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Dans le même numéro

Les troubles de la mémoire et de l'histoire. Introduction

janvier 2011

#Divers

Les historiens du xxe siècle ont aujourd’hui coutume de situer son commencement en 1914, et sa fin en 1989. Une guerre mondiale l’aurait ainsi ouvert, et la chute d’un mur qui fut le fruit d’une autre guerre mondiale l’aurait fermé. De Sarajevo à Berlin… puis à Sarajevo : car l’histoire ne s’est pas arrêtée à Berlin en 1989, et la guerre ne s’est pas tenue entre ces bornes historiques – l’ex-Yougoslavie nous a vite rappelé que les guerres civiles pouvaient succéder à la guerre froide, la Tchétchénie nous a replacés devant le spectacle de villes rasées et d’un peuple écrasé par son puissant voisin, les opérations américaines et le traitement des prisonniers en Afghanistan et en Irak ont réveillé les spectres du « bourbier » vietnamien, du mensonge d’État et de la torture. Dans l’Afrique des grands lacs, les tensions ethniques et religieuses continuent bien souvent de prendre le visage sanglant de la guerre. L’histoire continue… pour le pire.

En France, si on laisse de côté la participation de soldats français à la guerre en Afghanistan, quasi absents de la représentation publique et même médiatique, sauf lorsque plusieurs sont tués en même temps, le rapport à la guerre relève essentiellement de la mémoire collective, non pas seulement de la commémoration mais de l’arc entier de la « représentation du passé ». À cet égard, on constate que la mémoire des guerres du xxe siècle hante le présent (davantage peut-être que le présent des guerres), aussi bien au plan politique qu’au plan esthétique, romanesque, cinématographique. Des controverses suscitées par une fiction qui nous place dans la tête d’un bourreau nazi cultivé (les Bienveillantes) ou, au pôle opposé, par un faux « roman » qui prétend nous restituer le monologue intérieur d’un témoin capital du sort des Juifs dans le ghetto de Varsovie (Jan Karski), jusqu’au rappel, par le cinéma, du rôle des « indigènes » des colonies dans les armées alliées (Indigènes), en passant par le succès télévisuel d’une série sur un village français sous l’Occupation, c’est la mémoire de la Seconde Guerre mondiale qui semble dominer les esprits du xxie siècle commençant. En demandant aux professeurs des lycées de lire aux élèves la lettre de Guy Môquet, en se rendant solennellement, chaque année, sur le plateau des Glières, et même en émettant l’idée vite abandonnée que chaque élève des écoles « adopte » un enfant juif mort dans les camps, l’actuel président de la République a illustré la centralité de cette référence, qui continue de garder une forte valeur de légitimation (à travers la filiation revendiquée par rapport au gaullisme, héritage disputé à droite). Comme le remarquait récemment Pierre Nora, cependant, ce Président n’a pas de chance avec l’histoire : presque toutes ses initiatives en la matière se sont soldées par des échecs, soit en raison d’arrière-pensées électoralistes trop visibles, soit en raison d’une improvisation « intuitive » qui se heurta à la sensibilité des témoins et acteurs de la période (comme Simone Veil confiant que « son sang s’était glacé » en entendant Nicolas Sarkozy lancer son idée de l’adoption d’un enfant mort dans les camps par tout écolier) aussi bien qu’à celle des historiens. Ce sont, paradoxalement, ces derniers qui expriment aujourd’hui les plus fortes réserves face à la dernière initiative « historique » du gouvernement, le projet d’un musée de l’Histoire de France – les uns s’inquiètent en raison de l’ombre portée par la manipulation récente du thème de « l’identité nationale », les autres parce que les finalités, les objectifs énoncés à l’appui de ce coûteux projet semblent parfaitement flous. La justification avancée pour ce musée est de (re)constituer une histoire nationale unifiée, face à la menace que ferait courir sur la République la diversification dite communautariste « des » mémoires. Mais cette orientation entre en tension avec le souhait affiché d’associer la recherche historienne à une muséographie qui ne peut se permettre de recourir au « roman national » tel qu’il avait été construit sous la IIIe République : celui-ci a en effet été, depuis, entièrement déconstruit par les historiens, dans ses mythes fondateurs (« nos ancêtres les Gaulois », en fait bien peu « autochtones ») comme dans ses partis pris idéologiques (la glorification de la colonisation). Est-ce à cette histoire savante, déprise de sa mythologie nationaliste, complexe, avec ses pages glorieuses et ses pages sombres, passée aux cribles de la critique, que le musée de l’Histoire de France entend faire droit ? Ou s’agit-il de construire un nouveau grand récit nationaliste, comme on peut le craindre si l’on songe que le candidat Sarkozy n’avait pas hésité à reprendre un slogan du Front national (« la France, on l’aime ou on la quitte ») ? Ce n’est pas tant, nous semble-t-il, la légitimité de l’idée même d’un musée de l’Histoire de France (pourquoi pas ?) qui est en question, que son articulation avec l’agitation antérieure, par ce gouvernement et ce Président, du thème de l’identité nationale, dont ce projet apparaît comme la continuation par d’autres moyens.

