True Detective : des ténèbres jaillit la lumière
La représentation du sud des États-Unis occupe une place majeure dans le paysage audiovisuel américain. Il n’est pour s’en convaincre que de songer à deux œuvres cinématographiques récentes, les Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin et Mud de Jeff Nichols, dont le trait commun est le désir de célébrer, à travers le prisme du regard enchanté de jeunes héros, l’Amérique rurale restée fidèle aux valeurs de liberté et d’indépendance des pionniers.
Gothique autiste
Autrement plus sombre est la peinture que fait Nic Pizzolatto, le créateur de True Detective, une série policière encensée par la critique, de la Louisiane, sa terre natale. Parce que l’image qu’elle donne du Sud est celle d’une terre de violence, d’un pays en proie à la décadence, True Detective s’inscrit dans le courant littéraire du gothique sudiste (Faulkner, Caldwell, McCullers) dont les thèmes clefs sont le poids du passé et l’omni -présence du mal. De la Nuit du chasseur à No Country for Old Men en passant par Délivrance, nombre de films cultes relèvent de la fiction gothique sudiste. De la tradition du Southern Gothic, l’auteur de True Detective est, avec les écrivains Cormac McCarthy et Donald Ray Pollock, un des plus brillants héritiers.
Le principe organisateur du dispositif narratif est celui de la double enquête : c’est à l’occasion d’une enquête sur un crime rituel commis en 2012 que deux inspecteurs de police de l’État de Louisiane font le récit de celle qu’ils ont menée sur un meurtre similaire perpétré dix-sept ans plus tôt, en 1995. Ce procédé narratif novateur est la pierre de touche de True Detective. Non qu’il révolutionne les codes de la fiction policière, mais il confère à l’intrigue une plus grande complexité : à la double ligne narrative inhérente au genre, au temps du crime et au temps de l’enquête, s’ajoute une troisième temporalité liée aux nouvelles investigations consécutives aux soupçons que fait naître la descente aux enfers de Rust Cohle, un des inspecteurs interviewés qui, en l’espace de quelques années, s’est enfoncé dans la marginalité. Par sa raideur corporelle traduisant une profonde tension intérieure, par sa voix caverneuse comme venue d’outre-tombe, Matthew McConaughey confère à ce personnage hanté par les fantômes du passé un relief saisissant.
L’enquête criminelle se double d’une enquête sur la personnalité de Rust Cohle. Son coéquipier, Marty Hart (Woody Harrelson), au profil plus conventionnel, qui a des difficultés à concilier sa vie professionnelle et sa vie privée, est le représentant du spectateur dans la fiction : le cheminement qu’il entreprend en direction d’un collègue au comportement déconcertant au terme duquel il accède à une meilleure compréhension de son être répond à celui du spectateur, qui entre progressivement dans les raisons du drame intérieur que vit Rust Cohle. Plus intéressante que l’intrigue policière dépourvue d’originalité est l’énigme que représente le changement radical de vie opéré par Rust Cohle. Par le jeu permanent entre trois temporalités, par la multiplication des narrateurs, par le décalage entre le témoignage des intéressés et la réalité s’inscrivant sur l’écran, le souffle romanesque qu’apporte cette technique narrative fait toute la singularité de cette fiction policière.
La contamination du mal
Au fondement de l’univers de True Detective, il y a le mal. Rien ne saurait mieux en témoigner que la scène inaugurale, dans laquelle les deux inspecteurs découvrent, horrifiés, le corps d’une prostituée assassinée selon un rite satanique. Il en est des vues aériennes sur les terres marécageuses de Louisiane qui jalonnent le récit comme de celles qui, au début de la Nuit du chasseur, annoncent l’arrivée imminente du diable dans une petite bourgade dont la population n’a pas encore été contaminée par la corruption des grandes villes : elles donnent le sentiment de vivre dans un monde tombé sous l’emprise du mal. Probablement le réalisateur, par l’usage de couleurs désaturées, a-t-il voulu suggérer que l’empire des ténèbres étend son ombre sur un paysage qui semble comme frappé de malédiction.
