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Le texte et l'université : idée et histoire d'une institution unique

août/sept. 2010

#Divers

Dans cet éloge de l’université, prononcé à Brême, Illich présente son analyse des transformations historiques des manières de lire, d’où est issu l’idéal du savoir universitaire qu’il veut opposer au pilotage de la science par les budgets de recherche.

Hier, j’occupais pour la première fois un siège dans l’équivalent allemand du shinkansen, le « train-balle » japonais. Ici, on l’appelle Intercity Express. À plusieurs dizaines de kilomètres, mais seulement quelques minutes avant l’arrivée à Hanovre, un inconnu m’interpella par mon nom pour me dire qu’il me lisait depuis une vingtaine d’années. Comme moi, il se rendait à Brême, et avant même de changer de train, nous étions engagés dans une conversation entre collègues. En tant que professeur de physique des solides, il tente de fonder moralement ce qu’il fait et enseigne. Qui parle avec son enthousiasme des éléments d’embrayage des trains à grande vitesse japonais est assurément un maître fascinant. Mais le commentaire de la transition vers le silicone et le germanium atteignit rapidement son point mort et bientôt, c’est une autre question qui occupa nos esprits, celle des lourdes conséquences de la confusion qui, tant au Sénat que face à la télé, incite les gens à croire que ce que fait et enseigne ce collègue est de la science. Quant à lui, il sait que cette croyance est un non-sens, de même que le savent la plupart de mes collègues du laboratoire de physique des solides de l’université de Pennsylvanie où je gagne une partie de ma pitance. Pour nous, il n’y a pas le moindre doute that science is fundable research. Ce qui se concocte, tant en physique des solides qu’en recherche génétique ou en logique, n’est que la quintessence de la faisabilité et n’a rien à voir avec les vieilles traditions du savoir, le sens ou l’être. Ce qui fut objet de nos ruminations en chemin vers Brême, c’est le caractère faussement ésotérique de notre compréhension et la nécessité de fréquenter des collègues non encore convaincus de cette évidence.

Dans le domaine d’expression allemande, l’époque du fétichisme innocent face à la science s’est achevée au plus tard avec le discours d’adieux du professeur Hartmut von Hentig. Je suis de ceux qui croient qu’il y a des discours qui marquent une époque. Les mots peuvent réaliser cette prouesse quand celui qui les prononce a acquis une certaine crédibilité publique, ce qui s’obtient généralement en parcourant en boitant un chemin scabreux. Hentig a démontré son intégrité en faisant de son discours d’adieux la suite logique de son discours inaugural prononcé plusieurs dizaines d’années plus tôt. C’est le témoignage d’un homme, d’une « vie » au sens d’un bios. Mais ce discours est aussi un défi lancé au lecteur, celui de démasquer la fausse innocence des prétentions scientifiques de l’université. On ne saurait reprocher à Hentig de manquer de respect pour les traditions savantes. Le scientifique qui voudrait échapper à son jugement devrait nier son sérieux. Et Hentig parle en toute clarté : selon lui, la « science » a perdu, au cours des vingt dernières années, toutes ses raisons de prétendre au respect et à la crédibilité. Elle est devenue une entreprise vénale prête à se vendre aux grandes enchères des multinationales et des ministères. Elle se pavane en se regardant le nombril et ses administrateurs sanctionnent son exhibitionnisme en conservant dans des « banques » les données qu’y pompent les pédagogues comme les astronomes, les généticiens comme les sociologues. Quand elle divulgue ces données, c’est généralement dans le but de récolter des qualifications décernées par des jurys composés d’autres producteurs de données. Ce processus assure que le manque de sens soit devenu un critère de reconnaissance des contributions à l’avancement de la science.

Tel est le noyau de la thèse de Hentig, thèse que ce cher et respecté ami a exprimée avec plus de subtilité que je ne viens de le faire. Face au public réuni ici, je peux supposer que beaucoup d’entre vous avez lu ce discours d’adieux. Comme je l’ai déjà dit, il est de ceux qui font époque. C’est cette perception d’une rupture qui me fait supposer que les proclamations de foi scientifique dont nous subîmes hier encore les anachroniques avalanches1 rendent un son aussi creux qu’il y a quelques années, les références à Lénine et à Marx aux oreilles des gens raisonnables de la défunte République démocratique allemande. Les penseurs encore trop peu nombreux qui parlent comme Hentig se réfèrent à un glissement de terrain déjà presque aussi loin derrière nous que l’évaporation des catégories marxistes. Mais ce nouveau bouleversement commence à peine à être reconnu. Et c’est ici justement que je vois la raison de fêter joyeusement ce vingtième anniversaire de l’université de Brême : faire de ces festivités la célébration de ce changement. Ceux qui y participent pourraient y voir l’occasion d’affronter les conséquences de l’effacement des frontières entre science et technique. Celles-ci sont autrement plus lourdes que la disparition simultanée, symbolisée par la démolition du mur de Berlin, de l’image de l’ennemi extérieur et de la « fierté socialiste ». La fête que nous célébrons ici pourrait servir à libérer l’université du manteau de scientificité dans lequel elle s’enveloppe si frileusement. Elle devrait être l’occasion aussi de laisser de côté les reproches grognons au sujet de son manque de « scientificité réellement existante ».

