L'avenir de la gauche. Introduction


À l’heure de son effondrement électoral, il est paradoxal de s’interroger sur l’avenir de la gauche. Le terme est devenu comme un signifiant flottant, pour ne pas dire à la dérive, et certains souhaitent même abandonner le clivage droite/gauche. Si l’on nomme « de gauche » les forces politiques républicaines mobilisées par l’approfondissement conjoint de l’égalité et de la liberté, ces forces n’apparaissent pas seulement désunies, mais aussi profondément désorientées. Cette désorientation est sans doute liée à un déficit de réflexion, que la revue Esprit souhaiterait relancer, à l’aide d’un dossier qui prend pour fil conducteur l’embarras de la gauche à propos de la mondialisation.

La constitution de l’espace global par les flux d’informations, de capitaux, de marchandises et d’hommes présente « un monde sans alternative » (Antoine Garapon), où le calcul, le confort et la peur étouffent les aspirations à la justice et les désirs d’engagement. Cette mondialisation est tellement angoissante qu’elle suscite plusieurs attitudes extrêmes.

La première consiste à la nier purement et simplement et à continuer de chercher l’avenir de la gauche dans l’État-nation d’hier. Mais le recentrement récent de l’État sur ses missions de sécurité, avec des dérives autoritaires et nationalistes, s’accommode très bien d’une soumission totale à la logique du marché mondialisé. L’État renforce son intervention sur les citoyens en même temps qu’il la restreint en matière économique et sociale (Bruno Bernardi). Aujourd’hui, il renonce à préserver le commun dissout par les forces du marché et les politiques de dérégulation. Il laisse désormais le monde économique donner le tempo, et tant pis pour ceux qui n’arrivent pas à suivre. Ce n’est plus seulement que l’État ne peut pas tout ; c’est surtout que l’État ne veut plus rien.

Une autre attitude consiste à l’inverse à en accepter tous les réquisits sans aucun examen critique. Ainsi, le supposé « réalisme » de gauche, qui réduit le champ des possibles au management, s’apparente à une « pédagogie du renoncement » : « Tout se passe comme si l’avenir était déjà réalisé » (Michaël Fœssel). Que l’on idéalise le passé ou que l’on fige le présent (aux innovations technologiques près), on manque cruellement d’avenir. La radicalisation de la vie politique, que nous constatons tous, exprime cette rage impuissante devant la mondialisation. Mais au lieu de la nier ou la suivre avec résignation, il faut que la gauche engage une véritable critique de la mondialisation, des inégalités qu’elle génère et de la précarité qu’elle occulte, afin de se projeter dans l’histoire (Olivier Mongin).

Entre les deux écueils, et pour faire face au retour de l’identitaire national, la gauche peut rappeler les exigences de la démocratie comme mode de régulation des sociétés qui inquiète « toute certitude, qu’elle soit fondée sur la croyance, l’expertise ou l’identité » (Matthieu Quyollet). L’expérience Podemos est peut-être cette communauté d’espérance dans l’avenir, née de l’indignation face aux diktats austères d’un pouvoir corrompu. La participation des citoyens à la chose publique repose en effet sur des conditions matérielles d’indépendance économique qui sont mises à mal par le creusement des inégalités (Hedwig Marzolf). Le socialisme originaire, tel que l’a imaginé Proudhon, fournit également des ressources pour repenser le politique, favoriser la subordination démocratique de l’économie à la société et retrouver ainsi l’espoir en l’avenir (Édouard Jourdain).

L’avenir de la gauche n’est donc pas à chercher coûte que coûte du côté de l’État ; il se trouve plutôt du côté de la société civile, à condition que l’on prête attention aux dynamiques associatives, syndicales, coopératives et mutualistes qui l’habitent, et à condition que notre expérience du temps et de l’espace reste partagée, malgré les phénomènes d’accélération et les tentations séparatistes. Ce dossier politique sera suivi dans les mois qui viennent de publications qui le prolongent et le complètent.