La Syrie affaiblie
La Syrie affaiblie. Entretien avec Joseph Maïla
Esprit – Comment analysez-vous la situation de la Syrie au moment où la pression internationale, marquée notamment par la poursuite de l’enquête diligentée suite à l’assassinat de Rafic Hariri, se maintient sur elle ?
Joseph Maïla – La situation qui prévaut en Syrie est faite à la fois de blocage persistant au plan interne et d’isolement de plus en plus grand au plan international. Depuis l’accession du président Bachar el Assad au pouvoir en 2000, à la suite de la mort de son père, le régime s’est en quelque sorte claquemuré et s’est quasi refermé sur lui-même, comme incapable de se mouvoir ne serait-ce que sur la voie d’un changement pourtant annoncé par le nouveau président en personne, lors de son discours d’investiture. Or, aucun des changements timidement annoncés ne s’est concrétisé et le pouvoir du fils s’est avéré être au fil du temps une reproduction de la mécanique autoritaire du père. L’hégémonie du Ba’th regroupant autour de lui par le truchement formel d’un « front progressiste » des partis satellites supposés participer à la prise de décision a perduré et les libertés publiques sont toujours confisquées.
Est-ce à dire que le président Bachar el Assad n’a pas su ni pu tenir ses promesses ?
J. Maïla – Il y avait au départ, dans le discours de Bachar el Assad quelque chose d’un « jeunisme » politiquement naïf qui pensait le changement comme un processus purement technique. À l’instar de cette volonté, en tant que président d’un mouvement pour l’encouragement de l’informatique, de propager l’usage d’Internet pour en découvrir aussitôt les effets « pervers » au plan de la communication sociale et verrouiller tout de suite après. À la vérité, l’arrivée au pouvoir d’Assad avait comme avivé un désir de démocratie. Ce que l’on a baptisé « printemps de Damas », éphémère parenthèse, en 2001, était né de cet espoir de voir les choses changer. La demande de levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, la revendication du multipartisme qui suppose l’abrogation de l’article 8 de la Constitution syrienne qui donne au Ba’th un privilège de direction de l’État et de la société ont tourné court. Les nouveaux militants démocratiques issus des partis de gauche, de la mouvance des associations de droits de l’homme, ou encore des journalistes et des intellectuels libéraux, sont poursuivis ou emprisonnés par intermittence. Les « cercles » politiques (muntadayât) de discussion, tolérés à l’arrivée au pouvoir de Bachar el Assad, sont brutalement interdits. Le congrès du parti Ba’th convoqué en juin et juillet derniers a paru manifester un retour à la volonté réformiste. Des thématiques sensibles étaient à l’ordre du jour telles la question des libertés publiques, la séparation des pouvoirs, l’alternance démocratique, les réformes économiques, la loi sur l’état d’urgence, la question kurde… Elles ont été abordées et discutées. Mais c’est la vigilance et la fermeture politiques qui l’ont emporté avec la nomination de responsables des services de sécurité à des postes clefs au sein du parti manifestant une volonté de défense d’un pouvoir qui se sent encerclé. Rapporter ce repli au triomphe d’une vieille garde est une erreur. Le pouvoir a fait montre d’une volonté accrue de sécurisation. Plus fondamentalement, il continue à penser sa pérennité dans les termes d’une vieille équation qui fait de la mobilisation nationaliste autour de la défense d’une Syrie bastion de l’arabisme et de la lutte anti-impérialiste et antisioniste. La réforme au terme de près de cinq ans de pouvoir paraît hors de portée. C’est un régime crispé, autiste, qui ne voit plus le monde qu’à travers le bunker dans lequel il s’est enfermé, qui est en place aujourd’hui à Damas.
Une transition de type perestroïka serait-elle impossible ?