Contraints de s’aventurer pour les besoins de l’enquête dans la jungle du bayou, dans des terres sauvages désertées par l’humanité, les deux policiers renouent avec l’héroïsme de la Frontière. Dans la wilderness sudiste, l’être primitif qui menace l’ordre de la civilisation n’est pas un Indien mais un ogre qui dévore les enfants. Mais la menace ne se limite pas au milieu naturel : un des traits constants de la représentation des paysages de Louisiane est qu’en arrière-plan des bayous se trouvent des usines dont les émanations paraissent tout aussi dangereuses que la nature luxuriante qui figure au premier plan. Il pèse sur l’univers de True Detective un sentiment oppressant de claustrophobie. C’est que, de quelque côté que l’on examine la Louisiane portée à l’écran, il n’y a aucune échappatoire à l’enfer dans lequel les représentants de la loi ont le sentiment de vivre, ainsi que le suggèrent les multiples symboles sataniques du générique.
Si le thème du conflit entre coéquipiers est une ligne directrice du récit, l’auteur donne cependant à ce ressort narratif classique du polar une couleur originale : plus que d’ordre éthique ou professionnel, le différend qui oppose Marty Hart à Rust Cohle est de nature religieuse. C’est Marty Hart qui lance la conversation au retour de la scène de crime, dont de nombreux indices laissent penser que la prostituée a été victime d’un sacrifice commis dans le cadre d’un culte vaudou. L’horreur du crime le pousse non pas à entrer dans un accès de colère ni à exprimer un désir de vengeance mais à demander à son partenaire s’il croit en Dieu. Ce n’est pas qu’il soit mystique, mais il considère que la religion est le fondement de l’ordre social, qu’elle est une institution capable de faire obstacle aux puissances du mal. Pour peu qu’on songe au comportement du policier de No Country for Old Men, on en vient à se demander si, face à l’étendue du mal, le besoin qu’il éprouve de méditer sur le sens de la vie et de la création n’est pas un trait caractéristique de la figure du policier sudiste.
C’est peu de dire que la vision du monde qu’expose Rust Cohle, empreinte d’une profonde noirceur métaphysique et doublée d’une infinie misanthropie, heurte son collègue. Qu’elle trouve sa source dans la grave dépression qu’il traverse depuis la mort de sa petite fille, à la suite de laquelle il a sombré dans l’alcoolisme et la toxicomanie, ne le rassure pas pour autant. Dans une région où la quasi-totalité de la population est croyante, où chacun estime que la foi est le garant de la morale, les soupçons se portent évidemment vers celui qui ne fait pas mystère de son athéisme.
Nul mieux que l’inspecteur Hart lorsqu’il se demande « s’il est mauvais » exprime la hantise constitutive de nombre de polars. Celle-ci tient moins à la crainte de voir le criminel échapper à la justice qu’à la peur d’être contaminé par le mal que l’on combat. Peut-on sortir indemne de la lutte contre le mal ? S’agissant de Rust Cohle, tout laisse supposer le contraire : si, du fond de l’exil intérieur auquel il s’est condamné, il s’est éloigné du monde des vivants, il s’est en revanche rapproché, en commettant des meurtres dans le cadre d’une mission d’infiltration d’un réseau de trafiquants, d’une zone grise d’où, dit-il, « il se sent connecté à la vérité cachée de l’univers ». Si, au plus fort de l’action, il parvient à garder le contrôle de soi, il en est autrement de l’inspecteur Hart qui, à la vision du spectacle révoltant qu’offrent des enfants abusés, succombe à la violence et massacre le monstre qui a commis ces actes pédophiles. Le destin de ce policier à la carrière et à la famille modèles est de connaître, à quelques années d’intervalle, la même déchéance que son coéquipier. Comme lui, il quittera la police et perdra sa famille.
