Sortir du « cercle vicieux de la défiance »
Coup de sonde
Sortir du « cercle vicieux de la défiance »
À la question « Quelles sont les conditions de la réussite économique ? », Kenneth Arrow répondait sans hésiter mais non sans surprendre : « Il n’y en a qu’une : la confiance. » Une conviction partagée par Maurice Allais, également prix Nobel d’économie :
Que l’on considère la mise en place de la démocratie ou celle d’une économie de marché, le facteur majeur de succès, c’est l’établissement de la confiance1.
Il y a là matière à réflexion pour nous Français si complaisamment portés à cette « défiance généralisée » dont Pierre Rosanvallon fait le ressort de la « démocratie négative » autrement nommée « contre-démocratie2 ». Une analyse partagée dans des publications récentes par Thomas Philippon3, Yann Algan et Pierre Cahuc4 pour qui le « déficit de confiance » serait l’épicentre de nos difficultés tant sociales qu’économiques.
La France, constatent-ils, souffre de son inaptitude à un jeu collectif libéré de l’ombre pesante du soupçon, de cette crainte paralysante de « se faire avoir » qui, dans le psychodrame social, impose la posture très ritualisée de « celui à qui on ne la fait pas ». Révélateur, ce chapeau du Monde du 9 octobre :
Le haut-commissaire aux solidarités actives a demandé aux associations de signer un texte autour de son objectif de réduction de la pauvreté. Certaines craignent le piège,
leurs responsables en redoutant d’ailleurs moins la réalité que l’infamie de passer aux yeux des extralucides du social, pour de parfaits jobards. Il est vrai que la récente affaire Eads ne leur a pas simplifié la tâche …
La profondeur et la singularité de la « crise des valeurs collectives » ressortent avec une cruelle évidence des comparaisons internationales auxquelles se sont livrés nos auteurs. Des 30 pays de l’Ocde, la France est celui où les relations sociales demeurent les plus conflictuelles et, selon le Global Competitiveness Report, du point de vue de la qualité des relations sociales, elle arriverait en 99e position sur 102 pays juste avant … le Venezuela, le Nigeria et Trinidad ! Mais la crise de confiance s’étend bien au-delà : seulement 21 % des Français font confiance aux autres contre 66 % dans les pays scandinaves. Et les institutions publiques n’échappent pas à la tourmente (19e et 20e sur 30 pays pour la confiance accordée au Parlement, à la justice et … aux syndicats). On peut donc parler d’une culture, d’un « ethos » de la défiance. Mais d’où cela vient-il ? Avec quel impact socio-économique ? Et comment en sortir ?
Tandis qu’Algan et Cahuc voient la clef d’explication dans l’alliance baroque du corporatisme et de l’étatisme associés dans un système complice, Philippon la situe plutôt dans les dysfonctionnements inhérents au « capitalisme d’héritiers », c’est-à-dire familial à la fois par le mode de contrôle du patrimoine et par le style de gestion managériale. Ici, une explication générale, là, une autre plus ciblée qui ne s’excluent en rien dès lors que le capitalisme familial générateur d’un mauvais climat social suscite lui-même, par contrecoup, une forte demande d’État.
« Le cercle vicieux de la défiance »
Le penchant corporatiste français est bien connu. Le débat brûlant relatif aux régimes spéciaux de retraite et la contestation montante des « professions fermées » (taxis, pharmaciens …) en confirment, s’il en était besoin, la vivace emprise et remettent en mémoire le projet universaliste de sécurité sociale en 1945 (« Tous dans une même caisse ») tenu en échec par les réflexes particularistes de certaines professions déjà dotées et de groupes sociaux réfractaires à la règle d’uniformité (cadres et artisans). Algan et Cahuc n’ont pas tort de situer, non l’origine, bien antérieure, mais l’amplification du phénomène au lendemain de la Libération où s’institutionnalise et, pourrait-on dire, s’officialise la « segmentation des relations sociales » chaque groupe campant sur son quant-à-soi avec une forte propension au repli sur la défense des acquis catégoriels. C’est désormais dans ce champ clos que se pense une égalité professionnelle de voilure restreinte puissamment protégée par le statut qui a pour revers la « suspicion mutuelle » aussi bien entre les membres du groupe rétifs à la promotion individuelle au mérite (« Celui qui réussit est suspect [ …]. Il a profité du système »), qu’entre les groupes eux-mêmes portés au soupçon réciproque qu’alimente un secret jalousement gardé sur la réalité de leurs situations respectives. Tout concourt à alimenter ce « social-conservatisme », justement fustigé par J. Julliard5, qu’un récent tract syndical en date du 11 octobre illustrait jusqu’à la caricature : « Pas touche à nos retraites ! Pas touche à nos statuts ! »
Rien d’étonnant, dès lors, que prolifère sur le terreau de ces particularismes une culture de la défiance qui a imprimé de sa marque des pratiques sociales dominées par la méfiance à l’égard de la concurrence, de la mobilité et du risque ; par la manie procédurale réputée source de garanties et de transparence (en 2001, la France était le pays de l’Ocde qui, après l’Italie, nécessitait le plus de procédures pour ouvrir une entreprise) ; et, enfin, par le goût pour les accommodements avec la norme et l’indulgence pour la corruption dérivés du postulat de leur généralité justifiant les « corrections » de l’égalité réputée rompue. Le « je fais comme les autres, ni plus, ni moins » devient ainsi l’axiome incivique d’un « universalisme négatif » substitué à l’universalisme positif rêvé en 1945.
Ce qui vaut dans les relations entre pairs au sein du monde du travail privé et public, vaut a fortiori dans les rapports entre les « partenaires » sociaux comme on les nomme hâtivement. Sur ce point, les analyses d’Algan et Cahuc auraient mérité plus amples développements pour mieux saisir les racines du blocage persistant de la négociation collective. Courant un peu vite au résultat, ils ont néanmoins raison d’accorder la belle part explicative au « cercle vicieux de la défiance », générateur de tétanie face aux grands dossiers que les acteurs sociaux ne parviennent toujours pas à affronter à bras-le-corps. Sa dynamique perverse, trop bien illustrée par le dossier des régimes spéciaux malgré les promesses de la loi du 31 janvier 2007 de modernisation du dialogue social, est connue : le déficit d’intervention négociée sur les sujets sensibles contraint l’État à l’intervention, une intervention qui décrédibilise et paralyse un peu plus les organisations professionnelles avec, pour conséquence, le retour de l’État sur le terrain qu’il souhaitait concéder. Mais le souhaite-t-il vraiment ? C’est toute la question que soulève ce jeu de poker menteur dont on discerne mal l’issue.
On touche ici au point aveugle de l’analyse qui, pour être plus convaincante, devrait par un travail beaucoup plus en amont de l’histoire, rendre compte de la formation de ce système « néocorporatiste » (Schmitter) fondé à la fois sur un pacte de complicité entre État et « partenaires » et sur des dispositifs normatifs contribuant, malgré leurs vertus intrinsèques, à désactiver la politique contractuelle (les auteurs citent le Smic, ils auraient pu y ajouter l’extension des conventions collectives, ruineuse à cet égard malgré ses mérites en termes de garanties). Si l’on négocie en France et beaucoup6, on demeure encore éloigné d’une culture de la négociation. On a la pratique sans la foi7 faute de conviction certes mais aussi et surtout d’un système d’action syndicale capable de s’en donner les moyens en termes de structuration globale. Avec 7, 2 % de syndiqués, privé et public confondus, les syndicats seraient bien avisés d’envisager un Yalta syndical dont pourrait résulter la confiance qui leur fait actuellement si dramatiquement défaut. Ils savent, en tout cas, qu’à court terme ils jouent gros jeu sur le dossier des régimes spéciaux.
Le « retour triomphant » du capitalisme familial
Bien que rejoignant centralement la thèse d’Algan et Cahuc quant au rôle du « déficit de confiance » dans les difficultés du modèle social français, l’analyse de Philippon s’en différencie cependant par la plus grande attention portée au fonctionnement interne de l’entreprise et au régime de travail. Deux constatations ressortent de son enquête : d’abord, une difficulté manifeste à entrer dans des rapports de « confiance réciproque » ; ensuite, l’enracinement de la crise du travail et de la valeur travail dans « un certain style de relations sociales ».
Un style qui lui paraît modelé en profondeur par la prévalence persistante en France d’une forme traditionnelle de capitalisme issue des profondeurs du xixe siècle : le capitalisme familial qui aurait fait un « retour triomphant8 » au cours des dernières décennies.
En étudiant l’ensemble des entreprises françaises cotées, rappelle l’auteur, les économistes David Sraer et David Thesmar montrent qu’environ 70 % d’entre elles sont contrôlées par un actionnaire familial et que 55 % sont dirigées par le fondateur ou un(e) de ses descendants.
Un chiffre impressionnant et, il faut le dire, surprenant qui aurait gagné à être accompagné de statistiques complémentaires relatives aux entreprises de moindre taille. Mais on peut admettre que ces données puissent suffire pour étayer la thèse défendue qui prend en compte le double niveau de la détention du capital et de la gestion effective, spécialement celle du personnel.
Le climat de relative paix sociale régnant dans ces entreprises, où les conflits sont moins nombreux et la représentation syndicale plus faible qu’ailleurs, ne doit pas faire illusion. Globalement, en effet, on observe « une relation négative entre actionnariat familial et qualité des relations sociales ». « Il reste un facteur déterminant de mauvaises relations à long terme. »
Comment s’expliquer ce paradoxe ? Essentiellement par le fait que si le reliquat de culture paternaliste remise au goût du jour contribue à amortir divergences et conflits d’intérêts par des dispositifs émollients, le style des relations sociales à dominante autoritaire, sinon bureaucratique, privilégiant les rapports personnalisés sur lesquels plane l’ombre du contrôle, s’avère en porte à faux avec les exigences à la fois de citoyenneté sociale et d’incorporation des salariés dans un collectif signifiant. Révélateur : seuls 20 % d’entre eux estiment leurs mérites reconnus, ce qui n’est pas en accord avec la logique de personnalisation ; la faible part d’autonomie dans le travail s’oppose à leur souhait d’investissement personnel ; la promotion interne quand elle survient est « mal perçue », comme un indice de « fayotage » ; la hiérarchie est vécue comme rigide et pesante … Bref, un social en proie au malaise parce qu’insuffisamment reconnu dans son potentiel de productivité créatrice. Comment s’étonner dès lors que la France vienne également au dernier rang des pays de l’Ocde pour « la liberté de prendre des décisions dans son travail » ?
