Emmanuel Mounier (1905-1950), philosophe français, fondateur de la revue "Esprit", en 1932 · Crédit : © Roger-Viollet
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Emmanuel Mounier, notre contemporain

La pensée de Mounier continue de s’offrir à nous comme une matrice d’inspirations centrée sur la personne.

Lorsqu’Emmanuel Mounier meurt, il y a soixante-dix ans, le 22 mars 1950, à l’âge de quarante-cinq ans, s’interrompt brutalement l’œuvre d’un des penseurs les plus marquants de la première moitié du xxe siècle auxquels sont attachés : une revue, Esprit, toujours influente quatre-vingt-huit ans après sa création, et une philosophie connue sous le nom de « personnalisme ». L’émotion est considérable et bien traduite par Jean Daniel, récemment disparu, dans un mot à Jean-Marie Domenach : « Je n’ai jamais eu l’occasion de vous dire ce que pouvait représenter Mounier pour moi et pour tout un groupe d’Alger. Je suis désarmé par l’accablante nouvelle de sa mort subite. » Même écho, chez tant d’autres comme René Cassin, le cardinal Gerlier, Louis Althusser, Jean Bazaine, Marc Chagall… Une cinquantaine d’articles dans la presse, des centaines de témoignages et puis, à partir des années 1970-1980, un relatif effacement pour des raisons qui tiennent autant à la fin du combat frontal entre les grands discours totalisants (marxisme, freudisme, existentialisme, personnalisme) qu’à l’étiquette « chrétienne » attachée à la philosophie personnaliste. S’y ajoute le doute instillé par des professionnels de la philosophie sur le statut proprement philosophique de cette pensée traversant « l’événement » érigé en « maître intérieur ».

Il se trouve que ces trois raisons manquent de bases sérieuses. D’abord, parce que le personnalisme n’a jamais eu la prétention de se placer au même niveau que l’existentialisme ou le marxisme. Comme l’a très bien relevé Jean Lacroix, le personnalisme fut une « anti-idéologie », une « matrice philosophique » opérant comme une inspiration commune à plusieurs courants de pensée. Ensuite, parce que si Mounier fut un chrétien « exemplaire », il a toujours refusé, comme son ami Ricœur, l’appellation de « philosophe chrétien » par une allergie foncière à une confusion des ordres qui fera de lui un partisan très résolu de la laïcité, au point de proposer en 1949 l’intégration de l’enseignement privé à un service national de l’enseignement. Esprit frôlera d’ailleurs à deux reprises la mise à l’index. Enfin, sa philosophie, qui n’a rien d’une pensée de boudoir, porte très haut les exigences de l’esprit mais en plein vent de l’histoire.

Comment ne pas associer au nom de Mounier, ceux de Jacques Delors, Alfred Grosser, Alain Touraine, Michel Rocard… et tant d’autres, en France comme à l’étranger, qui en ont fait la pointe dure de la lutte contre l’injustice : en Amérique Latine par exemple (la théologie de la libération s’en est inspirée) et à l’Est du temps du communisme, du combat pour la liberté au nom de la personne ? Lors d’un passage à Paris, au début des années 1980, Lech Walesa tiendra à rendre visite à Esprit et à remercier la revue et la pensée de Mounier de leur soutien dans l’épreuve.

Toutes ces personnes ont en commun d’avoir fait de la justice leur étoile du Nord. Comme eux, on ne relit pas, aujourd’hui encore, sans émotion les paroles frémissantes de révolte du premier éditorial d’Esprit en octobre 1932 : « C’est le cri que vous écouterez puisque la parole ne déchire plus les cieux et les cœurs […]. Entendez ces mille voix en déroute. Leur appel à l’esprit […] est plus âpre que l’angoisse. Il sort de la faim et de la soif, de la colère du sang, de la détresse du cœur : voilà le calme que nous vous apportons. » Mounier a alors vingt-sept ans. Dix-huit ans plus tard, à la veille de sa mort, l’indignation n’a pas faibli : « L’injustice ! Des milliers d’honnêtes gens l’ignorent en toute tranquillité […]. Nous hanterons leurs nuits, nos nuits de sa voix rauque. »

