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Jean-Marc Ayrault en 2012 | Flickr
Jean-Marc Ayrault en 2012 | Flickr
Dans le même numéro

Les conditions de l’inclusion

entretien avec

Jean-Marc Ayrault

novembre 2020

Le président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage souligne le besoin de reconnaissance chez les personnes noires en France. Celle-ci passe par une meilleure connaissance de l’histoire, capable de prendre en compte les héritages de l’esclavage et de la colonisation, pour refonder un récit national inclusif.

Ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault est aujourd’hui président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Maire de Nantes de 1989 à 2012, il y a mené de nombreuses actions pour faire reconnaître la place de l’esclavage et de la traite dans l’histoire de la ville. À l’Assemblée nationale, avec Christiane Taubira, il a porté la loi qui a reconnu en 2001 l’esclavage comme crime contre l’humanité et qui a donné naissance, par étapes successives, au Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage puis à la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, inaugurée en novembre 2019. Nous l’avons interrogé sur le rôle de la fondation et l’inscription de son action dans un ensemble d’initiatives publiques et privées destinées à faire mieux connaître la diversité de la société française.

 

Au printemps 2020, à la suite de la mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis, des manifestations de solidarité avec le mouvement Black Lives Matter se sont organisées partout dans le monde, et notamment en France. Avez-vous été surpris de l’ampleur de ces manifestations, et de leur tonalité ?

Malheureusement, ce n’est pas la première fois qu’un Noir américain est tué par la police. Cela donne souvent lieu à de vives réactions aux États Unis. Cette fois, la réaction a été mondiale. Il est vrai que l’époque évolue : les réseaux sociaux contribuent à nous connecter tous aux mêmes flux d’information et ils ont dans ce cas joué un rôle évident. L’image est tellement violente et brutale qu’on ne peut pas avoir de doute sur ce qui est arrivé à George Floyd. Elle a déclenché une réaction en chaîne et George Floyd est devenu un symbole de l’injustice et du racisme à un niveau global. Avons-nous, à la fondation, été étonnés de voir à quel point les Français sont sensibles à la question des discriminations et du racisme ? D’emblée, je répondrais que non. Ce qui nous paraît nouveau et très positif, en revanche, c’est l’intérêt des jeunes générations pour les questions liées au passé colonial de la France, avec toute leur complexité historique.

Il est certain qu’il existe une forme de souffrance, ainsi qu’un besoin de reconnaissance, chez les personnes noires en France. Et celles-ci se sont cristallisées, récemment, autour de la question des violences policières et des contrôles d’identité. Le comité Vérité et justice pour Adama a organisé un mouvement et des manifestations, mais il y a également eu des manifestations en province et dans le reste de l’Europe. L’affaire Adama montre surtout, pour moi, à quel point nous avons besoin d’une justice efficace. Tout en disant cela, je maintiens que le slogan « Tout le monde déteste la police » ne peut pas être approuvé par notre fondation. Ce qui n’empêche pas en revanche de s’interroger, de façon parfaitement normale et saine dans une démocratie, sur les méthodes et pratiques de la police.

Plus fondamentalement, les slogans des manifestations reflétaient le besoin de prise de parole éprouvé par beaucoup de gens qui en sont privés. Il y a là quelque chose de comparable à ce qui s’est passé avec le mouvement #MeToo : nous sommes dans un moment où la parole s’amplifie, où elle s’assume, où elle dénonce, parfois de façon excessive, mais toujours à partir d’une réalité. Ce n’est pas un hasard si les mots « respirer », « irrespirable », « j’étouffe » ont été employés dans ces manifestations. Les acteurs étouffent du contexte dans lequel on évolue et du racisme ambiant. Ces mouvements ne sont pas pour autant des manifestations sécessionnistes ou séparatistes, comme certains se plaisent à le croire, ni indigénistes ou racialistes… Ce qui ressortait de ces manifestations, ce n’est pas une volonté de défier la République, mais des voix qui s’élèvent pour lui demander d’être fidèle à elle-même.