Et ce style de gestion doit être mis en rapport avec une transmission familiale du patrimoine et des responsabilités dont la conséquence est double : d’une part, l’ « absence de renouvellement des élites » avec pour conséquence le durcissement de la distance entre une lignée que son inamovibilité finit par rendre étrangère au collectif salarié porté à la traiter sur le mode du « Eux », et d’autre part, le doute quant à la transmission héréditaire des compétences9. Et puis, « choisir son héritier pour diriger son entreprise au détriment d’une autre personne plus qualifiée », n’est-ce pas « afficher sa méfiance vis-à-vis du reste de la société » ?
Mais le plus grave tient à ce que ce modèle de gestion, qui n’a pas encore intégré organiquement la dimension du social dans son fonctionnement, informe largement la pratique dominante des entreprises françaises où, faute de confiance mutuelle, la « communication de crise » tend à prévaloir comme norme et où, bien que réhabilité le « facteur travail », la « ressource humaine » demeure encore en souffrance faute d’une participation suffisante au fonctionnement dans le quotidien comme à l’heure des décisions stratégiques. Faut-il, dès lors, s’étonner si 55 % des salariés (chiffres 2005) n’accordent pas leur confiance aux dirigeants ?
Les trois auteurs partagent, au fond, la conviction que l’économie serait nettement plus performante si elle n’était entravée par un mode de gestion et un type de relations sociales perclus d’archaïsme. Le mode de transmission des entreprises et « la mauvaise qualité des relations de travail » constituent, estime Philippon, les freins « les plus massifs au dynamisme de l’économie », Algan et Cahuc insistant quant à eux sur le coût social de la défiance assimilable, disent-ils, à une « véritable taxe sociale » dont l’impact est « significatif sur l’emploi et le chômage » en termes de rigidité et de surcoûts très pénalisants. Ainsi, « 66 % de notre écart de revenu par rapport à la Suède » y trouverait son explication.
Le Pib français serait accru de 5 % en France, soit une hausse de près de 1 500 euros par personne, si les Français avaient la même confiance envers leurs concitoyens que les Suédois.
Bref, nous traînons aux pieds un invraisemblable boulet.
Quelle issue ?
Lancinante question retournée dans tous les sens depuis un demi-siècle. Dans son principe, la réponse ne fait pas difficulté : il faut rétablir la confiance, cette confiance « plus nécessaire que jamais » à l’heure où le travail devient de plus en plus relationnel, interactif et donc fondé sur la coopération.
À ceci près que ce qui est moins une réponse qu’un vœu constitue une nouvelle question proprement abyssale puisque ce qui est en cause ce n’est rien de moins que l’ethos français, une culture sociale, héritage d’une longue histoire. En sorte qu’aucune réforme institutionnelle n’est, à elle seule, susceptible de remédier à la luxation des pratiques.
L’instauration d’un dialogue social oblige les citoyens à s’unir, à négocier et à trouver des compromis. Pour activer la confiance mutuelle, l’État doit donc transférer des champs de compétence à la société,
ce qu’il vient d’ailleurs de faire par la loi précitée de janvier 2007. À cette péroraison d’Algan et Cahuc qui voient par ailleurs dans une redistribution « plus universaliste » le moyen de contrebattre le corporatisme et dans la sécurisation des parcours professionnels un défi mobilisateur, on a envie d’objecter que c’est supposer résolu le problème à traiter. Bien sûr, on peut prouver la marche en marchant mais cela implique au préalable le désir et la volonté de se mettre en marche. Et c’est là que se situe le nœud gordien.
Je ferai la même remarque à Philippon lorsqu’il insiste sur la nécessaire conversion de la négociation collective et le déplacement d’un jeu à somme nulle (gagnant/perdant) vers un jeu à somme positive (gagnant/non-perdant ; gagnant/gagnant). L’affaire est entendue mais, justement, comment entrer dans ces voies nouvelles sinon par une forme de compromis historique entre tous les acteurs, y compris l’État ? Il me semble qu’on ne s’en sortira pas sans un sursaut qui viendra autant du choix raisonné des partenaires sociaux de s’engager dans des voies nouvelles, que de la contrainte de situation inhérente à une hémorragie syndicale persistante et, à terme, mortelle.
Pourquoi pas un pacte de confiance comme en ont connu d’autres pays, le Danemark par exemple, qui se sont ainsi donné les moyens d’affronter avec le succès que l’on sait les grands défis de l’heure ? Confiance, c’est-à-dire « une hypothèse sur une conduite future10 », à confirmer bien entendu, entre syndicats et patronat mais aussi confiance entre des organisations salariées dont l’émiettement pathologique frise la pulvérulence.
Il est temps de sortir d’un songe éveillé et de s’arracher aux sortilèges infantilisants d’un psychodrame qui n’a que trop duré.
Jacques Le Goff
Librairie
François Dosse, GILLES DELEUZE ET FÉLIX GUATTARI. Biographie croisée, Paris, La Découverte, 2007, 643 p., 29, 50 €
François Dosse continue d’explorer le paysage intellectuel français de la seconde moitié du xxe siècle en livrant cette Biographie croisée de Gilles Deleuze et Félix Guattari. L’exercice est périlleux puisque la rencontre, relatée dans un très bon prologue, n’a lieu qu’en 1969. Guattari est alors proche de la quarantaine et Deleuze l’a dépassée. Ils sont « différents par leur formation, leur caractère, leur sensibilité » (p. 619). La fertilité de leur collaboration avait quelque chose d’improbable, et le plus logique eût été qu’ils ne se croisent pas. L’un se veut « pur métaphysicien », l’autre est surtout un infatigable « militant de l’expérimentation sociale, politique et psychiatrique » (p. 619).
Qu’à cela ne tienne, François Dosse choisit d’en jouer et de traiter dans une première partie ces biographies « parallèles » – au sens où elles ne sont pas programmées pour se croiser – sous des registres différents : plus personnel pour Guattari (chap. 1-4), plus intellectuel pour Deleuze (chap. 5-8).
Il faut dire que Félix Guattari (1930-1992) a une personnalité hors norme et souvent paradoxale. Son portrait fait ressortir un tempérament tout à la fois chaleureux et angoissé, très ouvert aux autres mais chroniquement dépressif, apôtre de l’amour libre mais possessif, chantre du dialogue mais à l’occasion autoritaire. Il est d’une curiosité intellectuelle sans bornes, mais sa formation est surtout empirique. Sa boulimie de travail trouve à s’exercer à la clinique de La Borde, qu’il dirige avec Jean Oury, des années 1950 jusqu’au jour de sa mort en 1992.
Deleuze trouve en lui un esprit foisonnant et un inlassable inventeur de concepts « sauvages ». Guattari est un grand lecteur, mais il peine à écrire le livre dont il rêve. C’est en acceptant un certain isolement imposé par Deleuze qu’il parvient, avec lui, à la synthèse de ses pratiques psychiatriques expérimentales, de ses engagements militants et de ses lectures en philosophie et sciences humaines, disciplines auxquelles il a largement ouvert le château de La Borde.
Le portrait de Gilles Deleuze (1925-1995) est à l’opposé. On passe dans le registre de la biographie intellectuelle, tant l’analyse est désormais centrée sur les travaux, les publications et la carrière de Deleuze. Dosse passe très vite sur une enfance dont l’intéressé n’aimait pas parler, et n’évoque que de manière très rapide les éléments personnels comme son mariage avec Fanny en 1956, son opération en 1969 consécutive à une tuberculose (où on lui enlève un poumon). On mesurera aussi la différence de traitement au sort réservé aux enfants : ceux de Guattari sont souvent évoqués, ceux de Deleuze sont cantonnés aux photographies. Bref, on devine que les deux familles n’ont pas également coopéré à l’ouvrage.
Le parcours de Deleuze apparaît aussi beaucoup plus classique. Il commence par des rencontres intellectuelles déterminantes, où le jeune philosophe impressionne tous ses interlocuteurs, qui voient en lui un nouveau Sartre. Prenant en douceur mais avec fermeté ses distances avec ses maîtres (Ferdinand Alquié, Jean Hyppolite), sa pensée parvient à maturité dans les années 1960 (Différence et répétition ; Logique du sens) à peu près en même temps qu’il accède à l’enseignement universitaire. Le biographe est frappé par la singularité de son style d’enseignant, qui deviendra célèbre pour ses cours à Vincennes, mais qui est très tôt affirmée dans sa carrière. Deleuze adopte volontiers une allure de dandy et des postures intellectuelles à contre-courant, lorsqu’il choisit de revitaliser des lectures de philosophes alors considérés comme réactionnaires (Nietzsche), bourgeois (Bergson) ou désincarnés (Spinoza). Ce sont pour lui autant de « machines de guerre » contre le platonisme et l’hégélianisme. Mais dans la remise en avant du vitalisme et du désir, et dans l’affirmation de l’impossibilité des synthèses totalisantes, se dessine vite l’adversaire le plus immédiat : le structuralisme en général, et plus particulièrement sa version psychanalytique.
Pour Dosse, le « deleuzisme » navigue en 1968 toutes couleurs déployées, et c’est pourquoi il est prêt à la rencontre avec Guattari. Le cas des schizophrènes, qui défie la psychanalyse, intéresse de plus en plus Deleuze, mais celui-ci s’inquiète de ses maigres compétences en psychiatrie. De son côté, Guattari a cru reconnaître en lisant Logique du sens une « homologie profonde » entre lui et Deleuze. Chacun d’eux infléchissant alors sa trajectoire vers celle de l’autre, il fallait nécessairement que leurs routes se croisent enfin. C’est chose faite en 1969.
On aurait tort, cependant, de croire que Guattari, quelque peu exalté, aurait trouvé dans le plus sage Deleuze une théorie où sa pratique pourrait s’inscrire. Leur collaboration a parfois laissé l’image d’une association entre un praticien expérimentateur en manque de théorie, et un philosophe soucieux d’ancrer sa réflexion dans la pratique. Or François Dosse ne joue de cette image que pour mieux lui tordre le cou. Elle est inséparable d’une lourde tendance, depuis les débuts de leur collaboration, à minorer voire à faire disparaître Guattari, pour ne retenir que le nom de Deleuze. Mais ce n’est qu’un « effet d’angle » : il y a en réalité un véritable infléchissement dans l’œuvre de Deleuze à partir de l’Anti- Œdipe. Tout au long de cette collaboration (à l’exception de Qu’est-ce que la philosophie ?), Guattari, certes plus brouillon que Deleuze, est le principal pourvoyeur de concepts. D’où une attention particulière de la part du biographe à percer le secret de l’alchimie dans laquelle consiste leur méthode de travail. Ce qui les réunit, c’est avant tout le rejet de l’esprit de système et le goût de l’expérimentation, de la créativité, bref, un certain esprit de Mai dont leur rencontre porte la marque.