La thèse que je défends ici est que l’université n’a nul besoin du manteau de la science pour affirmer sa légitimité. Institution spécifique d’Europe occidentale avec derrière elle une tradition de plus de huit siècles, la scientificité au sens de Newton – ou si vous préférez une référence allemande, de Humboldt le Berlinois ou de Mach le Viennois – n’est pas inhérente à son être. Bien avant qu’il n’y eût la science, l’université était là et, aujourd’hui, elle peut très bien survivre à la relativement courte période de sa légitimation par la scientificité de ses activités. Et cela est précisément, mes chers amphitryons et collègues, le thème que je vous propose d’aborder au cours du prochain semestre. Ce qui, dans des universités plus anciennes que celle-ci, s’est solidifié en éléments structurels, vous, membres d’une université qui fête ses vingt ans, vous pourriez le laisser derrière vous comme une maladie d’enfance.

Christian2, magnifique ami, c’est grâce à toi que l’université m’a nommé panegyricus, « conducteur des festivités ». Mais aussi important pour moi que cet honneur est le fait de parler précisément dans cette salle. J’ai bien lu tes remarques sur le sérieux propre aux Brêmois. Tu y parles de quatre siècles de frictions entre la tradition académique et l’autonomie des bourgeois de Brême. N’est-il pas permis de penser que l’attitude cynique de l’académie envers la ville ait fait le lit d’un certain droit de cette dernière à laver l’université de son vernis de scientificité ? Tôt ce matin, suivant ton conseil, j’ai contemplé la clé du septième arc en façade de l’édifice dans lequel nous nous trouvons en ce moment. Je me suis amusé à regarder comment Brema, la nymphe nue à cheval sur un dauphin, brandissant la clé de la ville comme si c’était une massue, affronte une femme desséchée, dont l’image est réfléchie par un carré magique et qui symbolise les pouvoirs académiques. J’ai apprécié le contraste entre le sourire effronté et satisfait du dauphin et le reniflement sournois du chien bichon de la Sagesse. Académique. C’est pour moi l’occasion de remercier formellement le sénateur Scherf d’être intervenu pour que nous nous réunissions aujourd’hui dans la maison de Brema, la nymphe débordante de vitalité, et non là-bas, dans les labyrinthes de la science. Y a-t-il un meilleur lieu que celui-ci pour aborder le thème de la réforme universitaire ? Parce que c’est bien de ceci qu’il s’agit : de réforme. À vingt ans de sa fondation, il vaut la peine de se demander si l’université de Brême se contentera d’être un objet de réformes, ou si elle se donnera pour tâche la réforme permanente, se rattachant par là à la tradition de l’ecclesia semper reformanda. Certes, ami Christian, la réforme dont tu rêves a peu à voir avec des notions comme celles de « réorganisation », « rationalisation administrative », « démocratisation des critères d’admission » ou « financement de l’enseignement et la recherche ». Laissons ce jargon aux fonctionnaires du ministère de l’Éducation supérieure et à leurs interlocuteurs professionnels.

Un train de pensée plus séduisant et aussi plus dangereux consisterait à réduire la réforme universitaire à une critique historique de l’activité scientifique. Le temps durant lequel un tel projet aurait pu se parer de l’étiquette du progrès est révolu depuis vingt ans. Il s’agissait alors de démontrer la scientificité de l’histoire des femmes ou de l’écologie afin d’assurer leur place dans les plans d’étude. Aujourd’hui, en revanche, jusqu’aux profanes savent que, pour établir la scientificité d’un projet quelconque, il n’existe en dernier ressort qu’un seul critère : let it be fundable research. Aujourd’hui n’est scientifique que toute entreprise politiquement capable de trouver son financement. En vertu de ce principe, le besoin de mètres carrés des instituts dans lesquels on manipule du gène, imprime des puces de germanium ou accumule des données ne cesse de croître alors que les œuvres de Galien, de Platon et des scholastiques disparaissent des bibliothèques et languissent dans des dépôts inaccessibles.