J. Maïla – Une transition interne du type de celle de l’ancienne Urss se double dans le cas du pouvoir syrien d’une difficulté pour la classe dirigeante issue d’un groupe communautaire, celui des Alaouites, à penser un relatif dessaisissement qui ne soit pas une mise à l’écart ou l’exclusion d’une communauté tout entière. Le régime s’est fortement centré sur un noyau familial composé du frère du président, chef de la garde présidentielle, et de son beau-frère. Certes, la parentèle étroite et élargie n’est pas une base nouvelle en soi. Le pouvoir politique des Assad a toujours reposé sur la communauté alaouite dont plusieurs études ont souligné à la fois la dimension anthropologique et la spécificité religieuse (notamment Weulersse, au début du siècle dernier) ou expliqué l’ascension au sein de l’institution militaire au cours des années 1960 (N. Van Dam). Mais l’habileté d’Assad père, le fondateur de la dynastie, avait été d’associer des militaires sunnites issus de sa génération à l’académie militaire et d’avoir été en prise constante sur un parti dont on peut légitimement penser qu’il partageait les idéaux politiques révolutionnaires. La fragilité de Bachar réside – de par sa formation professionnelle et personnelle (rien ne le destinait à la politique) – dans son faible rapport aux institutions légitimantes du pouvoir dans la Syrie baathiste. Dans ce repli que l’on peut constater aujourd’hui sur le cercle familial, il y a inversion de la logique d’Hafez el Assad qui était parti des solidarités claniques et régionales pour s’ouvrir à la mobilisation partisane et nationale la plus large possible. Le repli sur le cercle familial étroit annonce un rétrécissement de la base du pouvoir. De ce point de vue, et de manière rétrospective, le processus d’intronisation politique d’Assad fils ressemble beaucoup plus à une succession nord-coréenne à laquelle manquent l’ardeur idéologique, qui n’est que jouée, et la confiance populaire. On attendait un réformateur, on a vu se profiler et se confirmer un successeur. Plus grave, le pouvoir figé et immobile a révélé avec Bachar sa nature tyrannique. Michel Seurat avait pointé cet aspect dont la visibilité est la conséquence des échecs successifs de la politique extérieure qui ont dépouillé le régime des oripeaux de victoires jadis clamés aux plans régional et international. La place et le prestige dont jouissait Hafez el Assad se sont constitués dans la foulée de la politique extérieure qu’il avait poursuivie. La lutte menée contre Yasser Arafat accusé d’aventurisme, la mainmise sur le Liban où Hafez el Assad était devenu l’interlocuteur des Occidentaux, l’alliance maintenue avec les soviétiques, l’entente tacite et réaliste nouée avec les États-Unis, la subtile proximité avec une Arabie Saoudite conservatrice et apeurée, soucieuse d’abord dans ses relations avec la Syrie de neutraliser la capacité de nuisance de Damas, la manipulation « terroriste » de certaines organisations palestiniennes en rupture de ban avec l’Olp, le rapprochement avec l’Iran khomeyniste en guerre avec le frère ennemi de l’Irak baathiste, la participation à la première coalition anti-irakienne lors de la guerre de libération du Koweït ont été les ingrédients de la politique étrangère habile et cynique d’Hafez el Assad. Ce dernier aura réussi à faire de la Syrie une puissance régionale crainte et respectée. Les dividendes engrangés par cette politique de présence et de puissance ont rejailli en autant de vecteurs porteurs du génie stratégique du chef de la Syrie et de son charisme. Ce sont ces éléments, en partie non transmissibles et en partie fongibles avec les bouleversements mondiaux et régionaux, qui ont rendu très peu automatique et peu efficace la reproduction des mêmes schémas de comportement et de stratégie. Le régime s’est affaibli par là où il avait réussi : la politique étrangère. Le pouvoir est nu qui se fait contester à l’interne par des demandes larvées de changement économique et politique, par une protestation contre la corruption et qui ne peut plus miser durablement sur une quelconque aura acquise à l’externe comme tremplin de légitimité.
Sous la pression internationale
Le pouvoir serait donc isolé et le régime durablement affaibli au point que son écroulement serait envisageable ?
