L’esprit de Shanghai : notre avenir ?
Lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai en août 2025, la Chine s’est présentée comme le leader d’un monde « anti-occidental ». Elle doit pourtant faire des compromis avec Trump et composer avec les intérêts divergents d’un introuvable « Sud global ». Mais elle a bien déclaré une guerre à la démocratie.
Rien n’a manqué à la mise en scène du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin le 31 août 2025 puis à celle du défilé militaire du 2 septembre à Pékin : ni les accolades entre autocrates, ni les applaudissements de comparses fascinés, ni les commentaires laudateurs des anti-américains et europessimistes de toutes origines prédisant la fin de la démocratie et des droits humains. En ces deux occasions, se serait affirmée, selon eux, la puissance d’une Chine reconnue comme le leader d’un monde définitivement « anti-occidental », noyau dur de la lutte anticolonialiste et acteur central de la marche vers un avenir radieux des peuples, réconciliés au sein d’une « communauté de destin commun pour l’humanité et le développement du dialogue selon le principe : une seule Terre, une seule famille, un seul avenir ». Tout cela, au sein d’un « monde multipolaire », débarrassé de la tutelle des anciennes puissances coloniales, permettant aux peuples d’être définitivement libérés du joug libéral et de ses valeurs humanistes. Vraiment ?
Le 25e sommet de l’OCS a réuni l’essentiel de ses États membres ou « partenaires » (20 sur 25), notamment les présidents russe, turc et iranien et les Premiers ministres indien et pakistanais, et, fait notable, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies. Une déclaration de plusieurs dizaines de pages a défini, dans « l’esprit de Shanghai », les nouveaux objectifs des membres de l’Organisation, lisses et lénifiants, qui réaffirment notamment « leur attachement à la mise en place d’un ordre mondial plus représentatif, démocratique, équitable et multipolaire, fondé sur les principes universellement reconnus du droit international, y compris ceux consacrés par la Charte des Nations Unies, le respect de la diversité culturelle, la coopération mutuellement avantageuse et égalitaire entre les États, sous la coordination centrale des Nations Unies ». Il y a là les ingrédients habituels des États « révisionnistes » qui, tout en se référant au droit international ainsi qu’aux règles et normes adoptées aux Nations Unies, s’estiment libres de s’en émanciper au nom de particularités historiques ou culturelles qui leur seraient propres.
Le sommet s’est poursuivi pour certains à Pékin par un défilé impressionnant de l’Armée populaire de libération, fer de lance de la « grande renaissance de la nation chinoise », promise pour 2049 par Xi Jinping. Y assistaient notamment Vladimir Poutine, les présidents iranien et biélorusse, le premier ministre slovaque et le dictateur nord-coréen Kim Jung-un. Au-delà de l’orchestration savante par Pékin de ces cérémonies, que ressort-il vraiment de ces démonstrations de force ?
La Chine entend être au premier rang dans la lutte contre les nouvelles formes de l’impérialisme américain et « occidental », ses menaces verbales, y compris de recours à la force si nécessaire, ses taxes distribuées généreusement mais inéquitablement, son déni du multilatéralisme, etc. Elle rencontre néanmoins dans cette entreprise quelques difficultés. Elle est la première bénéficiaire de la mondialisation, qui lui a permis d’être aujourd’hui la deuxième puissance économique du monde et lui reste nécessaire pour atteindre son objectif d’en devenir la première puissance économique. Cela l’oblige donc à des compromis avec Donald Trump. Il est notable à cet égard que ce dernier l’ait épargnée jusqu’à présent, repoussant sans cesse une taxation supplémentaire des produits chinois (annoncée à 100 % pour novembre). Les deux puissances savent qu’il n’y aura pas de progrès de l’économie mondiale et du commerce international si une guerre technologique et commerciale se déchaîne entre elles. Pour la même raison, la Chine tente de préserver un minimum d’entente avec l’Union européenne, dont il est essentiel que le marché unique lui reste ouvert.
Il y a également une vérité paradoxale des rapports de force entre la Chine et les États-Unis : au-delà de la volonté chinoise de profiter du recul de l’influence américaine, Pékin a besoin de Washington pour se voir reconnaître le statut de deuxième puissance mondiale, sur lequel repose la légitimité de sa revendication de conduire la marche vers un nouvel ordre international à sa main. Elle est là en concurrence avec la Russie, son partenaire proclamé stratégique et indéfectible, dont l’agressivité en Europe poursuit le même objectif de (re)création d’un duopole avec les États-Unis, tel qu’il existait du temps de la guerre froide.
Xi Jinping prend par ailleurs grand soin de s’appuyer sur un « Sud global », dont il affirme qu’il a vocation à s’aligner sagement derrière la Chine. Pourtant, dans le monde instable et fracturé d’aujourd’hui, il n’existe vraisemblablement pas plus de « Sud global » que d’« Occident ». De grands pays du Sud ne sont plus « émergents » mais « émergés » et revendiquent à ce titre un rôle sur la scène internationale à la mesure de leur puissance politique, économique et parfois militaire. Que l’on songe par exemple à l’Inde, au Brésil, au Mexique, à l’Indonésie, à l’Afrique du Sud, à l’Égypte, au Vietnam, à la Corée du Sud, à la Thaïlande, à l’Arabie saoudite ou encore au Kenya. Ces pays n’entendent certainement pas se couler dans une quelconque alliance, même nouvelle et « anti-occidentale ». C’est leur indépendance difficilement acquise et leurs intérêts propres qu’ils défendent. Ainsi le Premier ministre indien a-t-il fait escale à Tokyo, sur le chemin de Tianjin, pour un sommet fixé à la date anniversaire de la capitulation du Japon… Il y a un pas entre s’abstenir lors d’un vote aux Nations Unies qui condamne l’agression russe contre l’Ukraine et soutenir un impérialisme russe inquiétant, comme entre condamner les États-Unis pour leur soutien à Israël dans sa guerre à Gaza et affronter Washington.