Les formes de pensée qui s’inspirent de la théorie des systèmes ont enseveli la possibilité de recherches comme celles de la vérité, de la réalité ou de l’éthique. De la théorie littéraire à l’informatique et jusqu’au journalisme, les jeux de l’aléatoire et de l’arbitraire sont devenus la grande affaire. Une manière de penser, lancée à l’époque d’Alan Turing, réalisée aujourd’hui dans les travaux de Pennrose ou de Luhmann, s’est si bien popularisée qu’elle a fait de la science un ectoplasme linguistique sans contours aux connotations si proliférantes qu’il n’est plus possible de rien y distinguer avec précision. Le langage de la « science » se rapproche de plus en plus de ce que le linguiste Uwe Pörksen désigne sous le nom de « mots de plastique », mots amorphes comme des amibes, polyvalents et combinables comme les pièces d’un jeu de Lego, et qui, lorsqu’ils envahissent la langue, en excluent toute possibilité de donner forme à quelque chose de nouveau, c’est-à-dire de réformer. Dans le meilleur des cas, ils servent tout au plus à formuler des demandes d’appui et de financement.

La réforme dont nous voulons parler ici n’a à voir ni avec l’administration ni avec l’idéologie. La réforme à laquelle je pense consiste d’abord à recouvrer le sens de ce dont l’université est la fille spirituelle ainsi que des circonstances historiques sous lesquelles « cela » a permis son essor. Quand, comment et pourquoi cette nouvelle formation naquit-elle des collèges monastiques du xiiie siècle en en contredisant l’esprit ? Comment la tradition de la ecclesia semper reformanda engendra-t-elle cette nouvelle forme d’étude, alors que l’idée de l’Europe commençait à peine de prendre forme, au temps des premières cathédrales gothiques, des grands pèlerinages, des ordres mendiants et de la dispute des universaux ? Quelles sont aujourd’hui les conditions nécessaires à la permanence de cette institution historiquement unique ? Ce que j’aimerais pouvoir célébrer ici, en plein âge informatique, c’est la capacité d’une institution séculaire, unique en son genre dans la tradition occidentale, de se réformer par une réflexion sur « cela », la « chose » qui, au xiiie siècle, l’engendra.

Je dis la « chose » et pense exactement à une chose, une technique. Je vois l’université dans le miroir de la page écrite et j’aimerais à ce sujet exposer une thèse que je tâcherai de rendre plausible. La voici en peu de mots : « Durant le second tiers du xiiie siècle, la texture de la page change radicalement d’aspect ; cette nouvelle “technique de tissage” de l’écriture rend possible la forme universitaire de l’étude, elle la met littéralement au monde. » L’esprit qui engendrera l’université se voit ainsi attribuer une base matérielle et cette base est une technique complexe. Par cette technique, la page de manuscrit cesse d’être un arrangement de lignes chantantes pour devenir le miroir d’un ordre mental.

