Tel-Aviv, la fureur de danser
La musique folklorique qui se joue derrière la scène crée d’emblée l’impact : elle parle du rêve communautaire et de l’avenir radieux que les kibboutz incarnent. Deux hommes et une femme exécutent une marche répétitive. Les corps disciplinés semblent ne pas pouvoir échapper aux trajectoires dessinées d’avance malgré leurs désirs de faire des pas de côté. Mais les tentatives individuelles pour sortir du rang sont vite avortées et le groupe se reforme au son d’un hymne militaire triomphant. La danseuse se met à crier et son cri reste silencieux…
Big Mouth, de Niv Sheinfeld et Oren Laor, s’inspire de la guerre, de l’occupation militaire et civile en Palestine et d’une chanson composée par un héros militaire de la guerre de 1973 qui déclare son amour aux armes, à la bataille et à ses troupes dans le désert. Cette pièce, qui est un acte de résistance contre les idées reçues, a été saluée l’été dernier au festival Montpellier Danse par la critique et par le public, qui, depuis quelques saisons, de Londres à Bruxelles et de Paris à Berlin, acclame la danse qui émane de près ou de loin d’Israël. Pourquoi des chorégraphes israéliens à l’écriture aussi différente qu’Hofesh Shechter, Emmanuel Gat, Yasmeen Godder et Yuval Pick, pour ne citer que les mieux connus du public français, provoquent-ils un tel enthousiasme dans les salles de théâtre comme dans les festivals ? Comment expliquer cette éclosion de la danse israélienne sur la scène chorégraphique européenne ?
Qu’elle s’inspire de l’occupation de la Palestine et de la guerre, qu’elle témoigne de la société et de la culture israéliennes modernes ou qu’elle se concentre sur les forces qui fabriquent les mouvements et les formes, la danse venue d’Israël est à la fois proche et exotique. On doit ce paradoxe aux médias européens qui diffusent en continu l’information sur les enjeux et les aléas de la guerre et de la paix au Moyen-Orient et qui jouent un rôle majeur dans l’attention que le monde occidental porte à l’État hébreu et à sa production artistique. Comme la littérature (les romans d’Amoz Oz et David Grossman) et le cinéma (Lebanon, Valse avec Bachir), la danse s’empare aujourd’hui des sujets d’actualité et des polémiques autour de la création d’un État palestinien indépendant et n’hésite pas à représenter directement ou allusivement la guerre et ses répercussions dans la vie publique.
Une danse documentaire
En Israël, la guerre est partout, elle entre par tous les pores de notre peau et on vit dans un combat perpétuel pour vivre, s’exprimer et créer,
confie Niv Sheinfeld, l’un des chefs de file de la scène chorégraphique en Israël qui a créé des pièces pour la Kibbutz Dance Company et la prestigieuse Batsheva Dance Company. Pour lui, qui a commencé par la danse folklorique dans le kibboutz où il est né,
la danse doit aujourd’hui refuser une culture qui veut nous fondre dans la masse et doit prendre à bras-le-corps la question de la communauté, du corps collectif et des gestes qui les fabriquent.
Et Oren Laor explique à son tour :
La danse doit pointer les contradictions et les difficultés d’une société toujours en guerre en interrogeant le poids de l’armée sur la vie quotidienne, les tensions entre l’individuel et le collectif ou encore l’identité nationale à l’heure du pluralisme.
Danser la guerre ! Dans ce contexte de violence, la danse israélienne n’hésite pas à interroger les traces que le service militaire obligatoire et l’histoire politique peuvent laisser sur les corps. À travers la marche, la course, le saut, la chute, le balancement du poids et la gravité, la danse tente aussi d’inventer de nouveaux espaces et de nouveaux gestes, comme l’attestent deux pièces musclées et combatives du chorégraphe Hofesh Shechter pour un groupe de danseurs en pantalons kaki : Uprising (Insurrection) et Political Mother. Yasmeen Godder, elle, a été la première à avoir introduit sur scène des images réelles de guerre et un décor de dunes de sable et de barrières de postes-frontières pour en faire la matière de Strawberry cream and Gunpowder. C’était en 2004, après la deuxième Intifada qui a fait s’envoler les espoirs de paix. Après une résidence de création de trois ans au Centre national de la danse en France, la chorégraphe est repartie vivre et travailler à Tel-Aviv. Toute une génération s’est engouffrée derrière elle dans la voie d’une danse documentaire qui aborde de façon sceptique et critique la société israélienne et qui s’interroge sur son identité. C’est cette force et cette liberté d’expression, malgré la menace permanente, qui fascinent le public européen pour qui la guerre se passe aujourd’hui toujours ailleurs que sur son territoire.
