Numéro Emmanuel Mounier, Esprit, décembre 1950 © Olivier Marty
Numéro Emmanuel Mounier, Esprit, décembre 1950 © Olivier Marty

Mounier, pour nos temps incertains

120 ans de la naissance d’Emmanuel Mounier

Parce qu’il propose une intelligence de la vie collective qui nous fait défaut aujourd’hui, le personnalisme de Mounier ouvre des perspectives sur la manière d’inscrire l’homme dans le monde, auxquelles les jeunes générations sont particulièrement sensibles.


Ma découverte de la pensée de Mounier remonte assez loin dans le temps. J’avais une quinzaine d’années, et en classe de seconde, j’étais tombé un peu par hasard sur un de ses textes, publié par une revue à destination des adolescents. Il s’agissait, si ma mémoire est bonne, d’un extrait de L’Affrontement chrétien1. Et ce fut littéralement un saisissement, un choc, une révélation. Ces mots non seulement me parlaient, mais me convoquaient et me mobilisaient par l’énergie qui s’en dégageait. Et depuis, je ne l’ai plus quitté, lisant et relisant une œuvre qui m’a non seulement structuré, mais orienté dans mes choix de vie, spécialement sur le plan professionnel quand j’ai décidé de quitter l’université où j’enseignais en faculté de droit et qualité d’assistant, pour entrer à l’inspection du travail où je passerai dix ans, avant de retourner à l’université. Je ressentis alors puissamment la nécessité de sortir de l’univers cosy de l’enseignement pour me lancer à la découverte de la société et du monde dans leur épaisseur « charnelle » comme aurait dit Péguy.

Je suis devenu président de l’Association des amis d’Emmanuel Mounier, et fréquemment m’est posée la question : « Faut-il lire et relire Mounier ? », avec en sous-entendu l’implicite de son éventuelle péremption. Et ma réponse est invariablement la même : « Oui, sans hésitation », en ferme réplique à ceux qui en font un auteur irrémédiablement daté et de surcroît péjoré par l’étiquette « catholique », dont on l’affuble en oubliant, d’abord, son attachement à la laïcité, à la distinction des ordres entre religieux et politique, à l’origine de sa brouille avec la démocratie chrétienne ; ensuite, qu’on ne juge pas un arbre à ses seules racines, en l’occurrence incontestablement chrétiennes, mais à sa ramure plus universelle. Petite anecdote : le président de l’Association bretonne des professeurs de philosophie à qui je proposais des interventions auprès des lycéens pour parler de Mounier, m’objecta : « Impossible, au nom de la laïcité ! » Et je me suis fait un plaisir de lui rappeler qu’Esprit avait publié en mars 1949 un dossier intitulé « Propositions de paix scolaire » qui ne préconisait rien moins que la création d’un service unique de l’enseignement… Ce qui ne modifia en rien son jugement.

Ma conviction de l’actualité de Mounier est telle que j’y ai consacré un petit livre d’entretiens paru en 20212. J’y développe notamment l’idée que le personnalisme communautaire peut nous aider à trouver une issue à l’état dépressif de notre société et particulièrement chez les jeunes accablés par l’expérience du vide et de la solitude. Un vide résultant d’ailleurs paradoxalement du trop-plein d’images, de communications et de « choses » au sens de Perec, corrodant la vie personnelle en redoutables acides. Cette expérience du vide par saturation, si bien décrite il y a déjà quarante ans par Lipovetsky, détermine un ethos du « malaise », du « mal-être », de la superfluité et de l’inutilité. La force de la pensée de Mounier vient de ce qu’elle propose une visée de l’existence qu’on peut qualifier d’humaniste – en ayant conscience des fortes préventions contre ce terme associé à des images suintantes de bons sentiments, d’idées vaporeuses, antalgiques de la conscience. Si le mot vient rarement sous sa plume, l’idée en est pourtant celle-là et avec d’autant plus de crédit que son humanisme s’énonce dans une pensée très construite autour de la personne comme axe anthropologique d’une approche renouvelée de la vie individuelle et collective.

Quand Mounier présente la vie personnelle comme un jeu de systole-diastole, il signale que la personne est plus qu’un statut juridique ou métaphysique.

Ce qu’il nomme le « spirituel » dans un sens non religieux désigne la capacité d’une personne à prendre conscience de la richesse potentielle de sa vie intérieure, par un retour sur soi habité par la considération de l’autre en soi-même et hors soi. Ce n’est pas une affaire de simple introspection mais d’aptitude au questionnement appelant un minimum de ralentissement du tempo de l’existence. Et cette mise à distance de soi a d’autant plus de chances d’être riche qu’elle intègre la relation à autrui comme son horizon naturel. Ricœur en dira que « le plus court chemin de soi à soi passe par autrui ». Or, on voit bien que c’est là qu’aujourd’hui le bât blesse, faute de cette dimension centrale de l’altérité en tant qu’elle institue notre être personnel. Quand Mounier présente la vie personnelle comme un jeu de systole-diastole, retour questionnant sur soi, sortie par l’engagement, il signale clairement que la personne est plus qu’un statut juridique ou métaphysique : un travail permanent de personnalisation dans l’entre-deux des pôles de l’individu avec ses pesanteurs et de la personne dans son mouvement propulsif de sortie du moi.