Antérieurement, la métaphore des voces paginarum, des pages chantantes, avait inspiré les attitudes face au livre. Lire était une forme d’écoute, et ceci, non seulement pour l’auditeur de la lectio, mais aussi pour le lector. Je me suis livré en éthologue à une étude des sources historiques sur le processus de lecture. Jusqu’au milieu du haut Moyen Âge, l’acte de lire était décrit comme l’activité orale par laquelle le lecteur parcourait les allées d’un verger en en cueillant les fruits, les goûtant et les dégustant. La progression à travers les pages du livre était comprise comme une promenade, comme un pèlerinage et plus tard comme une aventure au cours de laquelle les mots, tels des fruits, étaient cueillis et digérés. Il était recommandé au lecteur de ruminer la nuit l’aliment absorbé dans la journée. Il n’existait alors aucune différence notable entre ce qui était cueilli3 par les propres yeux ou lu par ceux d’un autre. Pierre le Vénérable fut ce grand abbé de Cluny qui fit faire la première traduction latine du Coran. Son voisin de cellule relatait que, durant la nuit, un bourdonnement semblable à celui d’une ruche émanait de la cellule de Pierre, qui régurgitait ses lectures du jour en murmurant dans le noir. La lecture était alors une activité psychophysique qui impliquait tous les sens. Comme en rendent témoignage des centaines de textes, elle était marche et repos, cueillette et manducation de mots. Les exhortations d’un maître de lecture médiéval à ses élèves pourraient choquer les oreilles modernes : quand ils ont la nausée pour avoir avalé trop vite, qu’ils renvoient de l’estomac à la bouche les morceaux mal compris, afin de mieux les décortiquer. Lire est encore un acte haptique et psychomoteur, c’est saisir au vol et avaler les paroles sonnantes. Le scriptorium monastique était un lieu bruyant, ce pourquoi la règle cistercienne proscrivait la copie de livres durant les heures de « grand silence ». Les conditions techniques de ce que nos pédagogues appellent « lire » n’existaient pas alors. Tout au long de l’Antiquité, les espaces séparant les mots avaient été absents des rouleaux de papyrus ou de parchemin, de même que la ponctuation moderne. Des annotations rhétoriques, telles des notations musicales, indiquaient les passages en lesquels il fallait élever ou baisser la voix ou interrompre son débit. L’auteur ne parlait pas, mais dictait et les scribes esclaves qui le servaient ne gravaient pas dans la cire des dicta, des choses dites, mais des dictata. L’art de dicter exigeait la maîtrise d’une rythmique conventionnelle avec laquelle l’auditeur aussi devait se familiariser. La transition du rouleau aux pages coupées du codex et à celles, reliées, du livre n’affecta pas la perception de l’écrit comme un défilé ininterrompu de lettres alignées comme des oies que seule la vocalisation rythmée pouvait animer. On attribue à Bède le Vénérable d’avoir le premier eu l’idée de séparer les mots d’un parchemin, une pratique que l’Antiquité avait réservée aux inscriptions gravées dans le marbre ou le bronze. Bède était un natif de la Grande-Bretagne et l’on dit que son invention fut motivée par l’impossibilité d’enseigner le latin aux Écossais sans séparer clairement les mots les uns des autres. Comme ceux-ci vivaient au-delà du limes, le latin était vraiment, pour eux, une langue étrangère. Quiconque douterait que notre forme de lire est impossible sans séparation entre les mots n’a qu’à se livrer à la petite expérience suivante : faire venir un texte sur l’écran de l’ordinateur et programmer la machine pour qu’elle supprime tous les espaces ; tenter de lire le résultat.

Une bonne douzaine de changements fondamentaux successifs intervinrent entre 1130 et 1200 et combinèrent leurs effets pour former une technique nouvelle. La forme des lettres latines, fondement de la nouvelle émergence technique, ne changea pratiquement pas, mais celles-ci furent combinées en une toute nouvelle architecture. La possibilité, sinon la nécessité de séparer les mots était évidente depuis le temps de Bède. Isidore de Séville avait déjà eu l’idée d’introduire des titres de chapitres, mais ceux-ci seront maintenant soulignés et distingués hiérarchiquement de sous-titres. Une ponctuation renforçant la logique de la phrase viendra remplacer les notes rhétoriques qui accentuaient la musicalité de la lecture. Les espaces interlignes sont nettoyés des gloses qui les encombraient et celles-ci sont portées en marges, munies d’une petite étoile – un astérisque – permettant de les rapporter à l’endroit de la page auquel elles se réfèrent. Chaque page individuelle est maintenant conçue de manière à ce que le texte principal avec ses gloses s’y détache comme un ensemble cohérent. Les citations commencent à être clairement distinguées du reste du texte, souvent grâce à une encre de couleur différente. Les chapitres sont progressivement numérotés, et souvent les paragraphes également, et ceci non plus seulement dans les copies de la sainte Écriture. Cette dernière innovation permit les références croisées, tant entre les parties d’un codex donné comme d’un codex à l’autre. Des index purent être organisés hiérarchiquement.