J. Maïla – Durablement affaibli, certes. Quant à sa disparition, elle est difficilement prédictible à court terme. Car l’opposition est embryonnaire, divisée et étroitement surveillée. Elle est surtout composite, faite de militants appartenant aux formations de gauche, notamment de militants communistes tels ceux de la faction menée par Riad Turk devenue en 2005 « Parti démocratique du peuple », d’intellectuels libéraux et de militants pour les droits de l’homme. Les Frères musulmans, acquis de plus en plus à l’idée du changement démocratique, pourraient faire partie d’une coalition d’opposition. Il reste que le parti des « Frères » demeure interdit et une loi de 1980 punit de mort l’adhésion au mouvement fondamentaliste. En revanche, et c’est nouveau, l’assise sunnite du pouvoir d’Hafez el Assad commence à faire défection à son fils. Les dénonciations virulentes du pouvoir de Bachar par l’ancien vice-président de la République syrienne Abdel Halim Khaddam, allant jusqu’à insinuer insidieusement que Bachar el Assad n’était pas sans savoir ce que tramaient ses services de renseignement soupçonnés dans l’assassinat de l’ancien président du Conseil des ministres libanais Rafic Hariri, sont un signe énonciateur de turbulences à venir. Le danger le plus grand viendra sans doute de l’intérieur de la communauté alaouite des Assad qui pourrait être tentée à un point donné de lâcher ses représentants pour mieux sauvegarder sa place et son rôle ou pour passer un compromis de transition. On n’en est certes pas là encore. Toutefois le suicide suspect du ministre de l’Intérieur, jadis homme fort et proconsul au Liban durant vingt ans en qualité de chef du service des renseignements militaires syriens, est indicatif des craquements au sein de la communauté alaouite. Cette analyse « communautariste » doit toutefois être tempérée par le fort sentiment nationaliste qui a toujours prédominé en Syrie et qui est habilement exploité par le régime. L’isolement de la Syrie est expliqué par le « complot » américano-français contre Damas, défenseur farouche des intérêts arabes dans une région convoitée par les Occidentaux. D’autre part, le régime syrien trouve une oreille complaisante à Moscou inquiète de ce qui est considéré comme des menées déstabilisatrices de l’axe américano-français. Des pays arabes tels l’Égypte ou l’Arabie Saoudite proposent leur médiation entre le Liban et la Syrie inquiets du surcroît d’incertitude régionale qui résulterait d’un trop fort affaiblissement de Damas. De plus, la Syrie sait pouvoir compter au Liban sur des mouvements inféodés, des organisations palestiniennes hostiles à l’Autorité palestinienne, ou alors sur des partis très proches comme le Hezbollah. Tous deux se retrouvent sur le même axe stratégique avec Téhéran en confrontation frontale avec les Européens et les Américains sur le dossier du nucléaire iranien. Déstabilisé, le régime syrien a les moyens de déstabiliser le Liban. Ce sont d’ailleurs les pressions exercées par la communauté internationale pour amener la Syrie à coopérer avec la commission internationale Mehlis sur l’assassinat de Rafic Hariri qui ont conduit la Syrie à cette attitude d’intransigeance qui est à la fois un quasi-aveu de culpabilité et une fuite en avant politique dont la seule explication est de gagner du temps et de parier sur la lassitude et les divisions des Libanais et la réévaluation par les Occidentaux des dangers inhérents à un changement brutal en Syrie.
La commission d’enquête internationale, dirigée par le magistrat allemand Detlev Mehlis jusqu’en début d’année, a rendu public un premier rapport en octobre 2005 puis un autre en décembre. Sa mission sous la conduite à présent d’un juge belge de la Cour pénale internationale a été prorogée de six mois. Que peut-on en espérer ?