À cet égard, il est sûr que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, et en France de l’Occupation, continue de déterminer les perceptions du présent, jusque dans la critique même de ce gouvernement : l’annonce de la généralisation de la déchéance de nationalité pour certains crimes, l’insistance sur « l’identité nationale » ou une politique-spectacle d’expulsion des « Roms » ont ainsi suscité des comparaisons, dont la pertinence varie, avec le passé vichyste.

Si certains intellectuels s’interrogent sur le recours abusif à une mémoire qui s’obséderait de ces « heures noires1 » et userait ad nauseam de la comparaison avec Vichy au point de paralyser toute analyse des problèmes réels du présent, et notamment de l’intégration des immigrés, il faut remarquer qu’en France, la mémoire d’autres guerres du xxe siècle revient aussi, aujourd’hui avec insistance, mais plutôt en dehors de la sphère de l’État, cette fois : ainsi la guerre d’Algérie fait-elle l’objet d’appropriations romanesques (Des hommes, de Laurent Mauvignier2) et cinématographiques (Mon Colonel, de Laurent Herbiet, sur un scénario de Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg, ou sur un mode plus indéterminé, Flandres de Bruno Dumont) mais aussi de nouvelles enquêtes historiques et documentaires3 qui nous rappellent, par exemple, que le président de la République qui abolit la peine de mort fut un ministre de l’Intérieur qui n’opposa nulle résistance à son application à grande échelle contre les insurgés algériens. La guerre d’Algérie est de mieux en mieux documentée par les historiens et de plus en plus investie par le roman et le cinéma, mais sa mémoire « officielle » reste difficile ; en revanche, la guerre de 1914-1918 semble s’effacer des mémoires (mais non de l’historiographie, vivace), concomitamment avec la mort des derniers poilus, au point d’inspirer aux autorités chargées de réfléchir à un éventuel « excès de commémoration » quelques velléités de toilettage du calendrier. L’article de Marc Crépon met en cause la logique, ou l’idéologie, à l’œuvre dans cette volonté et dans les choix suggérés de suppression de certaines dates – notamment la crispation particulière sur la mémoire, pourtant récemment parvenue à une reconnaissance publique, de l’esclavage. Il s’agit d’interroger les présupposés bien partagés du rapport de la commission Kaspi pour « la modernisation des commémorations publiques », qui stigmatise la « repentance », le « particularisme » des mémoires « communautaires », la tendance à la « compassion » qui viendrait menacer « l’unité spirituelle » de la nation. Autant d’oppositions et d’éléments présentés comme des évidences, des alternatives qu’il s’agit de mettre en question en montrant que la diversité des dates que l’on se propose tranquillement d’amalgamer ou de supprimer renvoie à la dimension plurielle et hétérogène de la mémoire collective, et que loin de rimer nécessairement avec la ruine de toute unité, elle pourrait être prise comme une ressource pour penser le sentiment d’appartenance sur un mode ouvert à la mémoire des autres.

De façon plus générale, la variété extrême des types de représentation (commémorative, historique, fictionnelle…) et des usages (politiques, idéologiques, esthétiques…) de la mémoire des guerres du xxe siècle, qu’on vient d’évoquer rapidement, donne tout son poids à la question dont Marc Crépon a fait le fil rouge de son récent ouvrage : « Que faut-il retenir des guerres du xxe siècle ? […] Quelle est la responsabilité de la pensée, lorsqu’elle s’expose à cette mémoire4 ? » Dans Vivre avec…, la question est abordée en tant qu’elle s’est posée à la philosophie du xxe siècle, de Sartre à Pato?kà, de Levinas à Derrida, de Heidegger lui-même à Ricæur. C’est dans cette perspective, et sur une proposition de Marc Crépon, que trois textes de ce dossier ont été conçus5, suivant deux questions directrices : quels effets l’expérience de ce qui a été souvent présenté et vécu, dès 1914-1918, comme l’avènement d’une forme nouvelle, extrême, de la guerre – la « guerre totale » – a-t-elle eu sur la philosophie, notamment, d’un côté, sur la philosophie de l’Histoire, et de l’autre sur ce qu’on peut appeler l’anthropologie de la mort, de l’homme-mortel, ou, si l’on veut, de « l’homme-en-relation-avec-la-mort » ? Mais aussi : comment nos sociétés contemporaines peuvent-elles, doivent-elles assurer à l’égard des millions de morts de ces guerres, à l’égard de l’expérience humaine que chacune de ces guerres représente, une mémoire « juste » (si quelque chose comme une mémoire juste est possible) ?