La deuxième partie du livre, qui porte sur le temps le plus intense de leur amitié, court de la rédaction de l’Anti- Œdipe (paru en 1972) à la publication, passée pour ainsi dire inaperçue, de Mille plateaux (1980). On y retrouve la même tension que dans la première partie, et la même invitation à ne pas se laisser prendre au piège des apparences. Les chapitres 10 à 14 sont très théoriques ; on y voit surtout Deleuze défendre les engagements philosophiques de leurs livres communs. Dosse commence par rendre compte de la complexité de la relation des deux auteurs avec Lacan, atteint à double titre par l’entreprise de destruction du « psychanalysme » (chap. 10) et du structuralisme (chap. 12), mais qui ne sort pas grandi par cette épreuve. L’analyse se concentre sur les notions de « plan d’immanence », de « schizo-analyse » et de « machines désirantes ». D’abord fascinés par Lacan (surtout Guattari) et le structuralisme, ils veulent remettre au premier plan la parole, l’événement, l’expérience, la subjectivité. La parution de l’Anti- Œdipe constitue un véritable événement à la réception duquel est consacré le chapitre 11. À côté, celle de Mille plateaux, postérieure au reflux du gauchisme, se produit dans une large indifférence alors même que la machine théorique tourne à plein régime (chap. 14). Une constante, cependant, est remarquable : c’est toujours Deleuze qui passe pour l’auteur, et à qui l’on demande de rendre philosophiquement des comptes.
La touche intellectuelle de Guattari est pourtant patente. Mais celui-ci est plus résolument tourné vers le militantisme politique et les expériences communautaires. Les chapitres 15 et 16, consacrés au Centre d’études, de recherche et de formation institutionnelles (Cerfi) et au Centre d’initiatives pour de nouveaux espaces de liberté (Cinel) sont d’ailleurs très empreints du pittoresque des années 1970. Guattari y est omniprésent – omnipotent, finira-t-on par lui reprocher. Il distribue aveuglément les subsides du Cerfi aux contestataires les plus improbables. Toujours prêt à donner de sa personne, il est de tous les combats et se trouve lié malgré lui à des scandales retentissants. Considéré comme un dieu vivant en Italie, sollicité par les Allemands, il est soupçonné d’être lié à des groupes terroristes. Dosse montre au contraire combien il s’est toujours montré hostile à la lutte armée. Selon le biographe, c’est même en grande partie grâce à lui que les mouvements gauchistes français ont évité pour la plupart la dérive terroriste. Mais à l’époque, les rumeurs vont bon train : on va jusqu’à accuser Guattari d’être le complice de Mesrine !
Assurément, tandis que Guattari anime une radio libre (Radio Tomate), Deleuze apparaît comme un intellectuel plus discret et, partant, plus crédible. Pour autant, on le voit souvent aux côtés de Michel Foucault. Ce dernier se méfie de Guattari et de ses supposées accointances avec la Fraction armée rouge. Mais cette réputation qui fait de Guattari une sorte de chien fou n’est pas justifiée selon Dosse : ainsi, on le voit participer à de nombreux débats dans le réseau Alternative à la psychiatrie, mais s’y montrer d’une manière ferme et constante hostile aux propositions radicales des « antipsychiatres ». Il contribue plutôt à faire du Réseau un instrument de prise de conscience de la condition asilaire dans les années 1980 (chap. 18).
En fait, ils n’ont pas les mêmes fréquentations ni les mêmes styles. Le royaume de Deleuze reste celui des salles de cours, et particulièrement celles de Paris-VIII (chap. 19). Dosse explique que c’est la maladie qui l’empêcha d’être dès le début de l’aventure, à bien des égards rocambolesque, de Vincennes. Dans les années 1970, Deleuze contribue à sauver l’université du discrédit, par la qualité de ses cours et par son style inimitable que le biographe se plaît décidément à conter. Des accents plus personnels apparaissent dans ces pages, où ressortent sa douceur fondamentale et sa vulnérabilité à l’occasion de deuils pour lui très difficiles (celui de François Châtelet, de Foucault, comme plus tard celui de Guattari). L’amitié avec Foucault, qualifiée de « philosophique », ne peut être comparée à celle avec Guattari, mais se révèle très complexe. Dosse y consacre un long chapitre pour montrer comment la rupture, à l’initiative de Foucault, était devenue inévitable après la parution de la Volonté de savoir en 1976, sans pouvoir être totalement assumable ni par l’un ni par l’autre (chap. 17).
La collaboration entre Deleuze et Guattari ne s’interrompt jamais entre les deux volumes de Capitalisme et schizophrénie, comme en témoignent les ouvrages intermédiaires Kafka. Pour une littérature mineure (1975, chap. 13) et Rhizome (1976, chap. 20). Ces travaux sont très proches par leur manière de promouvoir la notion d’agencement contre celle de structure, et leur volonté de substituer l’expérimentation à l’interprétation. L’année 1977 est aussi celle d’importants combats communs (chap. 20) : contre Alain Badiou, d’abord, qui les qualifie d’ « idéologues préfascistes », d’ « adversaires haineux de toute politique révolutionnaire organisée », bref, d’ « anarcho-désirants ». En quelques pages bien senties, Dosse montre l’absurdité de ces accusations et émet de sérieux doutes sur la probité intellectuelle de l’intéressé. Dans le sillage de Deleuze, le biographe s’autorise aussi quelques espiègleries sur l’autre front, celui des « nouveaux philosophes ». Du coup, on rit de bon cœur au terme de cette partie intellectuellement très dense ; mais on s’inquiète aussi de l’inscription dans la durée de cette « pensée-minute » diagnostiquée par Deleuze.
La dernière partie est la plus courte ; elle porte sur les années Mitterrand, « les années d’hiver », dira Guattari. D’abord enthousiastes devant l’alternance tant attendue, Deleuze (qui accompagne le nouveau président au Panthéon) et Guattari (ami personnel de Jack Lang) prennent leurs distances avec le pouvoir socialiste vers 1984. Ces dernières années sont plus sombres : Deleuze est affecté par des deuils, et de plus en plus diminué physiquement. Guattari sombre quant à lui dans une grave dépression (chap. 23). Tous deux se tournent résolument vers la création artistique, peut-être en partie pour « compenser » et trouver dans ces explorations ce que la réalité politique semble désormais refuser. Deleuze, bien sûr, concentre son intérêt sur le cinéma (chap. 22), mais explore aussi d’autres formes de création comme la musique (chap. 24). Guattari, toujours aussi boulimique, publie une autobiographie fragmentaire, Ritournelles, écrit sur le théâtre, la peinture, la poésie, le cinéma, l’architecture (chap. 23). Leur dernier ouvrage, Qu’est-ce que la philosophie ?, qui paraît en 1991, est marqué par l’idée d’une « philosophie artiste » (chap. 25).
François Dosse choisit intelligemment de ne pas clore le livre sur leur disparition, qui fait l’objet d’un chapitre assez court (chap. 28), mais d’insister au contraire sur la vigueur d’une œuvre qui s’est diffusée de manière spectaculaire aux États-Unis en particulier, mais aussi dans le monde entier (chap. 26-27), et qui donne lieu à de nombreux travaux universitaires et à une actualité grandissante (chap. 29). En plus d’un travail dont on doit noter l’importance, peut-être plus encore pour Guattari que pour Deleuze, c’est un bel hommage à leur philosophie qui se voulait, comme celle de Spinoza, « une méditation non de la mort, mais de la vie ».
Fabien Lamouche
Guillaume le Blanc, VIES ORDINAIRES, VIES PRÉCAIRES, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2007, 295 p., 21 €
Cet ouvrage de philosophie politique, consacré à la violence de la précarité sociale, s’interroge sur notre relation vitale et problématique aux normes qui gouvernent nos existences singulières. Il le fait en introduisant, comme levier de ses analyses, un concept emprunté au champ de la critique linguistique et littéraire : celui de « traduction ». Traduction entendue avant tout comme « épreuve de l’étranger », pour reprendre ici le titre d’un livre majeur qu’Antoine Berman consacra il y a plus de vingt ans à cette expérience d’altération et de renouvellement. À cette expérience de mise en lien et de passage, qui ne cesse de faire pièce aux forces, antagonistes mais également mortifères, de la déliaison et du repli, sans jamais pourtant se trouver assurée d’y parvenir.
Concept inusité en philosophie politique, la traduction articule cependant explicitement, et dès les premières pages de l’ouvrage, l’ensemble du propos de Guillaume le Blanc :
Il faudrait se livrer à un travail de traduction – amorcée par les précaires eux-mêmes – pour tenter de s’orienter dans les réformes en cours. [ …] Est-il possible d’accompagner cette langue mineure de la nouvelle traduction que pourrait être la philosophie ? Tel est l’enjeu de ce livre,
écrit-il dans son introduction. Comment penser ce qu’est un sujet, dans sa pleine et vulnérable humanité ? Guillaume le Blanc propose des analyses précises, nourries de pensées aussi différentes que celles de Paul Ricœur ou de Judith Butler – « traductivement », c’est-à-dire dans l’alchimie dialogique d’une élaboration qui les transforme. Analyses qui rencontrent sur bien des points, celles d’un Irving Goffman, lequel nous rappelait opportunément dans Stigmate, contre notre tendance à substantifier les « identités », que « le normal et le stigmatisé ne sont pas des personnes, mais des points de vue ». Sans doute est-ce l’écrasement de la dimension, forcément instable, traductive, du point de vue, son rabattement sur un essentialisme identitaire redoutable, qui conduit à cet implacable mécanisme d’effacement du précaire.
Il s’agit donc de penser conjointement la question de la norme et du soin, du diagnostic du présent et de la réouverture de nouveaux possibles. Une image revient à plusieurs reprises, avec de légères variantes, au cours de la lecture : celle de l’adossement de la possibilité d’exister à « l’expérience de la précarité » (p. 168), de la relation de soin à la « vulnérabilité » (existentielle ou sociale) (p. 208). Étrange et puissante image, en vérité, puisque s’adosser suppose en principe que le « dossier » choisi offre quelque stabilité. Or, si cet appui est « l’expérience de la précarité », et/ou celle de la vulnérabilité, sommes-nous de ce fait livrés sans espoir à la menace d’un effondrement de toutes nos possibilités d’existence et d’action ? Que touche donc d’essentiel Guillaume le Blanc, au moyen de cette surprenante figure d’un adossement sur du vacillement ?