En des temps de flottement intellectuel et spirituel, le personnalisme demeure aujourd’hui encore une ressource de première grandeur à la fois pour alimenter les existences individuelles et collectives, et pour fonder philosophiquement une alternative à notre crise de civilisation sans doute plus radicale encore que celle des années 1930. La pensée de Mounier continue de s’offrir à nous comme une matrice d’inspirations centrée sur la personne dont l’une des meilleures approches est livrée dans un propos échangé avec Pierre Emmanuel en 1949, à la radio : « Il faut d’abord que chacun apprenne à se tenir debout tout seul. La personne, c’est la puissance d’affronter le monde, l’opinion, la lâcheté collective. C’est la capacité de faire silence, de se recueillir, d’alterner la vie intérieure et la vie exposée ; c’est le goût du risque, le courage intellectuel, l’irréductible assurance de celui qui sait pour quoi, éventuellement, mourir. » Tout est dit du mouvement qui la porte et la caractérise comme processus de construction jamais achevé, comme œuvre de personnalisation. Si chacun est une personne avec les droits qui s’y rattachent, il est encore plus juste de dire qu’il le devient en accord avec la formule socratique du « Deviens ce que tu es » par amplification. Comme le dira Elisabeth de Fontenay : « L’humanité est une tâche et non un donné. » Et le personnalisme se donne alors comme l’effort de repenser l’ensemble de l’existence individuelle et collective à partir de cette exigence à la fois dynamique et communautaire.

S’agissant de l’économie, l’originalité de Mounier fut, face à la crise de 1929, d’aller à ses causes les moins visibles, de descendre jusqu’à ce niveau infrastructurel de réalité où le « primat de l’argent » et du profit trouve sa clé explicative, le niveau des valeurs d’orientation, celui du « spirituel » à ses yeux déterminant comme il le dit dès son texte éditorial « Refaire la renaissance » de 1932 : « L’esprit seul est cause de tout ordre et de tout désordre, par son initiative ou son abandonnement. » Ce qui veut dire, en l’occurrence, que la crise de 1929 doit s’analyser comme le symptôme de la folie des hommes et d’un système qui a érigé l’intérêt individuel, le quant-à-soi et le chacun pour soi, en loi générant une lutte de tous contre tous, au prix de redoutables injustices et d’une règle pratique d’inhumanité. Tout commence par une « erreur sur l’homme ».

Au fond, ce que met en cause Mounier, c’est l’autonomisation de l’économie qui en est venue à se croire non seulement autosuffisante, sans extérieur, mais aussi régente de tout selon ses « lois » tyranniques de fonctionnement. D’où sa dénonciation de « l’importance exorbitante prise par le problème économique, signe d’une maladie sociale. L’organisme économique a brusquement proliféré à la fin du xviiie siècle et, comme un cancer, il a bouleversé ou étouffé le reste de l’organisme ». La « primauté du matériel » est constitutive d’un « désordre métaphysique et moral ». Et cela sur fond de la conviction que « l’économique ne peut se résoudre séparément du politique et du spirituel auxquels il est intrinsèquement subordonné et, dans l’état normal des choses, il n’est qu’un ensemble de basses-œuvres à leur service ». Et donc, la vraie question est bien celle du choix des valeurs fondatrices qui fixent l’horizon d’action et de sens en permettant à la collectivité de conserver la maîtrise selon des options avant tout politiques et spirituelles – on dirait aujourd’hui éthiques. Ce qui ne dispense en rien de l’analyse technique de la situation mais conduit à la replacer dans son véritable contexte d’interprétation.

