Le monde de Bill Viola
Pour sa première rétrospective en France, l’Américain Bill Viola, qui compose de monumentales et spectaculaires installations vidéo, présente au Grand Palais à Paris une vingtaine d’œuvres1.
Vidéos, installations, tableaux en mouvement, pièces sonores, sculptures vidéographiques, films narratifs… Créées de 1977 à 2013, ces œuvres font découvrir le monde d’images intérieures de ce maître de l’art vidéo, passé des premières performances et du Portapak Sony portable à des projections multiples sur écran plasma pilotées par des logiciels et réalisées par des équipes de tournage, avec des acteurs et des décors élaborés. Elles invitent à entrer dans une expérience qui bouscule les normes et perturbe les habitudes de perception, le dispositif de l’installation exigeant une participation active du spectateur.
L’exposition raconte aussi en filigrane l’histoire de la vidéo, des expériences marginales souvent destinées à garder trace de performances éphémères au développement considérable de ce nouveau médium aujourd’hui devenu l’une des formes artistiques les plus présentes et les plus populaires dans les biennales d’art contemporain, les foires commerciales, les musées et les écoles d’art2.
Le corps, lieu fondamental de l’expérience
« Je suis né en même temps que la vidéo » dit souvent Bill Viola, né en 1951 à New York. Depuis ses premières vidéos au début des années 1970, quand l’art contemporain bousculait ses propres limites en dématérialisant l’œuvre d’art ou en l’éloignant de l’espace muséal, Bill Viola s’est engagé dans ce nouveau support et cette nouvelle pratique artistique en devenant l’assistant de Nam June Paik, le pionnier du genre, membre du groupe Fluxus3. Bill Viola a lui aussi été attiré par l’aspect d’image vivante en direct qu’offrait ce médium (faire une image et la diffuser simultanément) et fasciné par ce nouveau moyen pour explorer le temps. Il n’a cessé d’utiliser les moyens techniques les plus insolites (une caméra de surveillance) ou les plus sophistiqués pour supprimer la vieille opposition entre le corps et la machine, entre la poésie et la technique, convaincu que les rêves et l’image vidéo sont aussi réels que tout ce que nous voyons ou sentons.
The Reflecting Pool, une bande-vidéo double face créée en 1977, ouvre ce parcours d’exposition : un homme (Bill Viola lui-même) sort de la forêt et arrive devant un bassin rempli d’eau. Il saute et, soudain, le temps s’arrête. Dans cette scène presque immobile où la chute comme l’envol peuvent se produire, les mouvements et les changements se limitent aux reflets et aux ondes qui se forment à la surface de l’eau. Le temps, distendu, est ponctué par une série d’événements que l’on ne voit qu’en reflet dans l’eau (ces images ayant été capturées à un autre moment). D’entrée de jeu, on est face à la marche qui peut devenir élan ou saut, au corps tendu entre ciel et terre, entre pesanteur et élévation. Bill Viola est à cette époque généralement le seul acteur de ces performances. Son matériau premier, le plus accessible dans un studio où la vidéo lui permet de travailler seul, est son propre corps, avec lequel il va tester toutes sortes de limites, comme dans Nine Attempts to Achieve Immortality (1996), où il échoue dans son vœu de vaincre la mort en cessant de respirer.
The Dreamers (2013), vidéo en boucle et dernière pièce de l’exposition, est une installation composée de sept grands écrans plasma qui présentent, dans une même salle, sept personnes immergées dans le fond d’un cours d’eau. Elles ont les yeux fermés et paraissent sereines. L’eau ondule sur leurs corps et anime subtilement leurs mouvements. Le son de l’eau qui coule envahit l’espace, tandis que la pièce se remplit progressivement de rêves.
Entre ces deux œuvres, l’exposition est la relance infinie sur une foule d’écrans de l’expérience fondamentale de son existence, comme il l’a raconté maintes fois : enfant, Bill Viola a failli se noyer dans un lac après être tombé d’un bateau et en coulant, il a vu « le monde le plus beau de toute sa vie4 ».