Tout se passe comme si la fiction de True Detective était fondée sur le schème de la répétition, comme si chaque circonstance du récit devait se reproduire. Ainsi, le même type de crime rituel que celui dont ils croyaient avoir mis l’auteur hors d’état de nuire se renouvelle dix-sept ans plus tard. De même, le divorce de Hart est dû à un second adultère et l’éviction de Cohle de la police à une seconde infraction disciplinaire. Cette répétition est la marque du poids de la fatalité qui les condamne à tomber en disgrâce. De même que Hart, en sombrant dans la violence, paie un lourd tribut moral à la défense de la loi, Cohle, par la quête obsessionnelle qu’il poursuit en solitaire, finit, à l’image du capitaine Achab, par perdre une part de son humanité. À l’entendre, tel le malin, murmurer à l’oreille d’une mère infanticide de se suicider, on mesure combien sa confusion morale le conduit aux portes de l’abomination.
La loi et la morale
Quelle image du représentant de la loi cette fiction policière propose-t-elle ? Celui-ci a une nature duelle : si sa déchéance morale est inévitable, il y a en lui une forme de stoïcisme qui relève de la sainteté. Plus que son courage physique, c’est sa force d’âme qui importe : de la façon dont les interviews accordées par ces deux inspecteurs se transforment en une véritable confession tant est prégnant leur besoin de se délivrer du sentiment de culpabilité qui les tenaille, il est tentant de conclure que leur héroïsme réside, plus que dans leur aptitude à faire respecter la loi, dans leur capacité à endosser la part de culpabilité que rejettent les psychopathes qu’ils traquent.
C’est à se demander si leur mérite principal ne tient pas à leur faculté à assumer le transfert de culpabilité consécutif à toute affaire criminelle. Ils puisent leur motivation dans leur culpabilité morale : leur décision de poursuivre l’enquête qu’ils pensaient avoir résolue ne résulte ni de la découverte de nouvelles preuves scientifiques ni de l’injonction de leur hiérarchie mais de la dette dont ils veulent s’acquitter. La raison pour laquelle, en dépit des actions illégales dont ils se sont rendus coupables, ils n’ont pas perdu leur âme est qu’ils ont su rester fidèles à la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée : de même qu’il est tout à l’honneur de Hart de n’avoir jamais cédé aux pressions des enquêteurs qui l’incitaient à trahir son partenaire, de même Cohle ne démord pas, dût-il être frappé d’ostracisme, de l’engagement qu’il avait pris auprès des victimes de leur rendre justice.
La représentation du tueur diabolique se plie aux conventions de la culture sudiste. Il est en tout point conforme à la figure du redneck dont les apparitions dans Délivrance ou Massacre à la tronçonneuse ont marqué les esprits : il s’agit de ruraux dégénérés, sadiques et incestueux qui semblent n’avoir jamais été touchés par la civilisation. La particularité de ce serial killer pratiquant des rituels de sorcellerie est qu’il est le bâtard du patriarche d’une famille patricienne qui a exercé son droit de cuissage de manière frénétique dans toute la région. True Detective apporte une nouvelle confirmation que l’énigme du mal est à chercher dans la culture sudiste dans une tare héritée des générations précédentes. C’est dire combien le spectre de l’esclavage continue de hanter la mémoire des régions du sud des États-Unis.
Étrange décision que prennent les deux enquêteurs après avoir localisé le coupable : plutôt que d’attendre des renforts, ils préfèrent l’affronter seuls. C’est que leur besoin d’expier les pousse à s’offrir en holocauste : bien que grièvement blessés, ils finissent par vaincre le démon qui hantait les bayous. Ce déchaînement cathartique de violence a un double effet purificateur. Non seulement, en expulsant le mal de la communauté, les héros restaurent l’harmonie sociale mais, en outre, par leur souffrance, ils rachètent leurs fautes. Dans cette façon d’associer la barbarie au sacré, la violence à la rédemption réside un des nœuds obscurs les plus troublants de la culture américaine.