Or, à l’heure actuelle, de Joseph Stiglitz fustigeant la dictature de la « cupidité » à André Orléan selon qui « les grandes crises sont par nature matérielles et spirituelles », en passant par les mises en cause de « l’hyper-capitalisme » (Alain Cotta) ou du « capitalisme total » (Jean Peyrelevade), les diagnostics convergent dans le sens que désignait Mounier et que résume bien Paul Jorion : « Le moment est venu pour la valeur [économique] de laisser la place aux valeurs. »

S’agissant de l’écologie, on ne s’attend pas à trouver chez Mounier de considérations sur cet objet, à l’époque peu considéré. Pourtant, on y découvre des réflexions susceptibles de fonder, en ce domaine aussi, une philosophie de l’action appuyée, d’abord, sur le souci de « rétablir cette première société de l’homme avec le monde physique ». « Nous ne retrouverons, poursuit Mounier, le sens de l’homme qu’en réapprenant le sens de l’univers. »

Conséquemment, il lui paraît urgent de contenir la frénésie accapareuse qui gagne le monde sur la base d’une pensée nouvelle de la possession, non comme acte crispé de soustraction à autrui, mais comme partage. « Posséder, c’est entrer en contact, renoncer à être seul, passif. » « On ne possède que ce qu’on donne. » D’où son insistance sur le dépouillement et une certaine forme de pauvreté manifestée par une pensée nouvelle des besoins. Il parle d’une « généreuse simplicité », d’une « vie simple » tournée vers autre chose que « l’accroissement indéfini des besoins matériels qui étouffent la vie personnelle ». N’est-ce pas aujourd’hui l’un des plus grands défis avec celui de la maîtrise du temps ? C’est toute la question de l’abondance frugale, de la sobriété heureuse, sous l’horizon d’une société plus conviviale.

Ce qui suppose aussi de contenir les effets dissolvants de l’individualisme sur le vivre-ensemble. Mounier se montre impitoyable contre cette « métaphysique de la solitude intégrale, la seule qui nous reste quand nous avons perdu la vérité, le monde et la communauté des hommes ». Cette critique reste pertinente à l’heure où l’individu hypermoderne n’échange que sur le mode de la prudence, du contrôle et en réalité de la maîtrise. Comme le note Claudine Haroche, sous couvert de se fondre dans le réseau, il développe des « formes de propriété illimitée, de soi et des autres ». On pourrait parler d’un narcissisme de masse illustrant, par-delà les apparences conviviales et souriantes, cette « métaphysique de la solitude intégrale ». Seuls ensemble (2015), comme l’écrit Sherry Tuckle en prolongeant les intuitions de David Riesmann dans La foule solitaire.

Consolation : les enquêtes d’opinion sur le rapport des Français aux valeurs font apparaître en 2018 « une montée de la solidarité chez les jeunes sous l’effet de la crise ». L’enquête Valeurs montre qu’« au total, bien qu’on associe souvent la jeunesse à un individualisme exacerbé, les données montrent que les jeunes générations sont aujourd’hui tout aussi altruistes que les générations antérieures […]. Elles tendent ainsi à favoriser l’altruisme et la solidarité sur l’égoïsme car elles sont plus profondément attachées aux valeurs de justice et d’égalité1 ». C’est peut-être le signe de l’émergence d’un sens du commun et donc de la communauté plus intense.

Et nombre de rencontres avec des jeunes montrent l’intérêt qu’ils portent à la réflexion de Mounier comme aide à l’identification des vraies causes de leur mal-être. Ils ont une assez claire conscience de la superficialité et de « l’insoutenable légèreté » de leur mode de vie. Le bonheur auquel ils sont censés aspirer ne les comble nullement. Par conséquent, ils cherchent des issues, parfois désespérément dans des directions nouvelles dont celle du retour à certaines formes d’intériorité spirituelle et d’engagement.

Tout ceci pourrait donner à penser que, comme il le disait à propos de Péguy, Mounier « n’est pas mort. Il est inachevé »

  • 1. Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier et Sandrine Astor (sous la dir. de), La France des valeurs. Quarante ans d’évolution, Presses universitaires de Grenoble, 2019.