Tel-Aviv, ville à haute tension
Si elle est connectée au monde contemporain et à son environnement, la danse israélienne ne peut se laisser réduire à une danse politique et militante. Le vocabulaire de cette danse organique impressionne par sa dimension physique, la virtuosité de ses ensembles et l’énergie qui semble venir des vibrations de la terre et du sol de la ville où elle s’invente. Comme l’explique Jean-Paul Montanari, directeur du festival Montpellier Danse, qui a invité l’an dernier les chorégraphes emblématiques de la scène israélienne et prépare sa prochaine édition autour de la Méditerranée :
Rien de cela ne serait possible ailleurs qu’à Tel-Aviv, qui est une ville très étrange et très particulière où on danse sur la plage, avec un revolver dans la ceinture si on est garde de sécurité, mais où tout parle de jeunesse, de sensualité et de circulation.
Tel-Aviv jouit aussi d’institutions qui promeuvent la danse, comme le centre Suzanne Dellal, fondé en 1989, qui abrite des salles de spectacles, des festivals internationaux et des compagnies en résidence, dont la prestigieuse Batsheva Dance Company, créée en 1964 par la chorégraphe Martha Graham et la baronne Batsheva de Rothschild et dirigée depuis 1990 par Ohad Naharin, le chorégraphe qui a révolutionné la danse israélienne pour en faire une danse d’excellence.
On sent à Tel-Aviv des énergies vitales à haute tension, des sensations fortes d’urgence, de survie qui ne sont pas encore transformées,
confie Yuval Pick, chorégraphe israélien installé en France, où il a succédé l’an dernier à Maguy Marin à la tête du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape. Pour sa nouvelle pièce, Score, cet ancien danseur de la Batsheva, très attaché aux sons et à la recherche musicale, est retourné à Tel-Aviv. Il y a capté des sons (témoignages, folklore, ambiances…), des frappes de pieds, des bribes sonores en anglais, en arabe et en yiddish et des bruits urbains comme ceux des klaxons et de la circulation. Avec cette belle pièce percutante et sensorielle où les pulsations de la ville deviennent la matière de la pièce, le chorégraphe confie avoir retrouvé son pays, pour « créer un état de corps brut et une danse moléculaire à l’état pur ». Car, comme il le rappelle,
on ne devient pas expressif par l’apprentissage et la technique et, en Israël, la danse et la musique qui réunissent à la fois les traditions de l’Europe de l’est et les racines du Maghreb sont partout !
Hofesh Shechter, Emmanuel Gat, tous semblent créer leurs pièces comme on crée une partition musicale et un concert rock. Au festival de danse de Cannes, l’automne dernier, la nouvelle création d’Hofesh Shechter, que le public parisien découvrira au théâtre des Abbesses, a créé l’événement en mixant les énergies de Tel-Aviv et de Londres, son nouveau port d’attache. Plus qu’un appel à militer, la danse israélienne de création est un appel à danser, et elle ne connaît pas de frontières.
À voir
The Art of not Looking Back/Uprising de Hofesh Shechter : théâtre des Abbesses, Paris, du 14 au 29 février 2012.
Brilliant Corners d’Emmanuel Gat : Alès le 11 février 2012, Anvers du 16 au 18 février, Aix-en-Provence du 22 au 25 février.
Les pièces de Yuval Pick : aux Subsistances de Lyon du 2 au 7 février 2012, Cavaillon, Nantes et Saint-Barthélemy-d’Anjou les 23, 27 et 29 mars, Grenoble le 21 mai et au festival June Event à la cartoucherie de Vincennes en juin.