Cet apparent paradoxe recèle en lui toute la dimension anthropologique de l’opération traductive, si celle-ci, comme le suppose le Freud de l’Esquisse pour une psychologie scientifique, donne sa teneur au lien initial de tout être humain infans au monde humain, opaque, indéchiffré, indispensable à sa survie, mais zone de péril constant, dans lequel il est plongé sans lexique ni grammaire de ses formes de vie. Qui nourrit aussi, et rend consistant le lien de tout adulte qui prodigue ses soins à cet infans dont il a à interpréter/traduire les cris et autres signaux, y parvenant d’autant plus sûrement qu’il pourra sans refus intime excessif prendre appui sur la mémoire refoulée – intolérable parfois, et trouée, défaillante – de sa propre déréliction infantile initiale, si proche du glissement vers « le non-être individuel », comme le fera remarquer Ferenczi dans « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort ». C’est, explique Ferenczi, « l’expérience de la vie » – d’une vie rendue désirable, « décente », pour utiliser le terme d’Avishai Margalit repris par Guillaume le Blanc –, c’est-à-dire d’une vie instaurée « au moyen d’un traitement et d’une éducation menée avec tact », grâce à « une prodigieuse dépense d’amour, de tendresse et de soins », qui « éloignera » de ce non-être en « immunisant contre les difficultés de la vie ». Une vie autrement livrée aux « pulsions de destruction », lesquelles ne sont que la carrière ouverte à l’impuissance vitale première. Où l’on comprend que la dissymétrie du soin ne peut opérer que sur fond d’une mutualité qui signe l’égalité dans la vulnérabilité. Égalité à ce titre qui peut se révéler insupportablement violente pour qui s’y trouve confronté. De là la très grande difficulté à étayer, au plan de chaque forme singulière d’expérience comme au plan collectif, une politique du soin qui ne soit pas le simple contre-investissement de l’horreur que peut inspirer à n’importe lequel d’entre nous la perception de la menace de « rien » que nous fait ressentir l’éprouvé de la compassion. Goffman, sur ce point, se montre d’une lucidité décapante : « Il va de soi que, par définition, nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine », écrit-il ainsi dans Stigmate. Défense, bien sûr, contre le fait que le clochard, le grand malade, le contrefait, tout freak en somme, est au contraire humain comme nous, ce qui veut dire qu’il suffirait de si peu pour que nous fussions comme lui. « La vie, c’est sur le fil … », comme le note Goffman en exergue à l’un des chapitres dans les Rites d’interaction. C’est pourquoi il nous semble, pour notre part, que la dimension puissamment inquiétante de la grande précarité – et de toute situation de grande faiblesse, maladie, désorientation, perte des moyens dans le grand âge, toute « monstruosité » à d’urgence rendre invisible, indolore – ne réside pas tant dans une « étrangeté radicale » – à accueillir – que dans une proximité extrême déjà là, squatteur menaçant au beau milieu de notre précieux « moi » – méconnue, refoulée, d’où sa perception comme de quelque chose d’incommensurable à notre expérience ordinaire.
Or il nous paraît que la possibilité de mettre en œuvre une politique du soin dans toutes ses dimensions passe par un travail de mise au jour de la violence, potentiellement destructrice, à laquelle touche, et que suscite en chacun de ses acteurs, de part et d’autre de la dissymétrie, et à égalité pour le coup, toute situation de sollicitude. Peut-être est-ce une des directions dans lesquelles nous aimerions voir se poursuivre les réflexions que déploie ce livre profond et complexe.
Quant à cette « expérience de la vie » évoquée par Ferenczi, et pour revenir à la notion de traduction, on pourrait ajouter qu’elle noue intrinsèquement le vital et le signifiant, et que ce qui la rend humaine et possible est ce nouage même, si comme le souligne Wittgenstein, langage et formes de vie s’interpénètrent, se supportent, et s’interprètent. C’est pourquoi la traduction mutuelle – comme les normes, que l’on pourrait envisager comme de fragiles et mobiles compromis traductifs – est foncièrement précaire, et se risque, inévitablement, au bord vertigineux de l’angoisse. L’angoisse comme cette épreuve du risque de la mauvaise traduction : celle où l’on n’aura pas pu faire entendre sa voix, où l’on n’aura pas su entendre la voix du prochain, dans le concert des voix humaines. Concert dont l’accord ne repose – ne s’adosse – sur rien d’autre que le tâtonnant, incertain, toujours partiellement inadéquat, mais possiblement heureux ajustement mutuel : entente et malentendus. Ajustement infini, dont on peut espérer, dont on peut travailler à faire en sorte qu’il parvienne à être « suffisamment bon », pour dire les choses à la manière de Winnicott.
Sabine Prokhoris
Marianne Massin, LA PENSÉE VIVE. Essai sur l’inspiration philosophique, Paris, Armand Colin, 2007, 228 p., 22, 50 €
En quoi le style philosophique consiste-t-il pour nous aujourd’hui ? Si peu que nous pensions au rôle de la mania dans le Banquet ou le Phèdre de Platon ou au daïmon de Socrate, nous savons aussitôt que l’amour de la sagesse a été animé dès son début par l’inspiration. Mais quand nous peinons sur une page de Kant ou d’Hegel, il nous arrive de rêver aux surprenants changements de style qui se sont produits en elle au cours des âges jusqu’à aujourd’hui et de nous demander quel style d’inspiration a donné lieu à ces œuvres plus récentes. Ne vaut-il pas la peine de réfléchir un moment sur la façon dont s’organisent nos pensées, nos exposés, les textes que nous lisons ou que nous écrivons ? Notre style philosophique porte la marque d’événements ; parmi ceux-ci ne faut-il pas compter un refoulement conscient de la notion d’inspiration ?
Marianne Massin, qui s’est fait connaître en 2001 par un bel ouvrage les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques11 qui comportait déjà une étude approfondie de Platon, ne pouvait échapper à ces questions. Comment l’inspiration a-t-elle été refoulée en philosophie ? Comment la réhabiliter ?
Il lui faut d’abord établir les raisons légitimes pour lesquelles cette inspiration – le mot et la chose – a été bannie dès avant le xviiie siècle. La féconde ambiguïté d’un double héritage n’est plus tolérée : l’inspiration devient alors strictement cantonnée au domaine religieux ou poétique – peut-être les religieux commencent-ils à se la garder pour eux ! –, elle se trouve résolument écartée, par Kant entre autres, du domaine philosophique qui devient celui de la pure raison. Les révélations privées, les illuminations sont rejetées. Le combat contre le fanatisme et la superstition (Locke, Hobbes) aiguise cette méfiance. L’enthousiasme en philosophie est assimilé au fanatisme, voire à la maladie, et l’inspiration, qu’on laisse aux religieux, aux poètes, aux femmes, est finalement discréditée. Aujourd’hui encore nous voyons clairement des enthousiastes faire preuve d’un étonnant manque de jugement, tandis qu’à l’inverse l’abstraction et l’assèchement marquent souvent le style philosophique.
Quelle définition d’elle-même la philosophie construit-elle ainsi ? À tenir à distance toute réflexion sur la possibilité, la place et la fonction d’une inspiration philosophique, on peut craindre que la philosophie ne s’emmure en elle-même dans un idéal d’auto-fondation et de transparence insoutenable.
Comment laisser venir l’inspiration et la révélation quand elles ne sont plus religieuses ?
Des philosophes comme Merleau-Ponty, Ricœur, Deleuze ont su tourner la question en puisant dans la littérature et en se laissant inspirer par les récits, mais il n’empêche que la question essentielle demeure : quel est le rôle en philosophie, dans le fonctionnement de l’esprit, du moins de certains esprits, de ce qui vient de l’extérieur ou de ce qui semble venir de l’extérieur comme une inspiration ? Et comment, si elle est une véritable source, dégager la notion d’inspiration de ce qui l’obstrue ? Montesquieu invoquait encore les muses.
Marianne Massin procède en nous invitant à une relecture sous un angle neuf des grands exemples de ceux qui ont connu et explicité une inspiration fondatrice, Socrate d’abord, puis Rousseau et l’illumination sur la route de Vincennes, Nietzsche sur les rives des lacs italiens, ou encore Pascal. Des pages fortes, encouragées par des textes de Bergson, serrent de près ce qui se passe en ces expériences. Comment la lumière naturelle ne serait-elle pas illumination de l’esprit ?
Ce n’est pas tout. L’inspiration joue un rôle dans l’œuvre ordinaire, au jour le jour, dans le rythme même d’un travail qui compose ce qui vient de l’extérieur et ce qui vient de l’intérieur et s’essaie à « laisser venir les idées ». Une métaphore de Plutarque, « belle image de l’écoute dans l’altération philosophique », vaut en effet pour l’inspiration du temps ordinaire :
L’esprit n’est pas comme un vase qu’il ne faille que remplir. À la façon du bois, il a plus besoin d’un aliment qui l’échauffe, qui fait naître en lui une impulsion inventive, et l’entraîne avidement en direction de la vérité.
Le grand intérêt de ce livre n’est pas seulement de légitimer à nouveau l’inspiration en philosophie en nous faisant relire de grands auteurs. Il est de nous donner confiance dans une part négligée de l’expérience philosophique, dans un aspect du fonctionnement de notre esprit, de nous faire nous interroger nous-mêmes sur les grandes intuitions qui nous animent, sur les rythmes de notre esprit : qu’est-ce qui l’ébranle, le met en mouvement ? Qu’est-ce qui nous fait respirer ? Les références et les citations précises ne sont là que pour établir et assurer l’expérience du lecteur ordinaire. Apprentis que nous sommes, nous pouvons observer les auteurs qui nous inspirent et prêter attention à la façon dont nous sommes sensibles aux émotions intellectuelles. Marianne Massin rejoint Simone Weil parlant de l’attention dans l’Enracinement et Merleau-Ponty :
Ce qu’on appelle inspiration devrait être pris à la lettre : il y a vraiment inspiration et expiration de l’Être, respiration dans l’Être12.
Jean-Claude Eslin
Cécile Ladjali, MAUVAISE LANGUE, Paris, Le Seuil, coll. « Non conforme », 2007, 187 p., 16 €
Le livre de Cécile Ladjali s’efforce de comprendre, depuis sa double pratique d’enseignante et d’écrivain, où nous en sommes dans la langue aujourd’hui. Sommes-nous donc acculés à une « mauvaise langue » ou existe-t-il des moyens de réinvention de notre vie dans la langue ? Partant de la réflexion du philosophe Alain, selon laquelle « tous les moyens de l’esprit sont enfermés dans le langage, et qui n’a point réfléchi sur le langage n’a point réfléchi du tout », elle entend analyser le malaise de la jeunesse comme le fait d’une dépossession du langage produit par des facteurs d’appauvrissement généraux engendrés par des « credo » actuels qui achèvent de produire la ségrégation sociale comme une ségrégation linguistique. Que la mise au ban sociale se déploie toujours comme une mise au ban des codes langagiers (grammaire, orthographe, etc.) et se nourrit d’elle est l’une des principales leçons du livre de Cécile Ladjali.