Et apparaît la table alphabétique des matières. Certes, les listes alphabétiques de mots n’étaient pas inconnues dans les glossaires antérieurs, mais la nouveauté est ici l’idée de disposer les matières traitées en ordre alphabétique. À ses débuts, l’idée parut incongrue, comme le serait aujourd’hui celle d’obliger des élèves d’une classe à réciter les jours de la semaine ou les mois de l’année en ordre alphabétique. Albert le Grand croit encore devoir s’excuser d’avoir commis un index dans lequel le lion suit alphabétiquement le léopard, alors que chacun sait que le lion est le symbole de la force du Christ alors que le léopard l’est de sa douceur. Il ajoute que si un tel arrangement est intellectuellement indéfendable, il est didactiquement utile, car il permet d’avoir accès à toutes les parties d’un livre dans lesquelles il est question du lion. Cette innovation ouvrait déjà la porte au random access contemporain. Trois bons siècles avant que, disons, la page 137 de toutes les copies d’un livre imprimé pût commencer par le mot leo, deux inventions importantes étaient déjà là : la concordance et l’index thématique. Au début du xiiie siècle, il y avait dans l’Hexagone deux monastères dédiés principalement à la production de tels instruments. À la même époque, le livre devint de plus en plus petit et plus maniable4. Le papier ayant remplacé le parchemin, les pages reliées par des coutures à neuf points, le livre, facilement transportable, fut de plus en plus un objet de propriété privée. À la fin de cette mutation technique, le liber qui sortait du scriptorium ressemblait bien davantage à ce qui, aujourd’hui, remplit nos bibliothèques qu’à ce qu’au début de ce même siècle on pouvait encore qualifier de vigne du texte. Entre-temps, la page écrite était passée du statut d’instrument acoustique à celui d’instrument optique, comme j’ai tenté de le montrer dans un essai sur le Didascalicon d’Hugues de Saint-Victor5 dont la version allemande vient de me parvenir, un magnifique cadeau. La traduction, par Ylva Eriksson-Kuchenbuch, est une surprenante exégèse, à la fois littérale et imaginative, de ma pensée originale et, à la lire, je me suis surpris une douzaine de fois à me demander : « Ivan, pourquoi n’es-tu pas parvenu à le dire si clairement en anglais? »

Le style même de ma réflexion me trahit : je suis bibliophile jusqu’à la moelle des os, j’ai une expérience bibliotopique de la vie et mes perceptions et représentations sont biblionomiques. Ce n’est qu’à partir de mon étude de la mutation de la page écrite entre le xiie et le xiiie siècle que je me suis rendu compte à quel point ma capacité de penser est imprégnée de certitudes que seule la nouvelle technique de l’écriture rendit pensables. C’est en effet en toute innocence, qu’avant cette réflexion, j’étais à la recherche de l’Ur-Text, le texte primordial dont je supposais que, sous-jacent à toute oralité, il pouvait, tel un liquide d’un récipient à l’autre, être transvasé d’une langue dans une autre. Grâce à cette étude, je me vois maintenant aligner soigneusement mes arguments en colonnes numérotées, passer la table des matières d’un livre au peigne fin pour y isoler le passage pouvant apporter une réponse à ma question du moment. Et en ce moment, en me voyant consulter ces fiches que j’ai préparées comme la colonne vertébrale de ma conférence, un geste qui jusqu’alors m’était toujours apparu naturel prend à mes yeux un caractère historique. L’étude de l’éthologie de la lecture après 1100 me fait comprendre à quel point mes certitudes et évidences les plus « naturelles » font de moi la créature d’une grande époque. En effet, les premières notes de conférence du genre de celles que je tiens dans la main en ce moment dont j’aie connaissance sont celles de Thomas d’Aquin et de ses contemporains, qui avaient réinventé l’écriture cursive précisément dans le but de prendre de telles notes. Enfant de mon époque, je vois le texte comme un miroir de mon esprit, comme point d’ancrage de mes pensées et carte de mes réflexions. Je déguste, mastique et éructe peu quand je lis : je lis en silence.

Préparée par une série d’innovations antérieures, la mutation technique que j’essaye d’esquisser se déroula en l’espace d’une génération et fut à la fois condition, partie et conséquence d’une réforme institutionnelle fondamentale. Lire et apprendre en broutant, murmurant et chantant était le propre de l’étude monastique, alors que « le livre » était avant tout la Bible. Presque tout ce qui pouvait être lu de plus se référait à cet écrit. Depuis la fin de l’Antiquité, presque toute lecture avait été lectio divina, déchiffrement des deux livres écrits par la main de Dieu : l’Écriture et la Nature. Au cours de toute l’époque ultérieure, jusqu’à Guibert et Abélard, la lecture était comprise comme une activité d’obéissance, c’est-à-dire d’écoute6. Et de même qu’il n’y avait guère de distinction entre la philosophie et la théologie, la prière ne pouvait être séparée de la lecture.

Tout changea dès le début du xiiie siècle. Des douzaines de miniatures nous montrent des élèves assis devant leur maître, un livre ouvert sur les genoux. Le maître lit en consultant ses notes et articule son argumentation en questiones et articuli ainsi qu’en distinctiones et responsoria que l’élève serait incapable de suivre s’il n’avait le texte sous les yeux. Il ne s’agit plus tant maintenant, comme pour les élèves de Bernard de Clairvaux, de réconforter leur foi en dégustant les passages écoutés que d’intérioriser l’échafaudage mental du magister, tel que le reflète maintenant l’ordre typographique de la page. Il s’agit aussi d’apprendre à critiquer la pensée du maître lors des objectiones. De même que fides quaerens intellectum, la tentative théologique de rendre compte rationnellement de la foi se distingue maintenant d’intellectus quaerens fidem, la fondamentation philosophique de la foi, la lectio divina se scinde en deux courants : d’un côté la lectio spiritualis, qui restera confinée à la cellule monacale, le chapitre et le cloître et une nouvelle forme de lecture, la lectio scholastica, dont la pratique requit la constitution d’un nouveau lieu, lieu de la pensée critique, du penser, de l’apprendre et du parler bibliotopiques, en un mot, l’université.