La première question est abordée par Christophe Bouton, à partir de la volonté, manifestée par l’historien-philosophe Reinhart Koselleck, d’ajouter à la catégorie heideggérienne de « l’être-pour-la-mort » ou du « pouvoir mourir », ce qui constitue, en particulier dans la guerre, son revers : le « pouvoir tuer ». Il s’agit par là de ne plus jeter un voile sur « l’autre face » de l’héroïsme guerrier qui a longtemps inspiré les « philosophies de l’Histoire » héroïques (Heidegger compris, sans doute, avec l’ouverture finale d’Être et temps vers une « historicité authentique » placée sous le signe de l’affrontement de la mort) : si le héros est celui qui prend le risque de la mort, il est aussi celui qui donne la mort. Mais cette prise en compte du « pouvoir tuer » doit-elle déboucher sur une anthropologie pessimiste qui généralise la « pulsion de meurtre », ainsi substituée à une anthropologie héroïque ? Une telle anthropologie – représentée aujourd’hui par Wolfgang Sofsky – ne présente-t-elle pas un nouveau risque, celui de naturaliser, et par là de dépolitiser la question des conditions historiques qui ont rendu possible la « libération » de la « violence extrême » et du « meurtre de masse » ?

La seconde question, celle de la possibilité d’une « juste mémoire », fait écho – jusque dans l’emprunt de cette formule – aux réflexions de Paul Ricæur dans la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. L’article de Jean-Claude Monod propose une relecture de cet ouvrage fondamental, dix ans après sa parution : la typologie des « abus de mémoire et d’oubli » qui y était dressée par Ricæur semble trouver toute sa pertinence critique aujourd’hui, à condition d’écarter quelques malentendus propices aux polémiques.

La mémoire du passé peut être menacée non seulement par l’oubli, mais par la généralité, le cliché, la banalisation « anthropologique » de ce qui a relevé d’« états d’exception » historiques, voire les confusions du bon sentiment. Face à cela, Ricæur faisait valoir non seulement les vertus de la rigueur historique, mais aussi la force individualisante de la fiction ou du récit de la mémoire particulière. Aussi est-ce sur la problématique ricœurienne de la « refiguration » narrative que Myriam Revault d’Allonnes prend appui dans sa méditation sur l’œuvre magnifique de Daniel Mendelsohn, les Disparus : on peut voir dans ce « travail de mémoire » la donation d’un récit individuel à des vies anéanties par la Shoah, « refiguration » de six destins – « six sur six millions » qu’il s’agit aussi, paradoxalement, d’arracher à une possible réduction à l’horreur et au pathétique – car il y eut, dans ces vies, d’autres dimensions que leur fin.

Préserver le souvenir des morts de l’imaginaire de la mort en masse et de la « masse des morts » : par ce souci, la réflexion sur les témoignages de l’extrême s’entrelaçait chez Ricæur avec le registre de la mémoire privée, du souvenir des proches disparus, dans les fils silencieux qui relient la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli avec le texte posthume, Vivant jusqu’à la mort. De même, sous l’ensemble des réflexions ici réunies sur la mémoire des guerres et des crimes de masse court un souci qui peut se manifester sur un plan quotidien, à chacun : celle d’une mémoire des morts qui ne soit ni hantise ni captation, mais travail de vie.

  • 1.

    Alain Finkielkraut, « Le devoir de justesse », préface à l’ouvrage collectif l’Interminable écriture de l’extermination, Paris, Stock, 2010.

  • 2.

    Laurent Mauvignier, Des hommes, Paris, Minuit, 2009. Comme l’observe cependant Jérôme Garcin dans un article reproduit en 4e de couverture, Des hommes « n’est pas un roman sur la guerre d’Algérie, c’est un livre où parlent tous ceux qui ne retrouveront jamais la paix. C’est un livre sur la guerre qui continue après la guerre, […] désormais intérieure, comme une hémorragie interne dont on ne guérit pas ».

  • 3.

    François Malye et Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Calmann-Lévy, 2010. Un documentaire des mêmes auteurs sur ce sujet a été diffusé sur France 2.

  • 4.

    Marc Crépon, Vivre avec. La pensée des morts et la mémoire des guerres, Paris, Hermann, 2008, p. 91.

  • 5.

    Les textes de Marc Crépon, Christophe Bouton et Jean-Claude Monod ont fait l’objet de communications dans le cadre d’une journée sur « Histoire et mémoire des guerres du xxe siècle » coorganisée à l’École normale supérieure (Paris) le 22 octobre 2009 par les Archives Husserl (Cnrs, Umr 8547) et l’Université de Bordeaux III.

Jean-Claude Monod

Philosophe, il s'intéresse en particulier aux rapports entre politique et religion, ainsi qu'à l'articulation entre démocratie et pouvoir, notamment dans l'interrogation qui est au coeur de son livre, Qu'est-ce qu'un chef en démocratie? Politiques du charisme (Paris, Seuil, 2012).

Dans le même numéro

Que faire de la mémoire des guerres du XXe siècle ?

A propos de la modernisation des commémorations

Pouvoir mourir et pouvoir tuer : questions sur l'héroïsme guerrier

La vie refigurée : Les Disparus de Daniel Mendelsohn

L'horrible, l'imprescriptible et l'admirable : relecture de Paul Ricoeur