La mauvaise langue est d’abord la langue précaire de ceux dont l’insertion sociale est de moins en moins garantie. La peur des mots est le symptôme d’une disqualification que la culture non seulement ne peut plus enrayer mais qu’elle tend à engendrer dans son organisation dominante. Car le principal enseignement du livre de Cécile Ladjali tient à la manière dont la pauvreté de la langue est désormais considérée comme une évidence par les adultes, sur laquelle il y a d’autant moins à revenir, qu’elle est un fait de culture apparemment incontesté. La disgrâce des lettres qui est aussi une disgrâce de la lettre (au profit du chiffre) relève d’un univers adulte qui ne fait plus sa part au respect d’un dépôt culturel passé sans lequel c’est le sens même de notre présent et des créations qui s’y jouent qui risque de disparaître. Si « la culture est ce qu’une société promeut pour l’ensemble de ses membres : talents, spécialités, habitudes, rites » (p. 126), alors « un langage correct, un contact quotidien avec le monde d’hier et les textes hérités, pour permettre la rencontre avec le monde de demain, sont les autorités indispensables qui doivent accompagner la vie de l’élève » (p. 127). Il importe dès lors d’aller contre la suspicion des adultes vis-à-vis du passé, de la culture et de la nécessité de leur transmission en mettant en œuvre, dans l’espace singulier d’une classe (de collège, de lycée ou à l’université) les techniques nécessaires sans lesquelles aucune transmission ne prend sens.
L’essai de Cécile Ladjali se conçoit dès lors comme le compte rendu subjectif d’un corps de techniques pour réanimer la belle langue malmenée par la mauvaise langue. Ces techniques destinées à lutter contre l’illettrisme consistent dans une mise en contact effective avec la langue à son sommet, celle qui est donnée dans les grands textes littéraires, lesquels engendrent des émotions existentielles qui ne peuvent être séparées d’une émotion devant le langage lui-même. Ce qui est alors éprouvé dans le fait par exemple de monter une pièce de théâtre du grand répertoire avec des élèves, c’est une vie commune dans la langue, sans laquelle une « vie à soi » n’est pas possible. Tenir à sa langue, n’est-ce pas le meilleur moyen de ne pas vouloir, le cas échéant, la tenir et ainsi se situer dans sa voix, par-delà la propension au silence imposé qui est trop souvent la marque de fabrique de l’exclu ? Seule l’école peut prendre en charge un tel mot d’ordre sans que celui-ci soit dénaturé. Ceci suppose que la référence aux « Humanités » acquiert une nouvelle place non seulement à l’école mais dans l’ensemble de nos sociétés contemporaines.
Guillaume le Blanc
Brigitte Krulic, FASCINATION DU ROMAN HISTORIQUE, Paris, Autrement, coll. « Passions complices », 2007, 235 p., 17 €
Qui n’a pas lu les Trois Mousquetaires, Ivanhoé, le Capitaine Fracasse, Quo Vadis ou encore Notre-Dame de Paris ? À la vérité, tout le monde les a lus avec le plaisir le plus extrême, totalement subjugués, au point souvent d’en perdre, sinon le boire et le manger – et tout juste – en tout cas le sommeil ! Mais qui sait que tous ces grands livres – pour ne citer que ceux-là – ressortissaient, quand ils ont été écrits, à un genre littéraire totalement nouveau, le genre historique créé, en 1814, par l’Écossais Walter Scott, avec son premier livre Waverley, roman inaugural du genre.
Jusque-là (fin du xviiie siècle), l’histoire servait tout au plus de décor – extrêmement fantaisiste quant à ce qu’il entendait représenter – à telle ou telle intrigue romanesque : en somme un accessoire pittoresque, qui n’avait rien à voir avec le récit conté. À l’opposé, l’histoire est à la base du genre historique. Pour reprendre la définition a minima, mais parfaitement satisfaisante du Dictionnaire de l’Académie française de 1835, « le fond du roman est tiré de l’Histoire ». Mais en même temps qu’il utilise des événements historiques qui se sont réellement passés, le romancier enchâsse dans ce contexte une histoire sortie de son imaginaire. Plus élégamment dit, le roman historique raconte une histoire à minuscule qui se frotte à l’Histoire à majuscule, fût-ce en manipulant les personnages historiques qui y figurent, autant que l’intrigue imaginée le requiert.
Pratiquement, les romanciers se tirent d’affaire en fabriquant une « réalité vraisemblable » difficile – et c’est peu dire – à accepter par le monde académique. Malgré le vrai travail d’érudition et de documentation, les romanciers ne sont pas des historiens : ils le savent, voire le revendiquent. Aussi Mérimée : « Il n’appartient pas à un faiseur de contes comme moi de donner dans ce volume (Chronique du règne de Charles IX) le précis des événements historiques. » Autre invariant du roman historique qui lui est tout aussi consubstantiel que le précédent, les péripéties accumulées, les incessants rebondissements de l’action contée : le lecteur doit constamment être tenu en haleine. Duels, enlèvements, batailles, intrigues politique et amoureuse : « L’excès narratif forme la trame du roman historique. » De fait, le genre fondé par Walter Scott, qui en demeura le maître incontesté durant toute la première moitié du siècle (la relève fut alors faite par Alexandre Dumas) reposait sur l’utilisation de « trois éléments organiquement liés entre eux », à savoir les événements historiques, l’évocation des mœurs de l’époque choisie – c’est-à-dire la façon dont alors on vivait et pensait –, bref le passé reconstitué offrant au lecteur « une réalité vraisemblable », et les aventures romanesques d’un ou plusieurs héros du roman. Cette recette – à l’usage si parfaite – n’a guère évolué dans sa composition depuis les premiers livres de Walter Scott !
Dès sa parution, Waverley rencontre un succès éditorial à nul autre pareil à l’époque : un million et demi d’exemplaires vendus en France avant 1830. De quoi délier les plumes des plus grands romanciers de l’époque. Mérimée, Vigny, Dumas, Hugo, Théophile Gautier introduisent le genre en France. Et même, Balzac, dont le premier livre qu’il signe de son vrai nom est un roman historique : les Chouans (1829).
Entre 1815 et 1832, la production française des romans relevait, pour un quart voire au tiers, du roman historique, lequel, par ailleurs, se répandait dans une bonne partie de l’Europe, avec des écrivains comme Dickens (Angleterre), Gogol en Russie, Henri Sienkiewicz en Pologne (Quo Vadis qui reçut le prix Nobel).
Un tel succès s’explique aisément par la fascination réelle exercée par de « belles histoires », contées avec verve, et d’une lecture facile. C’est encore aujourd’hui ce qui vaut le privilège qu’accordent les éditeurs aux romans historiques actuels (l’Allée du roi de F. Chandernagor, la Récalcitrante de Hella S. Haasse et Da Vinci Code, bien entendu) dont le premier tirage est toujours et au moins deux fois supérieur à celui d’un roman de littérature générale.
Ce n’est au demeurant pas l’aspect littéraire (si l’on ose dire) de ce genre bâtard et hybride, fiction qui se veut scientifique parce qu’historique, qui intéresse l’auteur. Spécialiste de l’histoire des idées, elle porte attention aux relations qu’entretiennent l’Histoire et la fiction littéraire. Le roman historique offre à sa curiosité quasiment un cas d’école, d’où « la perspective choisie de privilégier (précisément) l’idée que l’invasion du roman historique est liée à l’avènement du peuple – dimension politique – et des peuples – dimension ethnoculturelle – comme sujet(s) de l’histoire et thèmes littéraires de premier plan ». Brigitte Krulic met tout son talent et sa culture à en faire la démonstration.
En effet, ce nouveau genre littéraire naît au début de ce xixe siècle qui va s’avérer une époque difficile à vivre, après les chocs de la fin du siècle précédent. Révolution et Empire, soit la disparition de tous les repères anciens et la confrontation avec une société nouvelle que les masses populaires ne peuvent appréhender immédiatement. Sur fond d’individualisation massive et brutale, une société en voie de démocratisation politique et sociale se met en place, tandis que le peuple, cherchant à « s’y retrouver », s’interroge sur sa mémoire, c’est-à-dire son histoire. C’est le roman historique qui va la lui apprendre – essentiellement grâce à sa diffusion en feuilleton –, genre populaire lié à l’essor technique de la presse. Et, ce faisant, lui permettre de retrouver une continuité historique dans laquelle il peut se situer, pour un jour être à même de prendre lui-même son destin en main, de faire son histoire.
Monique Seyler
Jean-Yves Masson, ULTIMES VÉRITÉS SUR LA MORT DU NAGEUR, Lagrasse, Verdier, 2007, 128 p., 10 €. Georges-Olivier Châteaureynaud, L’AUTRE RIVE, Paris, Grasset, 2007, 652 p., 22, 90 €
Le « fantastique français » se porte fort bien, mais on ne le sait pas. Il est tellement moins médiatisé chez nous que le fantastique anglo-saxon porté par la gloire planétaire de Stephen King (récent bénéficiaire d’un colloque à Cerisy) et de J.-K. Rowling (je n’insiste pas), et par le merchandising que représentent les adaptations cinématographiques hollywoodiennes de leurs romans. Pourtant paraissent en cette rentrée 2007 deux beaux livres, un bref recueil de nouvelles écrites dans un style subtil et (apparemment) classique par Jean-Yves Masson, et un gros roman « baroque » de Georges-Olivier Châteaureynaud. Tout oppose ces deux livres (sauf peut-être la possibilité d’en faire des lectures psychanalytiques) qui se situent aux extrémités de l’arc-en-ciel littéraire et seuls les hasards de leur date de leur publication nous permettent de les rapprocher : c’est surtout l’occasion d’affirmer la vivacité d’une riche tradition littéraire trop peu connue. Pourtant le « fantastique français moderne » souffre d’un handicap congénital : depuis Mérimée – il n’est pas question ici des convictions religieuses affichées par l’écrivain mais du fonctionnement d’une nouvelle comme la Vénus d’Ille – l’écrivain français se doit d’être un rationaliste athée qui ne croit ni à Dieu ni à Diable. Il ne peut faire appel que difficilement au Surnaturel, et son rousseauisme natif le met mal à l’aise devant le thème du « Mal » qui fait fonctionner à plein régime le romanesque anglo-saxon pétri de puritanisme et de références bibliques. Cette thématique « basique » des auteurs anglo-saxons de romans fantastiques est l’élément essentiel de leur succès populaire mondial – outre leur recours inlassable au thème du monstre qui sort de dessous le lit pour dévorer les enfants crédules (et les adultes, voir le succès de cinéaste comme Wes Craven, Georges A. Romero et autres Sam Raini auprès de la « critique branchée » française) et leur croyance démodée à la nécessité d’écrire des fictions bien ficelées qui accrochent le lecteur.