L’argument selon lequel l’imprimerie à caractères mobiles n’a pas seulement contribué à divulguer des textes, mais a aussi marqué de son sceau de nouvelles façons de penser n’est pas nouveau : toute une littérature y est consacrée. Par exemple, Elisabeth Eisenstein et William Ivins ont splendidement montré comment seule l’imprimerie permit de produire les documents qui sont à la base du savoir moderne. Sans tables imprimées, corrigées incessamment, il n’y aurait pas, par exemple, d’astronomie moderne. Sans visualisation des tissus par la xylogravure et l’eau-forte, pas de botanique ni de morphologie anatomique, sans texte imprimé, pas de reconstruction d’un Ur-Text. Ce dernier point a conduit George Steiner à parler de l’essor du bookish reading à partir du xve siècle. Tout cela est vrai. Mais la réception publique de ces travaux a obscurci la fonction épistémique de la révolution qui eut lieu à l’époque de l’architecture gothique et de la haute scholastique. J’aimerais attirer votre attention sur une possibilité qui ne put émerger que de cette révolution technique : celle de produire un texte essentiellement visible. Si ma réflexion est pertinente, ne serait-ce qu’en première approximation, alors il faut admettre que l’« invention » de l’ordre visible, typographique, du texte est une prouesse historiquement sous-estimée et qu’elle est fondamentale à l’autocompréhension de l’université comme une forme pédagogique sui generis.

Certes, des lieux de formation élitaire ont existé et continuent d’exister sous divers cieux : académie et lycée, medersa et jeshiwa, « écoles monastiques » brahmaniques, tibétaines, mazdéistes et aztèques. Quelque chose du modèle de formation des bonzes-fonctionnaires de la Chine impériale a été consciemment repris par les Hautes Écoles françaises, et a, de là, infecté l’Allemagne. Ce serait cependant une grave erreur de permettre que de telles évocations fassent taire la question qui me paraît ici importante : quelle est la caractéristique essentielle d’une mutation qui permit à la forme universitaire de l’apprendre et du savoir d’émerger des écoles monastiques ? La recherche d’une réponse à cette question ne peut omettre la technique qui engendra le texte au sens moderne. Et ceci nous conduit à comprendre une autre particularité de l’université. De toutes les variantes de formation élitaire évoquées plus haut, elle est la seule qui néglige la formation ascétique des sens ou, dans le meilleur des cas, la confine à un rôle secondaire. Depuis sa naissance à l’époque scholastique, l’université fit abstraction de toute formation de l’« intériorité » – qui émergea précisément à cette époque –, des vertus et des sens. Je ne peux m’étendre ici sur l’histoire du déclin de cet aspect de la « haute éducation ». Qu’il me suffise d’indiquer que, dès la fondation des premières universités, la prééminence de la philologie critique et de la bibliophilie alla de pair avec l’abandon de ce que, faute d’un meilleur terme, j’appelle la tradition ascétique.

On ne saurait dire que l’architecture des nouvelles universités exprime encore une ouverture aux activités philologiques critiques et bibliophiles. C’est au cours de la génération des gens de mon âge que le texte, tel qu’il naquit dans les scriptoria médiévaux et fut doté d’ailes par l’imprimerie, est devenu un accessoire secondaire de la formation. Sous la pression d’idéaux sociaux, toute condition philologique d’admission à l’université a été abandonnée. Malgré les bonnes intentions de ministres et de réformateurs dissidents, les litterae humaniores sont devenues de facto, et jusque dans les sciences dites humaines, des branches mineures de l’enseignement. Loin de moi l’idée de geindre sur la disparition de cet élément qui fut inhérent à l’être même de l’université de laquelle, sans lui, ne reste plus qu’une coquille vide. Je ne me plains pas, je cherche à expliquer. Il me semble que ce qui se passe aujourd’hui n’est pas sans rappeler ce qui commença d’arriver vers 1160, quand la page acoustique, porteuse des lignes chantantes fut expulsée et réduite au silence par un nouvel artefact, qui pouvait être lu sans émission de voix et consulté au hasard. Aujourd’hui, c’est quelque chose d’aussi radicalement nouveau qui se glisse entre le texte biblionome et le lecteur. À titre provisoire et pour faire court, j’appellerai cette chose l’« écran ».