Les deux manifestations qui se sont déroulées dans ma ville, à Nantes, se sont terminées en silence au Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Ce n’est pas un choix qui démontre un rejet des institutions ! Il est donc essentiel d’écouter ce qui a surgi de ces mouvements. Des jeunes, principalement, se sont exprimés ; ils l’ont fait avec leurs mots, leur sensibilité, et parfois leur méconnaissance de l’histoire. Cette jeunesse interpelle les générations antérieures : nous devons répondre à ses questions si nous voulons contribuer à renforcer un lien social durable et la capacité à vivre ensemble dans la communauté nationale. Aujourd’hui, on sent poindre les risques d’effritement de ce lien. Or notre objectif, en tant que Fondation pour la mémoire de l’esclavage, est bien de créer les conditions d’une inclusion, fondée sur la justice et la vérité, pas d’une sécession ni d’une division.

Ces manifestations ont eu lieu en juin, alors que la France sortait tout juste de confinement. Elles ont pu donner le sentiment que surgissaient tout d’un coup, dans l’espace public, des minorités que l’on dit « visibles », mais qui restent le plus souvent, en réalité, largement invisibles. Quel lien faites-vous entre l’expérience de l’épidémie et cette vague de contestation ?

Il existe en effet une tendance à la séparation géographique, qui pousse chacun à vivre dans son quartier, qu’il soit populaire ou bourgeois. Si l’on voulait vraiment parler de sécession, on pourrait d’ailleurs évoquer le cas de ces quartiers aisés, qui manifestent parfois de véritables attitudes de repli. La crise sanitaire révèle subitement une réalité, celle de la diversité des populations et des conditions de vie en France. D’un seul coup, cette diversité apparaît. Mais qu’elle apparaisse ne suffit pas : il faut qu’elle soit reconnue. Notre objectif à la fondation est précisément d’apporter des clés pour que tout le monde s’y retrouve et se sente à l’aise. Le but n’est pas de culpabiliser les uns pour libérer les autres.

La loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, dite loi Taubira, a marqué en 2001 une étape importante dans ce travail de reconnaissance. À quelles dynamiques sociales et politiques correspondait-elle et quel chemin a été parcouru depuis ? Pourquoi est-ce encore si difficile, en France, de parler de l’héritage de l’esclavage et de la colonisation ?

La loi Taubira constitue en effet un tournant. Jusque-là, les interpellations, prises de position ou revendications étaient surtout le fait d’associations militantes, souvent basées en outre-mer, ou animées par des ultramarins dans l’Hexagone. Les premières journées de commémoration de l’abolition de l’esclavage apparaissent d’ailleurs dans les outre-mer dès les années 1980, d’abord spontanément puis de façon officielle par une loi votée en 1983, sous le premier mandat de François Mitterrand. De nombreux artistes se sont également exprimés, ainsi que des mouvements sociaux. Je pense par exemple à la marche du 23 mai 1998 à Paris, qui a rassemblé des milliers de personnes afro-descendantes qui revendiquaient l’égalité des droits ainsi que la reconnaissance de leur appartenance à la nation française. Tout cela a été précurseur du travail de l’Assemblée nationale.

Lorsque Christiane Taubira, qui venait d’être élue députée de la Guyane, est arrivée à l’Assemblée nationale, j’étais moi-même président du groupe socialiste, et Lionel Jospin Premier ministre. Sa proposition de loi, à laquelle nous avons d’emblée été favorables, a soulevé l’enthousiasme, puis une série de peurs et de réticences, que Christiane Taubira a d’ailleurs racontées dans un numéro d’Esprit1. Mais en définitive, le texte a été adopté quasiment à l’unanimité. Ce qui est très important, puisque selon les deux premiers articles de cette loi, la France reconnaît d’une part, « que la traite et l’esclavage sont un crime contre l’humanité » et de l’autre, « l’obligation d’enseigner cette histoire dans les programmes scolaires ».

