Le futur selon Sonia et Robert Delaunay
« J’ai toujours tout voulu changer autour de moi », affirme Sonia Delaunay, née en 1885 et répondant à une question de Jacques Dutronc sur un plateau de télévision à la fin des années 1960. « C’est ça l’histoire de la peinture moderne, c’est de rentrer dans la vie », explique encore l’artiste avec enthousiasme quand Françoise Hardy fait son entrée en robe Dior : une robe qui reprend les motifs en zigzag, lignes serpentines et losanges créés par Sonia Delaunay.
Dès 1925, l’artiste présentait la boutique Simultané lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes et inaugurait sa propre enseigne, la maison Sonia, en proposant des articles de mode, des vêtements, du mobilier, des tapis et des tissus créés d’après ses projets originaux. Revoir ces images d’archives de l’Ina dans l’exposition « Sonia Delaunay, les couleurs de l’abstraction », au musée national d’Art moderne de la Ville de Paris1, c’est saisir comment la modernité artistique et sa fameuse tradition de la nouveauté continuent de nous fasciner.
Sonia Delaunay expérimente l’abstraction en explorant des supports et des techniques liés aux arts appliqués avec des combinaisons de formes et de couleurs qui, au-delà de la peinture, peuvent être déclinées sur une grande variété de supports considérés par l’artiste comme des œuvres en soi. Quant à Robert Delaunay, qu’elle rencontre en 1907 et qu’elle épouse en 1910, il conceptualise l’abstraction comme langage universel, comme le montre l’exposition « Robert Delaunay, rythmes sans fin », présentée parallèlement au Centre Pompidou jusqu’au 12 janvier 2015. Avec la première grande rétrospective parisienne consacrée à Sonia Delaunay depuis 1967 et l’exposition consacrée à la seconde période, moins connue, de Robert Delaunay et à sa participation à l’Exposition internationale des arts et techniques de 1937, nous sommes invités à plonger dans les œuvres de deux artistes qui aimaient imaginer l’avenir, là où notre époque semble puiser son inspiration dans le passé.
Disques et hélices
En 1912, Robert Delaunay peint son premier Disque abstrait et s’efforce de parvenir à l’expression du mouvement au moyen de la seule couleur. En 1914, Hommage à Blériot, qui célèbre comme un événement majeur la traversée de la Manche en juillet 1909, est dominé par des cercles ou des figures rotatives. Si la présence de l’avion avec sa grande hélice et celle de la tour Eiffel esquissent un espace réel, les formes circulaires flottent irrégulièrement à travers le tableau. En 1923, avec Hélice, le traitement de ce motif entre dans une nouvelle phase, la forme de l’hélice et les segments sphériques abstraits étant ici fondus et incorporés, et préfigure les Rythmes abstraits des années 1930, animés de lignes hélicoïdales qui se répètent rythmiquement.
Ce dynamisme, ce principe de métamorphose perpétuelle et ces lignes de force en action, les Delaunay les expérimentent également avec la danse, qui, dès la première décennie du xxe siècle, a pour ambition la réorganisation plastique du monde contemporain et l’avènement d’un nouveau corps qui libérerait le mouvement. Ainsi, les séries Chanteurs de flamenco et Danseuses de Sonia Delaunay font écho à l’aquarelle Football de Robert Delaunay, qui élabore en 1918 un projet de ballet du même nom, avec Léonide Massine2, de la célèbre troupe des Ballets russes, et Manuel de Falla. Le danseur y est conçu comme une unité mobile au sein d’une composition visuelle orchestrée sur le mouvement giratoire des assemblages de formes (disques emboîtés) et de couleurs (contrastes simultanés). Formes et couleurs se tissent et se répondent dans des « rythmes sans fin3 ».
Peinture et architecture
L’Exposition internationale des arts et des techniques dans la vie moderne de 1937 à Paris offre à Sonia et Robert Delaunay, qui réalisent à partir des années 1930 des mosaïques et des œuvres murales, l’occasion d’accomplir leur grand rêve : réaliser un grand projet d’architecture et concrétiser leur recherche d’une synthèse de l’architecture et de la peinture. Comme le rappelle Angela Lampe, commissaire de l’exposition au Centre Pompidou, qui souligne aussi les liens que Robert Delaunay entretient avec le Bauhaus à partir de 1926, la modernité se définit pour l’artiste par sa démesure4. L’événement, qui vise à soutenir la création contemporaine en temps de crise et à réconcilier le public avec ses formes les plus modernes, va permettre au couple d’investir l’espace architectural avec les décors des spectaculaires Palais de l’air et Palais des chemins de fer. Aux côtés de Félix Aublet et d’un groupe d’architectes, Robert Delaunay conçoit un aménagement à l’échelle monumentale pour les deux pavillons dédiés aux transports modernes qui, selon Angela Lampe, se présente comme l’achèvement du projet sur la simultanéité que Robert Delaunay poursuit depuis ses débuts.