Il y a une trentaine d’années, seuls des pionniers de la banalisation du savoir tels que la revue Reader’s Digest avaient le culot de parsemer un texte écrit d’encadrés contenant des tabelles, des diagrammes et diverses formules censés lui conférer une légitimité. Aujourd’hui, les livres d’études consistent avant tout en encadrés remplis d’images, de graphes, de formules et de slogans dont le texte n’est plus que le commentaire, la légende ou le mode d’emploi. Un exemple quotidien de cette dégradation du texte est la « carte du temps qu’il fait en Europe », avec son icône d’un soleil rieur ou pleurnicheur accompagnant une production hystérique d’information pratiquement incompréhensible sur les isobares délimitant les zones de cyclones et d’anticyclones. Un autre exemple est l’hypertexte multidimensionnel, impossible à lire à haute voix, qui prétend m’inciter à acheter un disque dur de capacité supérieure à tous les antérieurs, ou la puce la plus rapide du monde. Ces exemples et bien d’autres sont les symboles d’une nouvelle attitude face à la page. Ce qui caractérise cette nouvelle manière de lire n’est plus la lutte pour comprendre un auteur à travers une lecture critique de l’ordre de son discours, mais la perception éclair d’un « message » anonyme. Apprendre n’est plus digérer une auctoritas jusqu’à la comprendre, mais s’insérer dans un système de communication de contenus.

Une démarche qui considérait l’université comme un simple stade de l’évolution de la formation des élites ne me paraîtrait pas très féconde. Aussi stérile est, me semble-t-il, l’attitude qui, à la suite du structuralisme ou comme il est aujourd’hui de mise dans la critique postmoderne, utilise le « texte » comme une catégorie a-historique. La page chantante, le miroir de la pensée et la structure graphique de l’information sont bel et bien trois « étoffes » tissée du fil de l’alphabet, mais ce sont trois tissus de natures hétérogènes.

Les formes de la relation entre l’écriture et ses accessoires sont également incomparables. La miniature arborescente du codex, puis la gravure sur bois, l’eau-forte et la photographie qui vinrent complémenter l’imprimé bibliophile furent de tels accessoires. Mais l’hypertrophie d’éléments non alphabétiques inverse actuellement cette relation, réduisant le texte à un accessoire. Lotus, Windows et leurs semblables renforcent cette tendance. De même que la compréhension et la capacité de jouir d’une feuille couverte d’idéogrammes chinois font intervenir des processus physiologiques et psychologiques qui n’ont rien à voir avec le déchiffrement à haute voix d’une ligne d’écriture alphabétique, il faut soigneusement distinguer les époques de l’histoire sociales de l’alphabet : celle à laquelle Cicéron pouvait utiliser un scribe esclave particulier et dont il nous a souvent transmis le nom à la prise de dictée et la relecture de chaque genre de texte, celle de la lecture méditative, commune dans le chant du chœur, murmurante dans le souvenir solitaire du studium, puis la période au cours de laquelle il était nécessaire, pour comprendre le cours de Thomas d’Aquin, d’avoir lu ensemble sa Summa. Dans le cadre d’une telle typologie éthologique de l’acte de lire, correspondant à chaque époque à une technologie particulière de la production de la page écrite, l’université apparaît comme une forme de socialisation paradigmatique durant une époque limitée de la grande période bibliotopique et biblionome. C’est dans cette perspective que l’ambiguïté de la célébration du vingtième anniversaire de l’université de Brême peut être réinterprétée. C’est d’abord l’occasion de faire consciemment une place au nouveau paradigme de sociabilité intellectuelle conditionné par ce que j’appelle l’« écran », de même que le monastère a, autrefois, fait une place à l’université. C’est ensuite une invitation à rechercher de manière disciplinée quelle réforme de la sociabilité universitaire est nécessaire afin que cette tradition vieille de huit cents ans reste vivante et socialement signifiante. Après la décadence souvent somptueuse des monastères contemplatifs, la tradition de la lectio divina murmurante et chantante ne s’est maintenue que dans quelques petites niches. Nous sommes rassemblés ici pour lutter, à partir de cette université, afin que l’institution qui lui succédera peut-être ne condamne pas l’université à un sort semblable.