On célébrera les vingt ans de cette loi l’année prochaine ; ce sera un temps fort pour notre fondation. Nous faisons d’ailleurs paraître ces jours-ci un rapport sur son impact en matière de programmes scolaires et éducatifs. Globalement, les choses ont bougé dans le bon sens, mais de façon très insuffisante. L’État n’est pas le plus allant : souvent, les plus engagés sont les collectivités locales, les mairies, les écoles, les associations, les artistes. La région Guadeloupe, à l’initiative de Victorin Lurel, a par exemple créé le MACTe (Mémorial ACTe) de Pointe-à-Pitre. Mais on ressent aujourd’hui une forme de régression dans les initiatives, ainsi que la peur de la crispation identitaire.

À mon sens, ce recul s’explique en partie par l’ignorance. Peu de gens, par exemple, savent ce qu’était le Code noir. Or cette ignorance n’est pas uniquement celle de la jeunesse ; c’est aussi celle des élites françaises. Toute une génération a grandi dans la méconnaissance totale de ces questions, et craint aujourd’hui que l’on n’ouvre une boîte de Pandore. Par ailleurs, une certaine idéologie identitaire a pris une place importante dans le débat public. Les stéréotypes racistes sont implantés, parfois de façon extrêmement polémique. Voyez la difficulté qu’a la France à revenir sur les événements de la guerre d’Algérie. Même constat pour ceux de Vichy. Il a fallu attendre le discours de Jacques Chirac au Vél’ d’Hiv’ pour que la France reconnaisse une part de responsabilité dans la déportation des Juifs.

Le rapport au passé nécessite de la pédagogie, du respect, de l’écoute. C’est en cela que je parle de régression : on s’attache à nouveau à un récit national qui présente l’histoire comme un bloc monolithique. Mais l’histoire de France n’est pas un bloc ; c’est un tout. Il faut pouvoir l’enseigner, l’étudier, mais également effectuer les actes de mémoire qui sont là pour rappeler et réconcilier. Dans l’appel rédigé en 2008, Liberté pour l’histoire, Pierre Nora écrivait : « Désormais, chaque minorité exige au nom de la mémoire de réintégrer l’histoire commune. » Mais précisément, ce n’est pas l’histoire des minorités qui est en question, mais notre histoire commune. Il ne s’agit aucunement de rentrer dans une concurrence des mémoires : lorsque la fondation s’est créée, nous avons par exemple noué des liens avec la Fondation pour la mémoire de la Shoah, avec laquelle nous travaillons. La question n’est pas de savoir si on en fait plus pour les uns ou pour les autres… Nous appartenons à une communauté nationale de laquelle nous ne devons rien méconnaître.

Ce travail de prise en compte reste encore à faire. Je pense qu’il sera salutaire et libérateur, car la diversité française n’est pas un projet idéologique ; c’est une réalité historique. Et dans cette réalité, chacun doit pouvoir se sentir reconnu dans ce qu’il est. Aujourd’hui, des voix pessimistes s’élèvent et craignent qu’on ne remette en cause la stabilité du pays et du pacte national. Mais la France est l’un des pays où l’on compte le plus de mariages mixtes : cela montre bien notre capacité à conjuguer cette diversité, et à en faire une richesse. A contrario, il ne faut pas verser dans un autre écueil qui serait celui de la culpabilisation. Il faut transcender la douleur et la souffrance en nommant les choses, en osant dire ce qu’a été la traite, ce qu’ont été l’esclavage et la colonisation, mais en mettant l’accent sur notre héritage commun, qui produise des valeurs partagées. C’est ce que Glissant essaie, de façon poétique, de concevoir autour de l’idée de créolisation, qui n’est ni l’assimilation, ni le communautarisme. Les outre-mer ont de ce point de vue beaucoup à nous apprendre. La Réunion est un exemple saisissant de la capacité de communautés et de religions diverses à vivre ensemble. Le président du conseil départemental, Cyrille Melchior, souhaite même faire classer cet art de vivre au patrimoine mondial de l’Unesco !

