La société bienveillante de Jeremy Corbyn


Jeremy Corbyn a été élu à la tête du Labour avec une large majorité. En début de campagne, personne ne donnait pourtant cher de sa peau. La plupart des parlementaires qui lui ont accordé leur parrainage ne l’ont fait que pour garantir un débat équitable et à la dernière minute : Corbyn était l’agneau qu’on allait sacrifier sur la gauche du parti. Comment peut-on expliquer une victoire qui a surpris tout le monde par son ampleur et sa rapidité ?

Les caciques du parti ont d’abord été pris de court par le tout nouveau système électoral au sein du Labour : mis en place pour minorer l’influence du vote des syndicats, il a rendu possible l’adhésion massive de jeunes sympathisants, éprouvés par la précarité de l’emploi, les difficultés de logement et la hausse des frais de scolarité, ainsi que le retour au parti d’anciens encartés pacifistes qui avaient fait défection au moment de l’engagement militaire britannique en Irak. Ces nouveaux venus ont voté presque à l’unanimité pour Corbyn, alors que seule une infime minorité des élus parlementaires, pour la plupart héritiers du New Labour, l’ont fait. L’ancien Premier ministre Tony Blair, artisan de trois victoires électorales, considère que les principes de son successeur sont inconciliables avec l’exercice du pouvoir. Il avertissait les sympathisants de Corbyn pendant la campagne : « Si votre cœur penche pour lui, demandez à ce qu’on vous en greffe un nouveau ! » Si l’héritage du New Labour et de la troisième voie a subi un cinglant désaveu pendant la campagne, Corbyn a affirmé depuis son élection qu’il voulait malgré tout garantir l’unité de son parti en favorisant un débat libre et ouvert. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la sanction populaire face aux dirigeants politiques traditionnels ; c’est plutôt l’unanimité de l’establishment politique (y compris dans les médias de gauche) à dénigrer la personne et la campagne de Jeremy Corbyn. Il est assez affligeant, par exemple, de voir la plupart des médias se fendre de commentaires sur le style vestimentaire de Corbyn.

Le succès de Corbyn est également redevable à une campagne menée tambour battant, au soutien des syndicats et à celui de bénévoles enthousiastes. Pour répondre à la crise de la représentation, l’équipe de campagne a fait un usage des nouvelles technologies qui n’est pas de simple communication, mais de participation : une consultation populaire auprès des électeurs du nord de l’Angleterre a reçu 1 200 réponses qui ont été synthétisées dans un document à nouveau soumis au jugement des électeurs. Si Corbyn a pu les séduire, c’est d’abord parce qu’il parlait leur langage et se faisait l’écho de leurs préoccupations ordinaires. C’est peut-être dans les pratiques ordinaires du député de Londres qu’on peut le mieux comprendre le sens de son alternative à l’austérité : Corbyn ne mange pas de viande, ne boit pas d’alcool et refuse de posséder une voiture. Outre une certaine sensibilité pour l’environnement, il fait surtout preuve de sobriété, sans les violences et les inégalités de l’austérité.

Le projet de Corbyn est en effet surtout marqué par son opposition aux politiques d’austérité économique, opposition qui a trouvé une audience considérable avec les mésaventures des Grecs durant l’été. Il s’est ainsi exprimé en faveur de la création d’une banque d’investissement nationale qui financerait des projets d’infrastructures par un mécanisme d’« assouplissement quantitatif populaire », ainsi que par la lutte contre l’évasion fiscale. Dans son discours au congrès du parti, Corbyn s’est prononcé pour « une société plus bienveillante » : une couverture santé universelle, un service d’éducation nationale, une politique du logement social qui protège les locataires et un renforcement général des droits sociaux. En dépit d’accents productivistes concédés aux syndicats des métallos, Corbyn a montré qu’il était attentif aux transformations du marché du travail en affirmant vouloir protéger les travailleurs indépendants qui font le gros des nouvelles recrues du Labour.

Le Royaume-Uni rejoint ainsi les pays, tels que l’Espagne avec les succès de Podemos et la Grèce avec ceux de Syriza, qui s’enthousiasment pour une alternative politique de gauche radicale et populaire. Mais ce regain d’intérêt populaire, c’est la singularité britannique, s’organise au sein d’un parti traditionnel.