Et nous voici, ami Christian, revenus au motif de l’universitas semper reformanda sur lequel tu as insisté dans ton introduction. Dans son allocution initiale, Christian Marzahn nous a montré que l’on va plus loin par le dialogue savant que par la rumination solitaire. Notre horizon à tous deux est le latin, pour lui le haut latin classique, pour moi, celui de la renaissance de la rhétorique augustinienne à l’époque gothique. Il y a des années que je cherche à rendre de manière adéquate l’expression latine corruptio optimi pessima. Le professeur Marzahn m’a proposé la traduction allemande que voici : Verderbnis des Kostbaren (corruption de ce qui est le plus précieux – ou délicieux) qui s’applique exactement à l’objet des festivités d’aujourd’hui. Marzahn pose ainsi la question de comment éviter que le passage de l’étude du texte manduqué et digéré au texte compris critiquement et historiquement ne débouche aujourd’hui sur une capitulation de l’université face au text management dans l’indifférence stylisée d’une entreprise informationnelle sans sens ni signification ?

Il y a plusieurs années que je me pose et me repose la même question : comment cultiver le meilleur de notre héritage occidental sans en faire un monstre au service de formes d’inhumanité inconnues des traditions non occidentales ? Pour nommer cette recherche toujours reprise de l’ambivalence des idéaux occidentaux, je me suis servi de l’aphorisme latin cité ci-dessus, dont je trouve un équivalent dans les vers finaux du 94e sonnet de Shakespeare :

For sweetest things turn sourest by their deeds;
Lilies that fester smell far worse than weeds.
La chose la plus douce en devient la plus acerbe ;
Le lis qui se corrompt sent pis que mauvaise herbe7.

Christian Marzahn parlait de la Verderbnis des Kostbarsten. Les mots kostbar et köstlich ne sont pensables qu’en allemand. Tous deux remontent aux mêmes origines latines, gustare et constare, savourer par la langue et répondre de sa personne. Ce pour quoi nous voulons aujourd’hui répondre de nos personnes est la conservation de la lecture savoureuse et jouissive, c’est-à-dire d’une attitude face au texte qui rencontre un écho dans les sens internes. Et comme c’est le cas pour le plaisir de boire, le plaisir de l’étude a son ascèse propre, sa juste mesure. Et c’est à la culture de cette sobria ebrietas, cette ébriété sobre et rassérénante au milieu de l’épandage sans mesure d’information sèche et vide de sens que j’aimerais dédier cette fête, à deux étages seulement du Rose-und Apostelkeller. À la sobria ebrietas et à l’avenir de l’université !

  • *.

    Conférence prononcée le 15 octobre 1991 au vieux Rathaus de la ville de Brême en introduction aux célébrations du vingtième anniversaire de l’université de Brême. Références du texte original en allemand : Ivan Illich,  »Text und Universität. Zur Idee und Geschichte einer einzigartigen Institution« . Festvortrag von Prof. Dr. Ivan Illich. Gastprofessor an der Universität Bremen, gehalten am 15.Oktober 1991 in der Oberen Halle des Alten Rathauses, in Der Rektor der Universität Bremen (ed.), 1971-1991. 20 Jahre Universität Bremen. Zwischenbilanz: Rückblick und Perspektiven, Bremen, Pressestelle der Universität Bremen, 1991. p. 85-93.

  • 1.

    Illich se réfère ici aux conférences prononcées durant la première journée des célébrations autour du vingtième anniversaire de l’université de Brême.

  • 2.

    Illich s’adresse ici au regretté Christian Marzahn, alors vice-recteur de l’université de Brême.

  • 3.

    En allemand, le verbe lesen signifie encore lire ou cueillir.

  • 4.

    Il devint un manuel, un ouvrage pouvant être tenu dans une main.

  • 5.

    Y. Illich, In the Vineyard of the Text: a Commentary to Hugh’s Disascalicon, Chicago, Chigago University Press, 1993, trad. fr. Du visible au lisible. Sur l’art de lire de Hugues de Saint-Victor, Paris, Cerf, 1991. Cette traduction fut publiée avant l’original.

  • 6.

    En allemand, les mots désignant l’obéissance (Gehorsam) et l’ouïe (Gehör) se forment à partir de la même racine.

  • 7.

    Shakespeare, Poèmes, trad. de Jean Fuzier, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 138.

Ivan Illich

(1926-2002)   Dans les lointaines années 1970, un essayiste, un pamphlétaire, un lanceur d'idées et surtout un critique de la société industrielle travaillait dans une sorte de cabane dans un village paysan du Mexique et en sortait, une ou deux fois l'an, pour faire le tour du monde, secouer les idées reçues des gens en place, prononcer quelques conférences magistrales dans des lieux prestigieux…

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