J. Maïla – Qu’elle apporte la lumière sur l’assassinat le 14 février 2005 de Rafic Hariri. Avec la possibilité qu’elle éclaire aussi la série d’attentats et d’assassinats dont le dernier en date, en décembre, a coûté la vie au député et journaliste Gebran Tuéni, comme avant lui au journaliste du même quotidien, An Nahar, Samir Kassir. À terme, se profile aussi l’éventualité de la mise en jugement par un tribunal international, comme le souhaite, avec cependant une forte opposition des ministres chiites, le gouvernement libanais, des responsables syriens dont l’implication dans l’assassinat de Rafic Hariri serait reconnue. De lourdes présomptions, des « preuves convergentes » selon le rapport, pèsent dans cette affaire sur la Syrie par le biais de ses services de renseignement au Liban avec la complicité des services de renseignement libanais. La Syrie se dit victime d’une « politisation » de l’enquête dans le cadre de laquelle ont été entendus des responsables syriens. Damas refuse jusque-là que soit entendu le président Assad en personne. En réalité, il y va dans cette affaire de l’ensemble de la politique syrienne au Liban accusée de maintenir ses services de renseignement après le départ contraint, sous la pression populaire, de son armée en avril 2005 et de s’ingérer dans la vie politique libanaise. Il est illusoire bien entendu de croire que la Syrie a renoncé à sa politique de mainmise sur le Liban. La preuve qu’elle entend administrer maintenant est que le Liban est ingouvernable sans une tutelle qu’elle exercerait sur lui. Au-delà du Liban, il y a le sentiment, justifié, que ce sont les instruments politiques de l’influence syrienne qui sont mis en péril. Du coup, Damas se trouve menacé sur les autres atouts qu’elle détenait. Celui du Hezbollah dont la résolution 1559 demande le démantèlement de la milice en situation de contrôle au Liban-Sud, ce qui est une carte à jouer et à négocier avec et contre Israël. La Syrie est aussi mise en position de faiblesse dans la négociation avec les États-Unis qui lui reprochent d’aider les insurgés irakiens à partir de sa frontière avec l’Irak. Elle se retrouve dans une situation de rivalité mimétique avec l’Iran, son allié, qui joue sur le registre de l’islamo-nationalisme dans sa volonté de développer son programme nucléaire. Dans les deux cas, celui de la radicalisation populiste en Iran et celui de la mobilisation populaire en Syrie, se dessine un raidissement des deux régimes, raidissement accueilli avec satisfaction par des populations galvanisées depuis l’intervention en Irak par un anti-américanisme puissant. Toutefois, à la différence de l’Iran, on peut s’interroger sur les capacités de la Syrie à infléchir par sa détermination le cours des choses au Moyen-Orient. C’est pourquoi la Syrie mise aujourd’hui sur une initiative arabe qui l’amènerait par un compromis avec le Liban à « passer l’éponge » sur le passé avec un minimum de concessions sur une responsabilité indirecte de ses services et la promesse d’une normalisation de ses relations avec son voisin méridional. Une manière de retour en grâce, à l’instar de la solution trouvée avec la Libye, après les affaires de Lockerbie et de l’avion de l’Uta. Mais là encore, à supposer que ce scénario prenne le chemin de l’effectivité, il n’est pas sûr que Damas puisse se procurer une rémission durable.
Entre le Liban et l’Irak
Ce que l’on peut constater dans l’évolution en cours au Proche-Orient et dans le cas spécifique du Liban, c’est que la France et les États-Unis se sont retrouvés solidaires dans la conduite des opérations diplomatiques au sein du Conseil de sécurité. Les États-Unis et la France auraient-ils les mêmes intérêts dans une région où depuis l’intervention américaine en Irak, ils se sont souvent opposés ?
