa création en 1987 à l’opéra de Houston. Jean-Luc Choplin confie :

De cette œuvre si profondément américaine, il me semblait intéressant de donner une nouvelle lecture, et de passer de l’autre côté de la frontière en interrogeant la Chine. J’ai donc confié la mise en scène à Chen Shi-Zheng dont l’expérience personnelle au cours de la Révolution culturelle et le parcours artistique m’ont paru idéaux.

À une vision historique détournant les codes du documentaire du point de vue occidental, qui était celle de la production originale de Nixon in China, Chen Shi-Zheng (qui, enfant, a participé aux opéras de propagande dont les productions conçues par Jiang Qing étaient répliquées à travers tout le pays) a préféré mettre en lumière une trame dramatique qui part de l’exhibition du protocole pour s’achever à échelle humaine, avec la fragilité des puissants qui s’interrogent sur leurs actes.

Cette représentation presque bienveillante de Nixon, condamné par l’histoire pour ses mensonges pendant le scandale du Watergate, et de Mao en vieux sage à la dimension poétique et philosophique, alors que ses crimes étaient depuis longtemps connus de tous, est un élément embarrassant de cet opéra, comme le souligne Alex Ross dans son ouvrage À l’écoute du xxe siècle3.

À la question : peut-on imaginer montrer Hitler ou Staline de la même manière ?, Chen Shi-Zheng répondait alors dans un entretien :

Ce portrait de Mao cadre avec celui présenté aux Chinois de ma génération, nourris de ses essais et de ses poèmes. Dans le même temps, je comprends que cette scène puisse être vécue comme une insulte à tous ceux qui ont souffert de la Révolution culturelle et à ceux qui ne sont plus […]. Je doute à ce titre que Nixon in China soit présenté dans mon pays de mon vivant. La Chine n’a pas, vis-à-vis de ses propres déchirements, la capacité d’introspection de l’Occident. […] La crainte n’en n’est pas le seul moteur, la pudeur y a aussi sa part.

Réponse ambiguë, contradictoire, qui montre bien la difficulté, côté chinois, à se débarrasser d’une propagande entendue depuis l’enfance, et, côté occidental, à associer l’image que Mao a acquise dans une certaine culture du kitsch et du pop politique à la réalité de ses crimes.

Quand la danse devient image

Après les ondes de choc de la révolte de Tian’anmen et de son écrasement en 1989, il n’est plus question que de la Chine devenue une grande puissance économique dans un monde mondialisé, ainsi que de ses multiples contradictions. Les dirigeants chinois, par ailleurs, ont bien compris tout l’intérêt du soft power, et empruntent nombre de techniques à celles adoptées par les Américains pendant la guerre froide. Un ballet tel que le Détachement féminin rouge associe une forme artistique noble à une mise en récit qui se veut populaire, au service d’une « normalisation », et, pourrait-on dire, d’une « kitschisation » de l’histoire de la Chine. Comme le dit Jean-Luc Choplin :

Nul pays, hormis peut-être les États-Unis, ne suscite autant de fantasmes et d’imaginaire que la Chine,  qui est porteuse d’un immense réservoir de récits, d’images, de sons et de couleurs.

Mais ces images ne sont pas neutres4 ; le ballet, facile à exporter car son message ne passe pas par la langue, peut alors se faire logo, marque, ce qui n’ôte rien à la maîtrise technique, à l’excellence artistique, ni au plaisir suscité par le spectacle. Et qui fait, justement, l’efficacité d’une politique culturelle qui commence tout juste à s’affirmer…

  • 1.

    Jung Chang et Jon Halliday, Mao, Paris, Gallimard, 2006, cité par Jean-Pierre Bourcier, La Tribune, 1er juin 2006. Les yangbanxi, les « œuvres modèles de la scène », sont officiellement fixées à huit en 1967, cinq opéras de Pékin, une œuvre musicale et deux ballets.

  • 2.

    En 1961, la Chine et l’Urss, alors en pleine déstalinisation, ont mis un terme à leurs relations.

  • 3.

    Alex Ross, The rest is noise. À l’écoute du xxe siècle, la modernité en musique, Arles, Actes Sud, 2010. Extrait cité dans le livret de l’opéra du Châtelet.

  • 4.

    Voir Hans Belting, la Vraie Image. Croire aux images ?, Paris, Gallimard, coll. « Le temps des images », 2007.