La France n’est pas le seul pays européen où descendants de colons et de colonisés, d’anciens esclaves et de propriétaires d’esclaves, vivent désormais ensemble. Quels enseignements peut-on tirer des comparaisons avec les politiques menées par nos voisins européens dans ce domaine ? Avez-vous le sentiment que les sociétés européennes avancent au même pas ? Et les institutions ?

Sur le plan mémoriel, nous nous situons dans un entre-deux par rapport aux autres pays européens. Les Portugais et les Espagnols, par exemple, sont très en retard par rapport à ce qui a été fait en France. La situation est en revanche bien plus avancée en Angleterre. À Liverpool, on trouve un musée national de l’esclavage, qui effectue un important travail pédagogique. Liverpool était une plaque tournante du commerce triangulaire ; cette histoire est très présente dans la ville, et assumée par les autorités politiques, les intellectuels et les associations. Récemment, la Banque d’Angleterre a également commencé à s’intéresser à sa propre histoire. La Banque de France en est encore loin… Or il ne faut pas oublier que, quand l’esclavage a été aboli en 1848, ce ne sont pas les esclaves qui ont été indemnisés, mais les propriétaires. Il fallait faire fructifier cet argent et c’est ainsi que le système financier français s’est développé dans ces territoires. L’abolition a été l’occasion d’investir dans l’étape suivante, à savoir la colonisation.

En France, il n’y a pas eu de parole officielle en empathie avec les mouvements qui s’exprimaient après la mort de George Floyd, au contraire de l’Allemagne, où la chancelière s’est exprimée, et même de la Grande-Bretagne, où Boris Johnson l’a fait également. En Belgique, le roi a exprimé ses regrets à propos de la colonisation du Congo. Les choses bougent un peu partout. Chez nous, elles sont encore un peu figées, pour ne pas dire bloquées. En Allemagne, le poids du nazisme a donné lieu à un important travail de mémoire, qui se prolonge à présent par un travail sur la période coloniale.

Tous ces exemples démontrent que nous pouvons cheminer ensemble. Nous pouvons entrer dans une démarche sincère et lucide qui permettra d’affronter le passé, et montrera que nous formons une démocratie adulte. Il ne faut pas laisser les souffrances s’installer de manière durable, car elles peuvent ressurgir sous la forme du communautarisme, du racialisme ou de la violence. Des groupes comme les Indigènes de la République sont certes minoritaires, mais il ne faut pas les laisser prospérer.

Cette histoire doit aussi être ressaisie au niveau de l’Europe. Car, dans le prolongement de l’esclavage et de la traite, il faut parler de la colonisation, qui est un phénomène européen. À cet égard, je me suis félicité que le Parlement européen ait voté cet été une résolution qui reprend quasiment la loi Taubira. Récemment, dans son discours sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen a d’ailleurs évoqué l’importance de la lutte contre les discriminations liées au racisme et proposé qu’un travail soit fait sur les causes de ce racisme.

Dans ce paysage européen, la France n’a-t-elle pas également un héritage particulier, lié à l’histoire de la Révolution française et à celle des outre-mer ? Quel rôle jouent pour vous ces particularités françaises dans les crispations autour de la question de l’identité nationale ?

Notre spécificité nationale est que, contrairement aux autres pays, nous avons des outre-mer, qui doivent aussi trouver leur place. Cette histoire n’est pas simple : on parle de la mémoire de l’esclavage, mais il faudrait parler des mémoires de l’esclavage. Il faut se demander tout à la fois comment mieux insérer l’histoire des outre-mer dans notre histoire contemporaine, et comment définir la place des Afro-descendants dans notre société, qui est encore loin d’être fraternelle.

Il faudrait parler des mémoires de l’esclavage.