Les nouvelles des Ultimes vérités sur la mort du nageur de J.-Y. Masson ont une telle unité stylistique et thématique qu’on les lit comme un cycle, presque comme un roman. J.-Y. Masson se considère-t-il comme un « écrivain fantastique » ? En tout cas, c’est bien comme tel qu’on peut en proposer une lecture. Car le fantastique français a plusieurs branches. Celle où s’aventure J.-Y. Masson est certainement la plus « psychologique ». Les récits fantastiques racontent volontiers des voyages aventureux dans des pays dangereux où tout est signe d’une mort proche. Les pays visités par les voyageurs de ce recueil de nouvelles, ces lieux désertés, ces rues abandonnées à la limite de la campagne et des faubourgs urbains, peuvent être lus comme des au-delà qui annoncent la mort, physique ou psychique. L’auteur renoue avec une tradition précoce du fantastique européen qui a vu très tôt dans les voyages, par exemple à travers une forêt (qu’on songe au Roi sans divertissement de Giono) ou – singulièrement – dans un train (ou un bus) une métaphore du voyage vers un pays qui est celui de notre mort : après le Sanatorium aux croque-morts de Bruno Schulz, la Choucroute de Jean Ray, les Escales de la haute Nuit de Marcel Brion, le Train de la lenteur (Un soir un train) de Johan Daisne, Jean-Yves Masson ajoute de nouvelles pépites à cette riche thématique. Évidemment, chez cet auteur « moderne », on se doute que certaines innocences sont perdues. Ces voyages se font au bout de notre inconscient, et on peut voir dans ce recueil les diverses façons d’appréhender notre difficulté de vivre notre famille, que ce soit avec la mère (Un voyage), le père (Une terreur), la sœur (Un retour), ou même la grand-mère (Un silence). Par la fine beauté de son écriture et le recours à des épisodes narratifs lancinants, Jean-Yves Masson mène son lecteur avec une insidieuse douceur vers la folie ultime.
Georges-Olivier Châteaureynaud est bien connu des amateurs depuis la parution de son roman la Faculté des songes (prix Renaudot 1982) qui avait été en son temps considéré comme la preuve de la vitalité du fantastique français. Depuis lors, Châteaureynaud s’était surtout fait une réputation de nouvelliste (bourse Goncourt de la nouvelle en 2005 pour Singe savant tabassé par deux clowns), mais des œuvres comme le Singe à la Crécelle (1999) et cette toute nouvelle Autre rive prouvent sa remarquable capacité à écrire de gros romans qui se lisent d’une traite. Comment donc se tire G.-O. Châteaureynaud du piège de la thématique athée ? S’il ne peut pas faire appel à Dieu ou au Diable, il peut utiliser les références mythologiques (ici grecques) et politiques (le fonctionnement de la cité moderne), et se servir d’une imagination baroque (ou « gothique ») qui semble inépuisable chez cet écrivain. Il est donc question d’une ville affichée comme « imaginaire, mais », Écorcheville. Elle se trouve au bord du Styx, donc pas loin « des Enfers », et est bien représentative de notre monde. Cette ville bénéficie d’une météorologie particulière (il pleut des grenouilles et des salamandres) et de traditions bizarres : l’esclavage – très encadré – existe encore ; on expose les monstres issus du Styx dans un musée extravagant ; un mort doit avoir une pièce dans la bouche pour que Charon accepte de lui faire traverser le Fleuve pour l’emmener aux Enfers. La structure sociale d’Écorcheville (quel nom !) nous ramène à quelques habitudes bien connues : suprématie de quelques « grandes familles », poids très lourd de la « pipolisation », hiérarchies sociales pesantes. On pourrait donc croire que le romancier a écrit une satire politique et sociale décalée.
Il vaut peut-être mieux y voir son supplément d’âme, c’est-à-dire une nouvelle variation, très brillante, sur le thème du « parcours initiatique » : un adolescent, Benoît, y atteint l’âge adulte et doit apprendre tout ce qu’il faut apprendre. On peut en donner des lectures para-psychanalytiques, d’abord freudiennes, et y voir un « roman familial ». Benoît cherche qui est son père, sa mère, sa famille, et subsidiairement qui il est : un raté ou un génie ? un paria ou un riche héritier ? Si l’on dit que le héros du roman est un bâtard dont la mère adoptive, chirurgien radié de l’ordre, gagne péniblement sa vie en embaumant les monstres qui échouent sur les plages du Styx, et que notre héros joue du rock sur une improbable « lyre électrique », on a compris que cette histoire ne suit aucune route réaliste. Ne parlons pas des pères et des mères « biologiques » potentiels : le roman en grouille, depuis les artistes, les repris de justice et les « hommes-oiseaux », jusqu’aux grands de ce monde. Quant aux demi-frères, demi-sœurs, quarts de cousins et huitièmes de cousines, tous plus cinglé(e)s les un(e)s que les autres, il est – pour nous, vieux lecteurs – clair qu’il s’agit de « doubles » du héros, dont les facettes multiples peuvent composer une personnalité pas encore mûre et qui désignent les différents chemins que peut suivre un adolescent. On peut donner aussi une lecture « à la René Girard » : plusieurs scènes de lynchage (symbolique ou réel) à l’issue desquelles le personnage est changé : ou il est mort (Gégé), ou le paria est changé en riche fils de famille (Benoît), ou la brute diabolique est changée en ange (Krug). Le héros apprend aussi à échanger son « amour mimétique » pour la trop belle fille dont tout le monde est amoureux (et qui s’appelle « Fille-de-Personne » !) en un amour réel pour la fille réaliste que tout le monde méprise (l’« esclave » Géli).
Le genre auquel se réfère le romancier tient plus au genre épique et fabuleux qu’au roman réaliste et psychologique du mainstream français (ce qu’est, par exemple, « l’autofiction »), ce qui lui permet de « signifier » beaucoup de choses auxquelles devraient être sensibles les « jeunes lecteurs ». Ce livre devrait beaucoup leur plaire, en particulier par son langage fantaisiste d’une grande richesse, et par ce que ces fictions signifient, souvent par le biais de l’humour (on rit souvent de ce rire qui signifie : on a compris quelque chose). Il est seulement dommage que le livre paraisse dans une « collection sérieuse » que les adolescent(e)s doivent peu lire, et que les personnages de jeunes femmes (les lectrices potentielles) soient aussi peu développés – les vieilles dames y sont beaucoup plus amusantes et plus longuement mises en scène dans ce roman. Parents, lisez ce livre et faites-le lire à vos enfants. Y compris à vos filles : elles sauront ainsi à quel point les garçons doivent être éduqués.
Jean-Louis Lambert
Orhan Pamuk, ISTANBUL. SOUVENIRS D’UNE VILLE, Paris, Gallimard, 2007, 445 p., 22 €
Le dernier livre traduit de l’écrivain turc Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, fonctionne comme une double déambulation dans l’espace et dans le temps, ne cessant de croiser et recroiser ses lignes, créant des chevauchements multiples qui forment les nœuds d’une ville, d’une vie – d’une vie dans une ville. Car la question, sous une forme romanesque, est bien la suivante : qu’est-ce qu’une vie dans une ville ? Peut-on retrouver sa vie passée dans une ville qui, elle-même, ne cesse de passer, d’être toujours par-delà sa splendeur ottomane révolue ?
Le livre de Pamuk tient les comptes d’une vie d’écrivain sans cesse dépliée dans l’écheveau des rues d’Istanbul. Est-ce la géographie de la ville qui rend raison de l’histoire d’une vie et de sa vocation d’écrivain ou est-ce l’histoire d’une vie qui permet de rendre compte de la géographie d’une ville ? Le lecteur, sans cesse, est reconduit à cette interrogation tant les imprégnations mutuelles sont confondantes. Les photographies introduites dans le livre, dues pour la plupart au photographe Ara Güler, s’intercalent avec des photos de famille et composent une scène mobile à parcourir dans le livre lui-même et créent cette unité profonde, vie-ville, que l’évocation répétée des paysages du Bosphore, en leur splendeur passée et leur désolation présente, vient renforcer.
La découverte du Bosphore vaut, de ce point de vue, comme le véritable tropisme qui organise les temps et les espaces du livre. Si la vie enfantine de l’auteur s’est enroulée aux eaux profondes du Bosphore, c’est parce que celui-ci est le principe magique qui organise la ville et crée un monde propre qui a pour nom Istanbul : « Ce qui fait pour moi que le Bosphore est le Bosphore, c’est, en définitive, la même chose que dans mon enfance : le Bosphore, en tant que source inépuisable de généreux bienfaits, garantit santé et réconfort aux hommes et assure la pérennité de la ville et de la vie » (p. 81). La géographie urbaine est donc une géographie liquide rendue plus irréelle par la prégnance des teintes noir et blanc qui dominent l’enfance de l’auteur et font reculer encore un peu plus l’ancienne splendeur colorée d’Istanbul.
Domine alors le sentiment d’une tristesse proprement stanbouliote qui est le cœur du livre. Il existe une mélancolie propre à Istanbul qui tient à son caractère de grandeur déchue et à ce qui en résulte chez ses habitants. C’est cette mélancolie que Pamuk veut faire apparaître, non seulement à travers le regard des écrivains européens du xixe siècle – Nerval, Gautier, Flaubert – mais aussi dans la constitution d’une esthétique de la mélancolie déployée chez les principaux écrivains turcs comme Tanptnar et Yahya Kemal à partir d’une attention aux ruines, aux faubourgs que le geste de Pamuk prolonge lorsqu’il décrit par exemple les fumées des bateaux sur le Bosphore ainsi que la désagrégation financière et affective de la famille Pamuk. Si « être triste, c’est se détester et détester la ville » comme le dit superbement Pamuk (p. 377), la vocation de l’écrivain (qui démarre avec l’échec de la vocation de peintre – peintre d’Istanbul) ne peut se détourner de cette immersion dans la tonalité sentimentale de la ville. C’est au contraire à la ressaisir que prend jour une espèce de recherche du temps perdu comme recherche du temps urbain.
