Introduction


La cacophonie des colères qui provient de différents secteurs de la société ou d’individus isolés sur les réseaux sociaux est l’expression – souvent ignorante, réactive et violente – d’un engagement des citoyens dans les affaires de la cité. Mais toutes les colères ne sont pas forcément bonnes à dire et la partie qui précède permet de dégager un certain nombre de critères pour sélectionner les colères qui méritent de se faire entendre.

Dans cette troisième et dernière partie du dossier, la revue se fait ainsi la chambre d’écho de ces colères qui acceptent de se prêter au jeu du débat d’arguments, sans jamais renier la force de leur indignation. Elles témoignent de la volonté farouche et opiniâtre de transformer la société dans le sens de l’émancipation, de l’égalité et de la justice. L’aventure démocratique n’est pas seulement faite d’échanges intéressés qui relèvent de l’utile, « amitié de marchands », mais aussi d’une irréductible impétuosité qui témoigne d’un souci de partager les conflits.

La revue Esprit a été fondée par » des jeunes gens en colère1 ». Son histoire voit ces colères s’accommoder du désordre établi et céder aux compromissions du réformisme, ou bien au contraire s’entêter dans le refus du monde en attendant la révolution. Affirmer nos colères, c’est encore désavouer le monde, mais toujours dans le sens d’une correction des injustices : suffit-il d’avoir une colère réformiste, comme le diagnostique Goulven Boudic ?

Ceux qui ont soif d’un nouveau grand récit de l’histoire des luttes qui emporteraient par exemple les nouveaux travailleurs indépendants aux côtés du mouvement des ouvriers seront déçus, tout comme le seront ceux qui cherchent un nouveau paradigme, qui puisse servir de levier à l’action convergente de luttes éparses. Il faut savoir prendre le risque de l’isolement et de l’éphémère, pour s’essayer à des colères virulentes, précises et justes, explorer des chemins hostiles hors des sentiers battus, expérimenter des scandales. Les colères justes ne sont jamais écrites d’avance ; elles portent avec elles leurs propres critères d’évaluation et ne survivent que par leur capacité de mobilisation et d’institutionnalisation. Elles réinventent la justice toutes les fois qu’elles s’expriment en public. Le diagnostic d’apathie des citoyens doit donc être nuancé. Avec la financiarisation du capitalisme et les ravages du néolibéralisme sur les mécanismes assurantiels autant que sur les banques de colère traditionnelles, des micro-résistances trouvent des modes d’expression inédits qui manifestent, comme l’explique Jean-Michel Servet, une reconnaissance du commun, aussi local soit-il.

Face aux violences policières contre les Noirs américains, au racisme et aux différentes formes d’exploitation, face aux privations des libertés, face au dérèglement climatique, nos colères dessinent des lignes de front là où certains ne devinent plus rien à force de brouiller les choses. Dans le passage à l’écriture, les colères s’articulent à l’exploration du réel, s’exposent à la contradiction, proposent des possibilités ; elles font preuve de courage. Les colères exprimées dans l’enquête constituent la revue comme un espace de réflexion où faire collectivement l’exercice de la liberté2.

Un accès de colère témoigne bien d’un amour du monde quand il le prend à témoin et qu’il ne cherche pas à conserver l’objet de son amour, mais bien à le changer. La colère dans le monde tel qu’il est exprime un amour du monde tel qu’il doit être. L’homme en colère a son excellence, selon Jean-Loup Thébaud : la force de l’élan. Il importe donc peu que nous ne sachions guère où nous allons : nous sommes lancés.

  • 1.

    Expression de Michel Winock, cité par Goulven Boudic dans son article, p. 203.

  • 2.

    Sur les rapports entre la colère et l’écriture, voir la conclusion du dossier, p. 254.