Dire que cette histoire est européenne, montrer qu’elle est partie prenante du développement du capitalisme européen est effectivement important. Mais il faut également identifier les spécificités de chaque pays et traiter le sujet nation par nation. Plus encore, ce travail rétrospectif doit être effectué finement. Quand j’ai évoqué Colbert et le Code noir2, d’aucuns m’ont fait remarquer que ce texte était tributaire de la pensée de l’époque, et que personne n’aurait alors eu l’idée de le contester. C’est faux : il y a toujours eu, bien que dans des proportions variables, des minorités qui se sont élevées contre la mise en esclavage. Le même argumentaire est soutenu au sujet de la colonisation, et on peut lui opposer la même réplique : s’il est vrai que la iiie République était colonialiste, ce n’était certes pas le cas de tous les Français ! Face au discours majoritaire sur la prétendue mission civilisatrice de la France, quelques hommes et femmes éclairés ont fait entendre leur voix. Clemenceau, par exemple, s’est opposé à la colonisation jusqu’à la fin de sa vie. Le cas de Jean Jaurès n’est pas moins intéressant : avant de devenir socialiste, il était un républicain convaincu, et sensible au discours officiel sur la colonisation. Il a progressivement pris conscience de la réalité des choses et, son engagement croissant, a fini par s’y opposer totalement.

Le Code noir, conçu en 1685, introduisait une exception dans le droit français. Depuis Louis X le Hutin et l’édit du 3 juillet 1315, l’esclavage (plus précisément le servage) était interdit dans le royaume de France. Le Code noir a autorisé, uniquement pour les colonies, une pratique qui n’était plus tolérée depuis longtemps en métropole. Cela a amorcé quelque chose de durable : même après la signature du décret d’abolition de l’esclavage en 1848, la France a conservé un droit d’exception pour les colonies. C’est au nom de ce droit que les entreprises françaises ont pu employer des travailleurs forcés dans les colonies, pour effectuer des travaux d’une brutalité inouïe. De même, le code de l’indigénat n’a été abrogé qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Du côté des outre-mer, on trouve encore jusque tout récemment des traces de cet état d’exception : le chlordécone, un insecticide très toxique utilisé dans la culture des bananes, y a longtemps été autorisé, à la demande des milieux économiques locaux, alors même qu’il était interdit en métropole.

Le Code noir est fondateur d’une certaine tradition, d’une ambiance à laquelle il participe. Si l’on veut produire un travail rigoureux, de mémoire mais également d’histoire, on ne peut donc pas faire l’impasse dessus, pas plus qu’on ne peut faire l’impasse sur le lien entre la Révolution française et l’indépendance d’Haïti. Les troupes françaises n’ont pas pu y contenir la révolte populaire et l’île est devenue la première République noire indépendante au monde. Héros de la libération des esclaves, Toussaint Louverture fut tout de même capturé et emprisonné par Napoléon au fort de Joux où il a fini ses jours. C’est un personnage dont on devrait entendre parler dans tous les programmes scolaires ! Tous ces hommes et ces femmes qui se sont révoltés en Haïti, qui ont fini par conquérir leur liberté, ont cru aux idéaux de la Révolution française. Ne serait-ce que pour la cohérence de notre compréhension de l’histoire, il est important de les mettre en avant. La vérité nous impose également de dire que la France a fait payer à Haïti une dette pour son indépendance, qu’elle n’a fini de rembourser que dans les années 1950. Cette histoire, qui a des répercussions jusque dans la période contemporaine, est aussi notre histoire.

Les critiques des politiques mémorielles sont aujourd’hui nombreuses. Certains considèrent qu’elles favorisent une conscience victimaire, ou qu’elles consolident des formes de communautarisme au détriment de l’appartenance à une société politique commune… D’autres les jugent anecdotiques ou trop abstraites, par comparaison avec les préoccupations et difficultés concrètes de nombre de jeunes Français issus de minorités. Comprenez-vous ces critiques ?