Ces vues, les jeunes les partagent volontiers aujourd’hui. Pour être intervenu, quand l’occasion m’en est trop rarement offerte, devant des publics d’adolescents, je puis témoigner de leur bonne réceptivité à une approche qui, m’ont-ils dit, leur ouvre des perspectives de réalisation personnelle par la présence et l’engagement. Les enquêtes d’opinion sur le rapport des Français aux valeurs font d’ailleurs apparaître « une montée de la solidarité chez les jeunes sous l’effet de la crise ». L’enquête Valeurs montre qu’« au total, bien qu’on associe souvent la jeunesse à un individualisme exacerbé, les données montrent que les jeunes générations sont aujourd’hui tout aussi altruistes que les générations antérieures […]. Elles tendent ainsi à favoriser l’altruisme et la solidarité sur l’égoïsme car elles sont plus profondément attachées aux valeurs de justice et d’égalité3  ». C’est également le signe d’un changement de disposition à l’émergence d’un sens du commun, et donc de la communauté, plus intense.

Et l’intérêt des jeunes se renforce de la découverte d’une pensée très stimulante sur la plupart des grands sujets de société. Le personnalisme est une intelligence de la vie collective. Peu d’aspects échappent à son inspiration. S’agissant de l’économie, Mounier définit les lignes de force d’une « économie au service de la personne ». Sans jamais en perdre de vue la dimension technique, il ne cesse de la rapporter à sa vraie mission qui est de contribuer à un projet qu’il lui revient de servir. « L’économie ne peut résoudre ses problèmes que dans les perspectives du politique qui l’articule à l’éthique » et cela « en nouant la rigueur de l’éthique sur la rigueur de la technique4 ». Tout se joue, comme le répétera Jacques Delors, dans la tension entre l’horizon de sens et l’exigence propre des moyens. Savoir ce que l’on veut étant entendu qu’« on ne commande pas avec des leçons de morale5  ». Sans oublier le versant social qui relève, selon Mounier, d’« une option pour le socialisme comme direction générale de la réorganisation sociale6 », selon une tonalité sociale-démocrate si pertinente à l’heure du triomphe sans fard du capitalisme financier et de la cupidité musko-trumpienne.

On en dirait autant de l’écologie que Mounier n’a jamais pensée en tant que telle mais à laquelle il a apporté les fondamentaux d’une pensée du mode d’inscription de l’homme dans la nature, d’une pensée du mode d’appropriation faisant belle part aux « communs » et d’une pensée du mode de vie inspirée de limite, de modération et de sobriété.

Quant au politique, Mounier qui ne faisait pas mystère de travailler à l’« édification de la cité socialiste » sur fond de conviction que la « révolution spirituelle » suppose une « révolution politique et économique », a pourtant fortement insisté sur l’erreur de vouloir déduire du personnalisme une politique. Ce qu’il propose, c’est d’abord une manière de voir conditionnée par l’idée que «  si le politique est en tout, il n’est pas tout ». Donc, repositionnement à sa juste place avec privilège d’antériorité à la société et à son droit. S’en infèrent le primat de l’État de droit et le souci d’activation du social, entre autres par la négociation collective si chère à Delors, Rocard et Maire. C’est ensuite une manière d’agir préoccupée de « réconcilier l’action et la réflexion », le politique et le « prophétique », étant entendu que l’action occupe dans le personnalisme « une place centrale » sans céder aux simplifications de la pure efficacité. Et c’est, enfin, une manière d’être : « Le personnalisme dicte moins une politique qu’il n’indique une attitude en politique », placée sous le signe de la liberté d’opinion vis-à-vis des appareils, du respect de l’adversaire et de la vérité dans le « parler vrai » et l’accord entre conviction et comportement.

Bref, j’ai plus que jamais la conviction que, comme il le disait à propos de Péguy, Mounier n’est pas mort, il est inachevé.

 

Version du 1er juin (publication originale publiée initialement sur esprit.presse.fr le 1er avril 2025) 

  • 1. Emmanuel Mounier, L’Affrontement chrétien [1944], Paris, Salvator, 2023.
  • 2. Jacques Le Goff, Emmanuel Mounier d’hier à aujourd’hui. L’actualité d’une pensée, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021.
  • 3. Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier et Sandrine Astor (sous la dir. de), La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2019.
  • 4. E. Mounier, Le Personnalisme [1950], Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que-sais-je », 2001, p. 106.
  • 5. Gabriel Milési, Jacques Delors, Paris, Belfond, 1985, p. 339.
  • 6. E. Mounier, Le Personnalisme, op. cit., p. 120.