Grâce à un ensemble de photographies documentaires inédites et présentées sous forme de diaporama, ainsi que des maquettes, des études préparatoires et un choix de plans de bâtiments, ce projet spectaculaire prend à nouveau vie dans les salles d’exposition du Centre Pompidou. « Je fais la révolution dans les murs », affirme alors Delaunay. On découvre notamment les images du hall du Palais de l’air : un hall vitré transparent au milieu duquel une passerelle hélicoïdale en Rhodoïd multicolore, suspendue au comble et accessible au public, permet de circuler autour d’un avion « en vol ». Cet avion est également suspendu à la structure et est entouré d’anneaux décrivant autour de lui différentes orbites. Les systèmes fixes de référence disparaissent, le pilote (comme le danseur) invente les lois du mouvement libre et de nouveaux schémas corporels. Le musée national d’Art moderne de la ville de Paris expose de son côté les trois panneaux monumentaux peints pour le Palais de l’Air par Sonia Delaunay, Hélice, Moteur d’avion et Tableau de bord.
L’adieu au futur ?
L’intense fascination pour le futur dont témoignent ces œuvres qui font ressortir autant les liens entre aéronautique, arts et culture que la capacité des deux artistes à perpétuellement se réinventer peut laisser songeur quant à notre capacité à imaginer, et à la place que peut occuper aujourd’hui l’imagination dans la vie concrète5. Car l’imaginaire utopique de ce début du xxie siècle ne dirige pas son regard vers « l’ailleurs de demain » mais vers « l’ailleurs d’hier », comme l’a formulé le critique rock Simon Reynolds en soulignant que
même si l’idée peut paraître totalement déconcertante et paradoxale, il semblerait que nous ayons d’une certaine façon dépassé le futur pour évoluer dans une sorte de présent perpétuel digital6.
On pourrait en fin de compte, comme l’analyse encore l’historien de l’art Christoph Asendorf, décrire l’histoire des voyages dans l’espace comme une évolution qui va de la simulation des mouvements aux mouvements réels, pour céder la place au seul flux des images et des informations. Rappelons qu’en 2011, le programme Apollo, ne jouissant plus depuis longtemps ni du même engouement dans l’opinion publique ni du même soutien de la part du gouvernement, a d’ailleurs été arrêté et la navette reléguée… dans un musée !
Ce n’est pas seulement la disparition de ces ambitions visionnaires que l’on peut déplorer comme le fait par exemple l’architecte Rem Koolhaas, pour qui l’Osaka Expo en 1970 a représenté le point culminant de l’humanité avant son déclin, ni la disparition du fantasme et de l’enthousiasme collectif suscités par les premiers pas de l’homme sur la Lune7. C’est aussi notre difficulté comme celle des entreprises et des gouvernements à se projeter dans le futur. Les œuvres de Sonia et Robert Delaunay, qui s’émancipent follement et gaiement du cadre de la toile, nous invitent à nous émanciper de notre propre cadre de référence :
L’art abstrait n’est important que s’il est le rythme sans fin où se répondent le très ancien et le futur lointain8.
- 1.
Jusqu’au 22 février 2015 (commissariat Anne Montfort et Cécile Godefroy, catalogue Éditions Paris Musées) puis à la Tate Modern de Londres du 15 avril au 9 août 2015.
- 2.
« Je travaille Football car je veux l’exposer dans toutes ses formes et l’envoyer comme une balle dans tout l’univers », écrit Robert Delaunay à Léonide Massine. Cité par Pascal Rousseau dans le catalogue de l’exposition Robert Delaunay, rythmes sans fin, sous la direction de la commissaire Angela Lampe (Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2014, p. 16).
- 3.
Si ce ballet n’a jamais vu le jour, Robert et Sonia conçoivent en 1918 les décors et les costumes du ballet Cléopâtre, présenté par Serge Diaghilev et ses Ballets russes au Coliseum Theatre de Londres. L’exposition du Centre Pompidou donne également à voir une scène centrale du film le P’tit Parigot de René Le Somptier tournée dans un appartement dessiné par Mallet-Stevens et entièrement aménagé par Sonia Delaunay.
- 4.
A. Lampe, « Robert Delaunay : une modernité à débordement », Robert Delaunay, rythmes sans fin, op. cit., p. 14.
- 5.
Voir Christoph Asendorf, Super Constellation. L’influence de l’aéronautique sur les arts et la culture, Paris, Éditions Macula, 2013.
- 6.
Voir Jean-François Sanz (sous la dir. de), Futur antérieur. Rétrofuturisme, steampunk et archéomodernisme, Paris, Galerie du jour Agnès B./Le mot et le reste, 2012, p. 70 et Simon Reynolds, Retromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, Paris, Le mot et le reste, 2012.
- 7.
Voir le film Moonwalk One, dans les pas d’Apollo 11 (1970) de Theo Kamecke réalisé pour la Nasa qui, après sa sortie en salles l’été dernier, est disponible en Dvd chez ED distribution.
- 8.
Phrase de Robert Delaunay, citée dans le catalogue de l’exposition Sonia Delaunay, p. 10.