Des revendications identitaires se dessinent en effet, mais on ne peut prendre ces tendances radicales comme prétexte pour ne pas bouger. C’est précisément parce que les sociétés multiculturelles et cosmopolites sont traversées par des contradictions internes qu’il est nécessaire de travailler à construire une harmonie. C’est une entreprise à reprendre constamment. Il est d’ailleurs frappant de constater que les voix critiques qui s’élèvent adoptent un ton très martial, empreint de force et de puissance, alors même qu’elles révèlent une fragilité. Si la République ne tenait que sur l’unanimité de la société, cela en ferait un régime très précaire, incapable de supporter le moindre dissensus interne. C’est le propre des sociétés complexes dans lesquelles nous vivons aujourd’hui que d’être traversées par de nombreux clivages. Un pays doit être capable de vivre avec cette diversité, dans le domaine religieux bien sûr, mais aussi dans celui de l’origine ethnique ou des trajectoires personnelles. Il faut donner un cadre commun à tous les citoyens, dont l’expérience est légitime. Et on ne pourra pas le faire en les forçant à adopter un moule unanimiste, lequel laissera forcément une frange de la population à la marge de la communauté nationale.

On a parfois du mal à saisir pourquoi la France se crispe à ce point sur les questions identitaires, alors qu’elle a toutes les cartes en main pour y faire face. Notre pays a une longue histoire d’immigration, mais peine à en faire un motif de fierté. Si cette histoire était justement donnée comme un élément constitutif de ce que nous sommes aujourd’hui, cela dépassionnerait les débats. Cela permettrait de montrer, à ceux qui craignent que la France ne soit envahie, que notre pays s’est construit par vagues de migrations successives. Ceux qui s’érigent en défenseurs de l’identité nationale devraient précisément chérir cette spécificité. Il est regrettable que ce soit exactement le contraire qui se produise. C’est révélateur d’une peur et d’un manque de confiance latents dans la population française.

Les préoccupations des jeunes Français qui manifestaient au printemps 2020 sont évidemment concrètes et urgentes : ils demandent avant tout un avenir. Mais ils demandent aussi de la considération et du respect. Ils ont à cœur de connaître leur histoire. Ils ont le droit d’avoir les clés qui leur permettront de s’approprier les valeurs de notre République. Comme ils ont le droit d’exiger que ces valeurs n’en restent pas au niveau du discours, qu’elles donnent lieu à des engagements et à des actes. Les rapports sur l’état des discriminations en France sont édifiants ; ils nous enjoignent de mettre en œuvre, rapidement, des solutions. Notre objectif est que la société permette à tous ses membres de réussir, mais qu’elle le fasse sur la base d’un récit commun. Et le moment est venu d’enrichir ce récit. La politique mémorielle n’est bien entendu pas suffisante, mais elle a le pouvoir d’apaiser les tensions.

Nous voulons montrer que l’histoire n’est pas figée, mais qu’elle continue à se faire, à avancer. Avec les crises que nous traversons actuellement, les inégalités et les injustices menacent de s’accentuer encore. Il nous faut absolument relever le défi d’une utopie républicaine, et créer une société plus juste. Et cela doit passer également par des symboles. C’est à cela que nous contribuons, modestement, avec notre fondation. Nos moyens sont limités, mais notre existence constitue déjà une avancée significative, et une base pour aller encore plus loin, par exemple en dédiant à la mémoire de l’esclavage et de ses abolitions un jour férié comme dans les outre-mer, et en révélant son empreinte dans tous les lieux – musée, monuments… – où on ne la soupçonne pas. Ce sont là des manières de réactualiser le récit national, de l’enrichir, de l’ouvrir. Aujourd’hui, si nous voulons renforcer la République, il est essentiel que nous ne manquions pas ce rendez-vous.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon

  • 1.Voir le dossier « Les Antilles, la République ignorée », Esprit, février 2007.
  • 2.Jean-Marc Ayrault, « Comment comprendre que dans les locaux de l’Assemblée nationale, une salle porte encore le nom de Colbert ? », Le Monde, 13 juin 2020.

Jean-Marc Ayrault

Premier ministre sous François Hollande de 2012 à 2014, puis ministre des Affaires étrangères et du Développement international de 2016 à 2017, il dirige depuis 2018 la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.

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