J. Maïla – Il est de fait patent qu’une convergence de points de vue s’est manifestée entre la France et les États-Unis sur l’attitude à avoir dans ce qu’on pourrait appeler pour faire court le contentieux syro-libanais. Les raisons de cette convergence ne sont toutefois pas identiques. La France, après avoir misé sur le nouveau président syrien – le président Chirac était le seul président occidental à assister aux funérailles d’Hafez el Assad –, est devenue sceptique sur les chances de changement de la Syrie à l’ère de Bachar el Assad. Elle n’a pas bénéficié d’un repositionnement économique de la Syrie à son égard, et l’assassinat de Rafic Harari, proche de la France et de son président, est venu la conforter dans l’idée qu’au Liban la Syrie la considérait comme une rivale plus qu’un facilitateur. La position française misait sur une médiation pour réaménager les relations syro-libanaises dans le sens d’une solution négociée du départ des Syriens du Liban dans le cadre de l’Accord de Taëf qui prévoyait le redéploiement des troupes syriennes vers la Békaa. Ces espoirs ont été déçus par la Syrie de Bachar el Assad qui, dans son attitude à l’égard du Liban, a reconduit en les renforçant les mécanismes d’une tutelle lourde sur le pays du Cèdre. La détermination syrienne à proroger le mandat du président libanais prosyrien Émile Lahoud a permis de vérifier la détermination syrienne à maintenir son emprise la plus totale sur son voisin quitte à défier la communauté internationale qui avait mis en garde la Syrie contre un renouvellement, contraire aux dispositions de la Constitution, du mandat du président libanais. À partir de là, mais surtout après la disparition de Rafic Hariri, tout s’est enchaîné dans une escalade des positionnements. Les résolutions passées au Conseil de sécurité parrainées par la France en attestent. La position des États-Unis partait d’autres prémisses moins axées sur la spécificité du cas libanais en tant que tel que sur les dispositions de la Syrie à coopérer dans l’après-11 septembre et surtout après l’intervention de 2003 en Irak avec les desseins sécuritaires américains et accessoirement avec la volonté de Washington de « démocratiser » le Moyen-Orient. La Syrie a sans doute fait le pari, quant à elle, de l’enlisement américain en Irak et de l’échec des desseins de l’administration Bush. Elle a tenté de « finasser » avec les objectifs de sécurité des États-Unis qui lui avaient été transmis par Colin Powell, notamment sur l’aide au Hezbollah libanais et au Hamas palestinien, sur le contrôle de sa frontière avec l’Irak et de sa participation active à la sécurité du Moyen-Orient, version américaine. La convergence s’est faite de manière pragmatique loin des stratégies des néoconservateurs américains, plus proche d’un réalisme des intérêts qui permettait à la France de se donner des moyens d’action et aux États-Unis de sortir de leur isolement diplomatique au Moyen-Orient. Il reste que pour les États-Unis, la sortie du Liban de la tutelle syrienne et la reprise du fonctionnement des institutions parlementaires pouvaient étayer l’argumentation axée sur la dynamique de démocratisation escomptée par l’intervention en Irak.
Il semble qu’un des grands problèmes concerne la position des chiites dans la région. Les chiites d’Iran, d’Irak, du Liban ont-ils pour ennemi principal les Américains ou au contraire cherchent-ils à prendre la tête de l’islam militant ? Cette question concerne encore davantage l’Iran. Les Iraniens ne sont-ils pas beaucoup plus préoccupés d’avoir un rôle en Irak et de contrer l’Arabie Saoudite ?
J. Maïla – Il y a effectivement un paradoxe dans les positions des communautés chiites des trois pays, sans que l’on puisse parler d’un bloc compact ou d’une Internationale. Le Hezbollah se prononce contre le rôle « néo-mandataire » des États-Unis – auquel est associée, au premier chef, la France ancienne puissance mandataire – au Liban. Mais il a de la difficulté à prendre position contre le rôle des États-Unis en Irak tant il est vrai que l’accession au pouvoir de la communauté chiite dans ce pays est l’effet direct de l’intervention américaine. Les trajectoires chiites sont d’abord nationales. Ce qui peut les relier depuis la révolution islamique iranienne, c’est plus un désir de représentation, de visibilité institutionnelle et de participation qu’une volonté d’hégémonie transversale. Si l’Iran reste une référence obligée et une aide pour le Hezbollah libanais et les chiites d’Irak, notamment pour les partis religieux de ce pays, grands vainqueurs des dernières élections législatives au détriment des partis dits laïcs, tel le rassemblement d’Iyad Alaoui, ancien Premier ministre, il ne saurait s’imposer comme modèle de gouvernement dans des pays aux réalités plurielles contrastées. En Irak, dans le contexte de la victoire des partis religieux chiites, à partir de l’allégement annoncé et inéluctable du dispositif militaire américain dans ce pays, l’Iran cherchera à asseoir son influence. L’Arabie Saoudite mais encore la Jordanie et l’Égypte seront concernées en priorité. Ce qu’il sera plus important de surveiller, ce sont les modalités du compromis historique que les chiites du Liban et d’Irak seront conduits à négocier, chacun dans le cadre de son État, à l’ombre de l’emblématique revendication de nationalisme nucléaire de la République islamique d’Iran.