Guillaume le Blanc
Brèves
Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Younès (sous la dir. de) HABITER, LE PROPRE DE L’HUMAIN, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2007, 382 p., 26 €. Chris Younès (sous la dir. de) HENRI MALDINEY. Philosophie, art, existence, Paris, Cerf/La nuit surveillée, 2007, 224 p., 18 €
Après la nouvelle traduction publiée il y a deux ans par les éditions du Seuil du Traité d’architecture d’Alberti (voir Esprit, octobre 2005) qui défend l’idée que la maison privée représente avant tout « l’espace le plus privé de l’espace public », il est toujours utile de redonner toute sa signification à la réflexion sur l’habiter. Car « l’habiter ne peut être réduit à une seule des dimensions spatialisantes de l’humain, celle qui relève de la confection d’un chez-soi ». En effet, loin de se réduire à l’habitation, à l’espace privé (au double sens d’une « privatisation » et d’une « privation » de l’espace public), l’habiter a de multiples dimensions indissociables de savoirs multiples, mais aussi d’échelles diverses (du local aux flux hors échelle et du régional au global et au monde). Les textes regroupés ici permettent de prendre « les » mesures et la pluralité d’un habiter auquel l’impératif écologique a redonné son sens (voir des approches géographiques, anthropologiques, sociologiques de l’habiter, mais aussi des articles sur « l’habiter dans » : « dans » le désert, « dans » le monde périurbain, « dans » les flux, « dans » les quartiers gays, « dans » les camps de réfugiés, etc.). À ce panorama des « habiters » fait écho l’ouvrage collectif consacré au philosophe Henri Maldiney dont Gilles Deleuze, les phénoménologues et bien des artistes ont reconnu l’importance. Maldiney, proche de L. Binswanger et d’Erwin Straus, précise ici ses interrogations sur la notion d’« ouvert » (à propos de laquelle il se distingue de Heidegger) et insiste sur le rôle du rythme pour comprendre celle-ci. Ce qui le conduit, lui qui a écrit sur des poètes (Du Bouchet, Ponge) et des peintres (Cézanne, Tal Coat), à valoriser les liens de l’art et de l’existence : « Qu’est-ce qui constitue une forme ? Le rythme est la condition selon laquelle la forme est forme. Dans une œuvre d’art, il n’y a qu’une forme, le rythme qu’elle est, qui commande toutes les autres, qui les détermine toutes. Une œuvre d’art est unique parce qu’un rythme est unique. » Plusieurs entretiens et textes du philosophe accompagnent des articles sur la musique, la mort, la psychiatrie de l’enfant, l’architecture, autant de domaines où cette pensée joue un rôle majeur.
O. M.
Olivier Dekens, LA PHILOSOPHIE SUR GRAND ÉCRAN. Manuel de cinéphilosophie, Paris, Ellipses, 2007, 208 p. Jean-Philippe Tessé, LE BURLESQUE, Paris, Cahiers du cinéma/Les petits cahiers/SCEREN-CNDP, 2007, 96 p., 8, 35 €. Vincent Amiel, Jacqueline Nacache, Geneviève Sellier et Christian Viviani, L’ACTEUR DE CINÉMA. Approches plurielles, Colloque de Cerisy/Presses universitaires de Rennes, 2007, 262 p., 16 €
Après une période où l’édition de cinéma a eu du mal à trouver un public en raison d’un désintérêt intellectuel pour les images ou des exigences des approches spécialisées, une génération d’auteurs naturellement gagnée à l’image et qui a lu Daney, Deleuze ou Rancière, trouve matière dans une histoire du cinéma qui n’est pas terminée. La relecture des cinéastes reconnus que proposent chaque semaine les Cahiers du cinéma dans des essais qui accompagnent le journal Le Monde en est le signe. En témoignent également plusieurs ouvrages.
La Philosophie sur grand écran d’Olivier Dekens associe un film et une interrogation philosophique : le sujet et A history of violence de David Cronenberg, le temps et Elephant de Gus Van Sant, la religion et Breaking the waves de Lars Von Trier, la raison et Shining de Stanley Kubrick, la démonstration et Théorème de Pasolini, l’interprétation et Mulholland de David Lynch … Dans le Burlesque, Jean-Philippe Tessé esquisse une histoire du cinéma burlesque qui permet de revenir aux origines (Keaton et Chaplin, mais aussi Langdon, Charley Chase et Charley Bowers), de rappeler les figures mélancoliques de Peter Sellers et Jerry Lewis, d’évoquer des auteurs récents (les frères Farrelly qui abordent le thème des frères siamois dans Deux en un [Stuck on you], Wes Anderson, Kitano et Kaurismäki), et d’observer, en dépit d’un retrait manifeste du cinéma comique, la persistance de la conception du monde à laquelle renvoie le burlesque (« Peut-être le programme ultime de la comédie, et du burlesque en particulier, est-il celui-ci : un art de vivre ensemble dans un monde toujours sur le point de se déborder lui-même, absurdement, scandaleusement »). On n’y est pas indifférent à Esprit où André Bazin, critique de la revue et fondateur des Cahiers du cinéma en 1951, écrivait des articles devenus des classiques sur Chaplin ou Jacques Tati. Ne craignant pas de renouer avec des réflexions du style Bazin ou Roland Barthes sur les acteurs, des universitaires proposent dans l’Acteur de cinéma : approches plurielles des réflexions sur les comédiens de cinéma parmi lesquels James Cagney, Ronald Reagan, Clint Eastwood, Tom Cruise, Danielle Darrieux, Catherine Deneuve … Et pour cause : « On peut se demander, écrit Vincent Amiel, si les acteurs ne sont pas devenus l’objet premier du cinéma, plus que leurs personnages. Mais penser l’acteur ainsi, c’est le penser comme ayant disparu, comme ayant en quelque sorte déserté sa fonction d’incarnation pour n’être que carnation. Comme si sa persona avait étouffé tous les personnages. » Le comédien est devenu une star par lui-même, mais il ne faut pas oublier qu’il incarne aussi (et encore) des personnages. L’oublier réduit le comédien à sa seule image people.
O. M.
Amartya Sen, IDENTITÉ ET VIOLENCE, Paris, Odile Jacob, 2007, 274 p., 23, 90 €. L’INDE, HISTOIRE, CULTURE ET IDENTITÉ, Paris, Odile Jacob, 2007, 418 p., 39 €
La publication simultanée de ces deux recueils d’articles d’Amartya Sen éclaire le lien entre la réflexion permanente et obstinée qu’il consacre à son pays d’origine, l’Inde, et ses interrogations sur les évolutions identitaires dans un monde globalisé qui exacerbe les durcissements d’ordre culturel, favorisant ce qu’il appelle « l’enfermement civilisationnel ». Pour Sen, l’Inde est un pays marqué par diverses traditions et des cultures hétérogènes qui n’en forment pas moins un ensemble cohérent. De ce constat, il ne tire pas des conclusions idéologiques préconisant le multiculturalisme, mais il invite plutôt à penser l’identité en lien avec la pluralité. Ce qui le conduit à refuser d’assimiler mondialisation et occidentalisation (tant sur le plan de la dynamique des sciences et des techniques que de la culture). « L’idée fausse selon laquelle il faudrait résister à la mondialisation des idées et des pratiques parce qu’elle entraînerait un processus d’occidentalisation a déjà joué un rôle négatif dans le monde colonial et post-colonial. Cette idée est non seulement contre-productive en elle-même, mais elle peut également finir par pousser les sociétés non occidentales à se tirer une balle dans le pied » (Identité et violence, p. 176). Dans cette optique, l’Inde, pays où le conflit entre l’islam et l’hindouisme est récurrent, est moins un modèle analytique qu’un exemple historique permettant d’esquisser une approche de la culture à l’heure de la globalisation. Mais penser la pluralité, respecter « la discipline de l’identité » (« Il faut éviter de souscrire à deux hypothèses aussi infondées l’une que l’autre : nous ne devons ni postuler qu’on ne devrait avoir qu’une seule identité ; ni supposer qu’on découvrirait son identité sans jamais la choisir », l’Identité indienne, p. 379), c’est aussi réactiver des formes de mémoire marginalisées ou oubliées, à commencer par la tradition critique refoulée par les fondamentalismes (voir Esprit, décembre 2000 : « La raison, l’Orient et l’Occident »). Penser la pluralité, non sans lien avec la réflexion de l’économiste reconnu qu’est A. Sen, c’est s’inquiéter de la capacité des individus à agir, ce qui n’est pas sans lien avec les « ressorts » de leur culture et de leur identité.
O. M.
GERMAINE TILLION. Combats de guerre et de paix, Paris, Le Seuil, coll. « Opus », 2007, 828 p., 30 €. Tzvetan Todorov (sous la dir. de) LE SIÈCLE DE GERMAINE TILLION, Paris, Le Seuil, 2007, 384 p., 21 €
Le volume de la collection « Opus », qui ne regroupe pas la totalité des textes de Germaine Tillion (ni le Harem et les cousins, ni Ravensbrück), reprend des textes difficiles d’accès : l’ensemble de ses interventions publiques qui vont de 1941 à 2000, L’Afrique bascule vers l’avenir qui se compose de deux textes (l’Algérie en 1954 rédigé en 1999, et l’Algérie en 1956 qui date de 1956, un ouvrage à propos duquel Albert Camus a pu écrire : « Je n’ai jamais pu lire un livre concernant la tragédie algérienne sans éprouver un sentiment d’irréalité, d’inconfort et souvent même de colère. Un livre seul – celui de Germaine Tillion – m’a semblé dès le premier abord vrai, juste et constructif. Germaine Tillion sait de quoi elle parle »), et les Ennemis complémentaires, un ouvrage sur la guerre d’Algérie dont la troisième partie est rendue publique pour la première fois. Un volume publié parallèlement reprend des témoignages, des interventions et des études consacrés à Germaine Tillion (un grand nombre de ces écrits sont repris du numéro qu’Esprit lui a consacré en février 2000). Ce qui permet de faire le lien entre des textes politiques, le plus souvent liés à l’Algérie, d’une grande lucidité, ses engagements concernant aussi bien les camps soviétiques que le nazisme, et sa pratique ethnologique qui avait déjà été à l’origine de son ouvrage sur Ravensbrück, le camp où elle était prisonnière durant la deuxième guerre. Personnage exemplaire, Germaine Tillion qui vient de fêter ses 100 ans en 2007 a le regard décapant, lucide et ferme de celle qui pense toujours des identités « complémentaires » au sens où, en dépit de la guerre, il faut traduire des expériences violentes et étrangères les unes aux autres. Que ce soit l’expérience de celui qui est mon ennemi dans le cas de l’Algérie, mais aussi l’expérience de celui qui subit le crime dans le cas du nazisme et du camp de Ravensbrück. Encore ne faut-il pas oublier le combat permanent, indissociable de ses premiers travaux ethnographiques chez les Touaregs, pour la reconnaissance, ici et là-bas, de l’autre sexe.
