Not my president


Quand on arrive dans un bar à New York le soir des élections, les fûts de bière sont vides : jauge incertaine de l’accablement des clients, sous le coup de l’annonce de la victoire de Donald Trump. Les habitants de New York avaient en effet largement soutenu la campagne de Bernie Sanders les mois précédents et voté majoritairement pour la candidate démocrate le jour même.

Le lendemain, des manifestations se forment en plusieurs points de la ville, avant de se retrouver devant le domicile du candidat victorieux, la Trump Tower. Celle qui se réunit à Union Square, organisée par Alternatives socialistes, est lancée par les harangues à la foule de plusieurs milliers de jeunes d’une personne qui se présente comme une transsexuelle noire portoricaine et fait porter la responsabilité des résultats au Parti démocrate. Elle cite Audre Lorde :

Quand j’ai l’audace d’être puissante, d’employer ma force au service de ma vision, alors ma peur devient de moins en moins importante1.

Les manifestants remontent alors les avenues de la ville, bloquant les voies de circulation malgré les menaces de la police (Whose streets ? Our streets !), en criant à tue-tête des slogans hostiles au nouveau président élu, dénonçant son sexisme, sa xénophobie, son racisme, son islamophobie : Not my president ! Pussy grabs back2! Fuck your wall3! Black lives matter ! La plupart des conducteurs de taxi et de camions bloqués par la procession accompagnent le joyeux tohu-bohu au rythme de leurs klaxons. Un homme parvient pourtant à traverser la procession et crie : «  Vous pouvez quitter le pays, putain de débiles !  » avant de s’échapper sur son Citibike4.

Deux jours plus tard, lors d’une réunion exceptionnelle à la New School for Social Research, les étudiants ont du mal à s’exprimer sans sangloter. Ils évoquent leur stupéfaction, leur désarroi et leur peur. Ils se sentent comme des étrangers dans leur propre pays. Des amitiés se sont terminées au cours de la campagne, puis, après les résultats, entre les partisans de la colère (Fuck Trump !) et ceux de l’amour (Love Trumps Hate5!). Certains se reprochent de ne pas avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir («  si seulement j’avais…  »), quand d’autres soulignent que le sentiment de culpabilité est une piètre consolation pour maintenir l’illusion du contrôle. Tous dénoncent la défaite de la gauche et l’abandon des travailleurs par une candidate démocrate qui a refusé de faire campagne dans les États de la Rust Belt6, alors que seul Trump proposait d’investir massivement dans le réseau américain d’infrastructures. Personne dans la salle n’a voté pour le candidat républicain, mais certains avouent que des membres de leur famille l’ont fait et soulignent qu’il est contre-productif de les traiter de racistes.

Le New York Times a également concédé son échec, alors qu’il attribuait 84 % de chances à une victoire de Clinton : non seulement une défaite des sondages, mais une défaite du journalisme à saisir la colère des laissés-pour-compte. Le journal l’a payé en annulations d’abonnement et lettres d’insultes. Le rédacteur en chef a fait son mea culpa : «  New York n’est pas le monde réel.  » Le journal confesse également être devenu marginal sur les réseaux sociaux.

Enfin, pour rendre compte de la réaction de la ville de New York aux résultats de la présidentielle, il faut mentionner les mouvements financiers : si les grands investisseurs, à quelques exceptions près, s’étaient rangés derrière Hillary Clinton et comptaient sur sa victoire, la bourse de Wall Street, une fois la surprise passée, s’est finalement bien accommodée de la victoire de Trump.

  • 1.

    “When I dare to be powerful, to use my strength in the service of my vision, then it becomes less and less important whether I am afraid.” Audre Lorde, The Cancer Journals, San Francisco, Aunt Lute Books, 1997, p. 13.

  • 2.

    En réponse aux propos scabreux de Trump, enregistrés à son insu, expliquant que lorsque l’on est une vedette de la téléréalité, on peut se permettre «  d’attraper les femmes par la chatte  ». Le candidat s’est défendu en disant que ce n’était que «  des propos de vestiaires  », mais comme l’écrit Jennifer Weiner dans le New York Times du 9 novembre, «  le monde est un vestiaire  ».

  • 3.

    Donald Trump a fait de la construction d’un mur sur la frontière mexicaine un argument majeur de sa campagne.

  • 4.

    « You can leave the country, you stupid fucks ! » Le système new-yorkais de vélos en libre-service est sponsorisé par Citibank.

  • 5.

    «  L’amour triomphe sur la haine !  »

  • 6.

    Les territoires du nord-est des États-Unis frappés par la désindustrialisation.