Et Pékin « oublie » bien sûr de tenir compte de la volonté de beaucoup des populations de ces nouvelles puissances de profiter d’un État de droit chèrement acquis pour certains d’entre eux, et des bénéfices de la prospérité et de la liberté apportées par les sociétés démocratiques. Le peu d’intérêt manifesté par les grands pays du Sud à l’égard de la proposition chinoise d’élargir les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ou de transformer l’OCS en forum politique atteste de leur besoin primordial d’indépendance et de libre choix de leurs partenariats. Les rapports entre les nouvelles puissances du Sud restent également régis par des différences de vue significatives sur les « enjeux globaux » auxquels la planète fait face et par de réelles tensions bilatérales. Il en est ainsi des différends territoriaux entre la Chine et l’Inde dans l’Himalaya, du conflit militaire entre l’Inde et le Pakistan, de la contestation par l’Argentine de la primauté du Brésil en Amérique du Sud ou encore des oscillations de la Turquie entre l’Alliance atlantique, son rêve d’un nouveau califat ottoman et ses ambitions dans le Caucase et en Asie centrale…
Le développement pour le moins chaotique de la « Nouvelle Route de la soie » (Belt and Road Initiative) de Xi Jinping en fournit une autre preuve. La multiplication des investissements chinois, financés par des prêts coûteux, en Asie centrale, en Afrique ou en Amérique latine a créé une « dette chinoise » devenue insupportable pour beaucoup de pays. Ils doivent se tourner vers leurs créanciers de l’Organisation de coopération et de développement économiques pour restructurer leur dette extérieure, puisque la Chine s’y refuse. Cela laisse mal augurer de la Banque de développement, dont la création a été annoncée à Tianjin. Un certain nombre de pays émergés s’inquiètent aujourd’hui de la puissance chinoise, y compris en Asie du Sud et du Sud-Est. Le concept de « Sud global » a été formulé en 1980, au temps où le « groupe des 77 et de la Chine » dominait l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies dans sa lutte pour l’instauration d’un « nouvel ordre économique international plus juste et plus équitable » (selon les concepts de l’époque, repris par le communiqué de Tianjin). Mais il sera difficile à faire vivre alors que les grandes puissances économiques du Sud, désormais largement concurrentes sur le marché mondial, entendent traiter des crises, des conflits et des initiatives de la coopération internationale en nouant des partenariats diversifiés au vu de leurs seuls intérêts nationaux et des circonstances. Les interactions entre pays du Sud resteront floues, tout comme la restructuration des relations internationales à l’échelle de la planète.
Deux autres éléments ont marqué les rencontres bilatérales et multilatérales de Tianjin et Pékin. Tout d’abord la 55e rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping. Au-delà de l’annonce de mégaprojets dans les infrastructures et l’énergie, dont certains existent depuis une dizaine d’années mais n’ont pas été réalisés, il faut y voir la trame d’un triste échange de « bons » procédés entre les deux autocrates : la Chine continuera de soutenir l’agression russe contre l’Ukraine, malgré ses dénégations, et la Russie laissera quartier libre à la Chine pour récupérer Taïwan le moment venu, sans contester la menace d’un recours à la force. Il s’agit bien, dans les deux cas, de l’affirmation d’un nouvel impérialisme.
C’est bien une guerre à la démocratie qu’a déclarée Xi Jinping.
Il faut enfin relever l’intéressante affirmation par la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord de leur volonté de promouvoir, ensemble, un nouvel ordre international dans la fidélité aux valeurs de la Charte des Nations Unies. La déclaration de Tianjin réaffirme « l’universalité, l’indivisibilité, l’interdépendance et l’interconnexion de tous les droits de l’homme, ainsi que [l’]engagement [des États membres] à respecter les droits et libertés fondamentaux de l’homme ». Intéressant de voir ce texte signé par cette nouvelle « bande des Quatre », des présidents qui maintiennent leurs propres populations dans un carcan politique et sécuritaire qui les prive précisément de tous leurs droits et libertés fondamentales. Comment croire qu’ils traiteraient les citoyens du nouveau monde multipolaire différemment des leurs ?
C’est bien une guerre, non pas à un « Occident » indéfini, mais à la démocratie et donc aux droits humains et aux libertés fondamentales, qu’a déclarée Xi Jinping, mettant en avant le seul « droit aux caractéristiques chinoises ». En Chine, en Russie, en Iran, en Corée du Nord, les opposants croupissent en prison, sont assassinés ou disparaissent. On est loin du respect de la Charte des Nations Unies et de ses valeurs, et le reproche de « deux poids, deux mesures » adressé aux pays démocratiques ne saurait nous faire oublier les drames que vivent les Ukrainiens, les Ouïghours et les Tibétains, les Nord-Coréens ou les Iraniens, en particulier les femmes. Il faut dénoncer dans ces comportements l’affirmation pure et simple que la paix civile et la paix internationale doivent dorénavant reposer sur la force et non sur le droit. Là est la véritable leçon des cérémonies de Tianjin et Pékin, là est la menace pour toutes les démocraties du monde.