O. M.
Zygmunt Bauman, LA DÉCADENCE DES INTELLECTUELS. Des législateurs aux interprètes, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2007, 272 p., 24, 80 €
Ce livre, qui regroupe des commentaires critiques sur des intellectuels ou des historiens de la vie intellectuelle (Paul Radin, David Frisby, Habermas, Foucault, Ernst Gellner …), fournit à Zygmunt Bauman l’occasion de souligner le clivage entre les intellectuels « modernes » portés par la dynamique des Lumières, législateurs et détenteurs d’une vérité, et les intellectuels « post-modernes » qui ont pour charge (horizontale et herméneutique) de traduire des cultures les unes dans les autres et de valoriser les procédures permettant de les mettre en rapport (« pour Lévi-Strauss et Gadamer, ce n’est que lorsqu’il se confronte à une autre culture ou à un autre texte qu’un intellectuel peut se comprendre lui-même »). Mais, se penchant sur les intellectuels contemporains, il examine plus avant diverses stratégies possibles : espoir de trouver un agent historique au sens traditionnel (Manuel Castells à la recherche de mouvements sociaux dans la société d’information) ; abandon pur et simple des projets globaux et mise en exergue du désespoir comme forme ultime du projet intellectuel ; repli sur un territoire spécialisé (la science ou l’art) ; abandon complet du discours sur la légitimation et les fondements ; enfin la stratégie de Richard Rorty qui vise à mettre un terme à toutes les stratégies en déclarant que la quête de la stratégie est une perte de temps et un faux problème. Bref, l’intellectuel postmoderne, une notion floue qui désigne l’absence de croyance dans une histoire heureuse, se décline au pluriel, et les orphelins d’un projet global vivent dans un monde globalisé. Absence de projet global et globalisation du monde vont de pair. Cela ne va pas sans conséquences puisque le monde est composé de deux groupes, deux nations selon l’expression de Disraéli : celui des « séduits » (du marché et de la consommation) et celui des « réprimés » (les laissés-pour-compte) que l’on a tendance à penser différemment et non pas comme faisant partie d’un même ensemble, i.e. d’une globalité. Ce qui ne surprend pas puisque la globalisation est un processus de dissociation.
O. M.
En écho
PENSER L’EUROPE – Cultures France qui a, entre autres responsabilités, la charge de la diffusion de la pensée française à l’étranger, et le Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay (Cap) ont pris l’initiative d’une nouvelle collection sur l’Europe Penser l’Europe qui se présente sous la forme d’une revue. Les trois premiers titres (publiés en version bilingue – français et anglais – et disponibles sur www.culturesfrance.com) reviennent sur des interrogations toujours indispensables : Identité et mémoire (avec Dominique Schnapper, K. Von Bülow, Timothy Garton Ash …), Les frontières de l’Europe (avec Rémi Brague, Yves Lacoste, J.-C. Victor, René Rémond …), La culture et la diversité (avec Ulrich Beck, K. Pomian, George Steiner …).
CITÉ NATIONALE DE L’HISTOIRE DE L’IMMIGRATION – À l’occasion de l’ouverture du musée de la cité nationale de l’Histoire de l’immigration, la revue Hommes et migrations (www.histoire-immigration.fr) désormais liée à ce musée (voir le résumé de l’évolution de la revue depuis la mort brutale de Philippe Dewitte en mai 2005 en page 4 de la revue) publie un hors série (octobre 2007) sur les publics potentiels de ce musée, un dossier qui s’appuie sur les résultats d’une recherche conduite par le Cadis (voir Olivier Donnat sur les publics et le texte de Michel Wieviorka intitulé « Inscrire l’immigration dans le récit national »). Parallèlement à ce hors série, la revue publie (no 1267, mai-juin 2007) un ensemble sur les collections accueillies et susceptibles d’être accueillies dans ce musée. Aux questions du type : « Comment constituer une collection sur l’histoire de l’immigration qui puisse rentrer dans le patrimoine national ? Comment adapter le pavillon de la Porte Dorée ? » répondent entre autres Hélène Lafont-Couturier (« Les coulisses une collection en formation »), Fabrice Grognet (« Quand “l’étranger” devient patrimoine français ») et deux entretiens, l’un avec des historiens (Nancy Green, G. Noiriel …) et l’autre avec Driss el Yazami sur le rôle des associations. On pourra lire parallèlement la dernière livraison de La Pensée de midi (Paris, Actes Sud, novembre 2007, www.actes-sud.fr) qui est consacrée aux « grandes et petites mythologies méditerranéennes ». Thierry Fabre (qui publie par ailleurs Éloge de la pensée de midi, Arles, Actes Sud, 2007) observe et analyse les lignes de faille du discours de Nicolas Sarkozy sur la Méditerranée, et le sociologue Jean-Louis Fabiani, auteur d’un bel ouvrage sur l’étang de Berre (la Petite Mer des oubliés. Étang de Berre, paradoxe méditerranéen, Manosque, Le bec en l’air, 2006), s’interroge sur ce que signifie esthétiquement le changement du « Midi en Sud ».
DE LA GOUVERNEMENTALITÉ. FOUCAULT, LE CONSEIL D’ÉTAT ET HONGKONG – « La gouvernementalité » après trente ans ? Lors de son cours au Collège de France du 1er février 1978, Michel Foucault a accompli un geste aussi simple que prometteur : il a « transformé une pratique, le gouvernement, en un concept ». Comme la publication, en 2004 aux éditions Le Seuil/Gallimard/Ehess, de Sécurité, territoire et population et de Naissance de la biopolitique permet de revenir sur ce projet (voir déjà le texte de J. Donzelot dans Esprit : « Michel Foucault et l’intelligence du libéralisme », novembre 2005, ainsi que son entretien dans le même numéro avec Gordon Colin : « Comment gouverner les sociétés libérales ? » et les travaux de Guillaume le Blanc), Annales. Histoire, Sciences sociales, septembre-octobre 2007, s’interroge sur l’apport de cette thématique. On lira avec intérêt l’article de Philippe Büttgen (« Théologie politique et pouvoir pastoral ») et celui de Jean-Yves Grenier et André Orléan (« Michel Foucault, l’économie politique et le libéralisme »).
Gouverner n’est pas sans lien avec le rôle du Conseil d’État au sein de l’État français. Un Conseil d’État auquel la revue de science politique Pouvoirs (Paris, Le Seuil, no 123, www.seuil.com) consacre un dossier substantiel et original (voir les articles sur la composition « réelle » du Conseil, sur les carrières « dans et hors » du Conseil, et celui qui porte sur les rapports du Conseil avec la Cour de justice européenne).
Gouverner, c’est aussi la question des rapports entre la république autonome de Hongkong et le pouvoir central chinois. Basé à Hongkong Perspectives chinoises (no 2, 2007, cefc@cefc.com.hk) se devait de publier un ensemble sur Hongkong dix ans après la rétrocession. Alors que certains craignaient que Hongkong devienne « une ville chinoise comme les autres », les coordinateurs de ce dossier estiment que la ville a affirmé son profond attachement à la liberté et n’est pas seulement tournée vers l’économie. Pour s’en convaincre, on se reportera à l’article de Jean-Philippe Béja sur « l’émergence d’une culture politique démocratique ».
Avis
« Esprit public » : une rencontre de débat public est organisée chaque mois à la mairie du 3e arrondissement de Paris, en partenariat avec Esprit et Alternatives économiques (19 h-21 h, salle des fêtes de la mairie du 3e arrondissement, 2, rue Eugène-Spuller, 75003 Paris). Programme du prochain trimestre : lundi 3 décembre 2007 (« Les territoires face à la mondialisation : Paris et le désert français ? », Philippe Martin et Laurent Davezies) ; lundi 7 janvier 2008 (« Le monde en 2050 », Jacques Attali) ; lundi 4 février 2008 (« Omc, Fmi, Banque mondiale : faut-il brûler les institutions économiques internationales ? », Jean-Pierre Landau et Dominique Plihon).
« Justice et reconnaissance » : le séminaire de philosophie du droit (Ihej, Enm, Esprit) a commencé ses travaux et reçoit, le 3 décembre 2007, Frédéric Gros (professeur à l’université Paris XII) : « Reconnaissance et autorité » ; le 17 décembre 2007, Marc Maesschalk (directeur du Centre de philosophie du droit de l’université catholique de Louvain : séminaire sur l’action sociale) ; le 7 janvier 2008, François Dubet (professeur à l’université de Bordeaux et directeur d’études à l’Ehess) : « Reconnaissance et principes de justice » ; le 21 janvier 2008, Jean-François Kervégan (professeur de philosophie à l’université de Paris 1) : « Qu’apportent les théories de la reconnaissance à la philosophie du droit ? » ; le 4 février 2008, Pascal Mbongo (professeur à la faculté de droit de Poitiers) : « Démocratie des identités et police des discours ». Les conférences ont lieu à l’Enm, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur internet : www.ihej.org
L’actualité politique des prochains mois, après la réforme des retraites et celle de l’université, restera fournie : parmi les chantiers de réforme annoncés, plusieurs retiennent l’attention et donneront lieu à des articles dans la revue : la fusion Unedic/Anpe, la démocratie sociale et en particulier le renouvellement du dialogue social. Dans les mois qui viennent, nous nous interrogerons sur la « demande de reconnaissance », qui s’exprime de façon croissante dans la société, d’un point de vue philosophique (avec Axel Honneth en particulier), social et juridique. En février, pour éclairer les élections municipales de mars, nous proposerons un ensemble sur les politiques urbaines, l’échelle territoriale de la commune et la vie politique locale. En mars-avril, en écho à l’éditorial du présent numéro, nous nous interrogerons sur la montée en force du thème de la catastrophe aujourd’hui (Jean-Pierre Dupuy, Antoine Garapon, Frédéric Gros, Frédéric Keck, Frédéric Worms …).
- 1.
Cité par Alain Peyrefitte dans son riche livre la Société de confiance, Paris, Odile Jacob, 1995.
- 2.
Voir Pierre Rosanvallon, la Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, 2006.
- 3.
Thomas Philippon, le Capitalisme d’héritiers. La crise française du travail, Paris, Le Seuil, 2007.
- 4.
Yann Algan, Pierre Cahuc, la Société de défiance. Comment le système social français s’autodétruit, Rapport Cepremap, 2007.
- 5.
J. Julliard, le Malheur français, Paris, Flammarion, 2005.
- 6.
Voir le Rapport annuel 2006 sur la négociation collective, Paris, La Documentation française, 2007.
- 7.
Je me permets de renvoyer, sur ce point, à mon ouvrage Droit du travail et société, t. 2 : les Relations collectives de travail, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, p. 523 sqq.
- 8.
J. Allouche, B. Amann, « Le retour triomphant du capitalisme familial ? », dans De Jacques Cœur à Renault, Presses de l’université de Toulouse I, 1995.
- 9.
Il est intéressant d’apprendre que la fiscalité américaine des successions d’entreprise est plutôt dissuasive, par souci de renouvellement des groupes dirigeants.
- 10.
G. Simmel, cité par P. Rosanvallon, la Contre-démocratie …, op. cit. p. 12.
- 11.
Marianne Massin, les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques, Paris, Grasset/Le Monde de l’éducation, 2001.
- 12.
Simone Weil, l’Œil et l’esprit, Paris, Gallimard, 1964, p. 31-32.