Propos recueillis par Olivier Mongin et Marc-Olivier Padis
Biélorussie : un régime autoritaire en quête d’une idéologie d’État
Depuis son élection de juillet 1994, Alexandre Loukachenko préside d’une main autoritaire la Biélorussie, et entend bien continuer dans un troisième mandat, après l’élection à venir du 19 mars 2006. Ses incartades populistes dans les médias du pays contre l’Occident et sa capacité à mobiliser les forces de répression contre les opposants à son régime sont connues. En revanche, il est beaucoup moins souvent signalé que son entreprise de maintien au pouvoir s’appuie également sur un travail idéologique à destination de la population. Le président a trouvé dans l’imposition d’une idéologie recentrée sur la Biélorussie le moyen de donner une nouvelle dimension à son mandat, après plusieurs déconvenues dans ses relations – qu’il aurait voulues « privilégiées » – avec la Russie de Vladimir Poutine. Le 27 mars 2003, lors d’un séminaire avec les cadres dirigeants du régime, A. Loukachenko produisait le « Rapport sur la situation du travail idéologique et les façons de le perfectionner » qui sert depuis de référence. Il s’est traduit dans le protocole du 14 avril 2003 par lequel il a mandaté l’Académie des sciences et l’Institut d’administration auprès de la présidence afin d’élaborer des manuels universitaires pour l’automne 2003. Depuis, les librairies de Minsk ont vu fleurir les manuels du nouveau cours sur « les bases de l’idéologie de l’État biélorusse », rendu obligatoire pour tous les étudiants du pays en première année universitaire sans exception, qu’ils soient en cursus général ou technique.
Cet article propose une analyse de trois manuels de cette discipline universitaire, disponibles en librairie à Minsk à l’été 2005 : celui de l’Académie des sciences1, celui de l’Institut d’administration auprès de la présidence2 accrédité par le ministère de l’Éducation, et celui de l’Université pédagogique de Minsk3 dûment visé par l’Institut d’administration auprès de la présidence. Le manuel de l’Institut d’administration est utilisé dans les institutions universitaires ne produisant pas leur propre manuel et s’adresse notamment aux écoles de qualification des fonctionnaires d’État. Des politologues biélorusses, de fait liés au milieu de l’opposition politique qui assure la diffusion des rares analyses critiques, ont commencé à étudier le phénomène des manuels d’idéologie de l’État. Aussi, confronterons-nous nos observations et réflexions avec deux travaux, de Iouri Likhtarovitch4 et d’Andreï Kazakevitch5, publiés sur ce sujet.
L’idéologie de l’État : une nouvelle « science »
Ces trois manuels sont formellement construits de façons différentes, leurs auteurs (principalement des professeurs de philosophie ou d’histoire) ayant rivalisé pour se distinguer dans la production d’ouvrages répondant à la volonté présidentielle. Dans son manuel, E. Babosov ne recule devant aucun artifice pour enrober sa discipline d’un vernis de scientificité : il déploie des schémas complexes avec bulles, flèches et signes géométriques variés pour expliquer dans une première partie les différences idéologiques entre le conservatisme, le socialisme, le communisme, le fascisme et le libéralisme. Des schémas tout aussi complexes tentent d’expliquer le cheminement du travail idéologique traversant la psychologie des individus et le rôle des grands médias dans la diffusion de l’idéologie. Plus sobre car orienté vers la diffusion de statistiques socio-économiques, le manuel de V. Chinkarev ajoute toutefois à la liste des grandes écoles de pensées, l’écologie, le fondamentalisme et l’extrême droite. Plus littéraire dans sa forme, le manuel de S. Kniazev fait débuter la notion d’idéologie d’État à Platon et Démocrite, enchaîne par des développements sur les apports de Confucius et de Bouddha au travail idéologique, avant d’aborder les grandes idées politiques modernes.