Ce récit fondateur est pour ainsi dire son unique œuvre d’art. Toutes ses images ne sont que la répétition de ce qui semble être un rite initiatique, dans le but de le médiatiser, de faire passer de la vision à la perception dans un geste artistique. L’eau comme le feu, la terre et l’air, les quatre principes de l’imaginaire, sont omniprésents sur les écrans, Bill Viola étant un mystique (entre zen et soufisme) influencé par les traditions religieuses, aussi bien occidentales qu’orientales : « Le paysage, dit-il, est le lien entre notre moi extérieur et notre moi intérieur. » Plaçant d’emblée l’œuvre sous le signe des désorientations et sur le terrain de l’irrationnel, de l’imaginaire et de l’incommensurable, la pratique de Bill Viola inclut depuis le début une lutte avec les thèmes essentiels que sont la vie et la mort. Il les aborde par un univers de puissantes images virtuelles et de perceptions indirectes qui provoquent la dissolution des personnages sur les écrans comme la désintégration des formes visuelles en motifs abstraits de pure lumière et de couleurs.
Héritages et influences
Dans le cadre d’une exposition consacrée aux maîtres du maniérisme, Pontormo et Rossi, le Palazzo Strozzi à Florence en Italie présente jusqu’au 20 juillet 2014 The Greeting (la Rencontre), pièce de Viola déjà montrée en France et inspirée de la Visitation de Pontormo. Bill Viola se nourrit de l’art ancien pour créer un univers spirituel d’images digitales qui, depuis les écrans plats, se rapprochent de l’art pictural. À cet égard, Going Forth by Day (2002) est sans doute la pièce la plus spectaculaire du parcours d’exposition du Grand Palais. On entre dans ce cycle d’images à travers un brasier projeté sur la porte et l’on perçoit comme des « corps nouveaux », selon la formule d’Artaud. L’œuvre suggère que l’artiste est occupé à construire un monde où « la technique et la révélation », qui selon lui sont les deux points fondamentaux de notre époque, seraient la règle fondatrice. Et ce monde disparu ou non encore apparu est susceptible de s’édifier, dans un rythme très lent, sur un rien : un mirage, un geste, un son, un pas, quelques images soustraites à ce double du monde qu’enregistre sa caméra.
Parmi les cinq séquences de Going Forth by Day, “The Path” montre un flux constant de personnes qui se déplacent sur un chemin dans la forêt, chacune avançant à son rythme et à sa manière unique. Avec l’attention portée à la marche (rappelons que les chorégraphies de Merce Cunningham sont créées sur la base de la marche et que la danse postmoderne s’est mise à « marcher comme tout le monde »), Bill Viola s’inscrit encore dans une autre tradition, non plus celle des grands maîtres comme Pontormo, Giotto, Goya ou Bosch, mais la tradition américaine. Rappelons encore que Henry David Thoreau, qui, avec Emerson et Whalt Whitman, représente sans doute le propre de l’Amérique (une puissance fictionnelle capable de fabriquer les mythes d’une terre davantage fondée sur la nature que sur l’histoire), considérait De la marche5 comme une introduction à toute son œuvre.
Fluide et sensuelle, l’œuvre de Bill Viola plonge le spectateur dans un état d’esprit contemplatif. L’artiste semble avoir inventé un langage susceptible de se prolonger et de se multiplier à l’infini…
- 1.
Outre l’exposition Bill Viola, au Grand Palais jusqu’au 21 juillet 2014, l’Opéra Bastille rejoue jusqu’au 4 mai Tristan et Isolde de Wagner, mis en scène en 2005 par Peter Sellars sur des vidéos de Bill Viola, également exposées au Grand Palais.
- 2.
Lors de la dernière Biennale de Venise, de nombreux pavillons nationaux étaient conçus à partir de vidéos, comme le projet d’Anri Sala qui représentait la France, tandis que le Lion d’argent de la Mostra revenait à la vidéaste Camille Henrot.
- 3.
Voir Isabelle Danto, « Fluxus, un ratage fécond », Esprit, décembre 2012.
- 4.
Voir Jérôme Neutres (sous la dir. de), Bill Viola, Paris, Rmn-Grand Palais, 2014 (catalogue).
- 5.
Henry David Thoreau, De la marche (Walking, 1862), Paris, Éditions Mille et une nuits, 2003. Voir aussi Corinne Rondeau, « De la marche à la Street Dance », dans Lucinda Childs. Temps/danse, Pantin, Centre national de la danse, 2013, p. 27.