Au-delà de ces différences formelles, l’instrumentalisation par le pouvoir de cette nouvelle discipline universitaire est évidente. Ces trois manuels sont en langue russe, signe que le pouvoir ne veut pas donner à cette discipline l’image élitiste de la langue biélorusse qui est habituellement utilisée à l’écrit à l’Université, pour les sciences humaines et sociales et les études littéraires. Cela n’empêche aucunement les auteurs de faire des citations en biélorusse, notamment Kniazev qui propose, en première page, l’hymne officiel de la Biélorussie dans cette langue.
L’orientation principale est d’accréditer l’idée que le président Loukachenko suit une voie proprement biélorusse de développement politique et économique correspondant aux nécessités du pays, afin de délégitimer toute critique. Le manuel de Babosov cite à dessein Loukachenko pour qui « chaque nation se forme son socle idéologique » (nous traduisons, p. 197). La date de l’indépendance de 1991, qui correspond à la chute de l’Union soviétique, est présentée favorablement dans les manuels, puisqu’elle consacre une étape importante dans le développement de l’État biélorusse. Les manuels donnent cependant une image négative de l’immédiat après-1991, marqué par « l’idéologie de la démocratie libérale » synonyme de « culte de l’argent, maladie de la civilisation occidentale contemporaine ». Pour Chinkarev, en introduction, la discipline universitaire de l’idéologie de l’État est un moyen de « garantir la stabilité intérieure et extérieure » en donnant « une image positive des choix de l’État ». Dans son avant-propos, Kniazev se réfère quant à lui au « changement de mentalité qui a eu lieu lors de la chute de l’Urss et l’acquisition par la Biélorussie de la souveraineté » car « la pratique a montré que sans fondements, l’idéologie de la réforme de la société agit négativement sur la psychologie collective ». Quant au but ultime de la discipline, il est de « former un respect et un amour profonds pour la Patrie et susciter l’envie de la servir ». L’arrivée au pouvoir de Loukachenko en 1994 est présentée comme le couronnement de la souveraineté de la Biélorussie acquise en 1991, au moyen de l’instauration d’un pouvoir présidentiel fort.
Les cours d’idéologie de l’État apparaissent comme une remise au goût du jour des anciens cours consacrés au « matérialisme historique » ou aux « contradictions du capitalisme contemporain » et autres déclinaisons des principes du marxisme-léninisme que les étudiants soviétiques étaient tenus d’ingurgiter. Toutefois, le contenu a été adapté au contexte de la Biélorussie du xxie siècle. Il n’est plus question de source idéologique unique comme le marxisme : les manuels font eux-mêmes l’apologie du pluralisme. A. Kazakevitch (p. 133) souligne que si l’influence soviétique sur la forme de ces manuels est évidente, il n’en est pas de même en ce qui concerne le contenu de l’idéologie qui y est professée. L’éclectisme des références est pour ainsi dire de rigueur. Ainsi, dans les notices bibliographiques, les citations des discours du président Loukachenko côtoient les plus grands auteurs (Locke, Condorcet, Hegel, Marx, Weber, Habermas, Rawls…) ainsi que les références des professeurs responsables desdits manuels. Ces ouvrages mélangent une initiation à la philosophie et aux idées politiques occidentales, un condensé de culture générale, un rappel de faits historiques revendiqués comme fondamentaux pour l’État biélorusse, un soutien politique aux orientations du président Loukachenko depuis 1994, un recueil de données statistiques socio-économiques assommant le lecteur de chiffres de Pib, Tva, productions de tracteurs, camions et réfrigérateurs, et des considérations géopolitiques sur la place de la Biélorussie dans le monde. Ce caractère disparate du contenu des manuels est relevé tant par Iouri Likhtarovitch que par Andreï Kazakevitch. De fait, on y trouve de tout : références au régime soviétique et critiques envers celui-ci, références à l’historiographie soviétique classique, comme à l’historiographie nationaliste de la Biélorussie.
Les auteurs se tiennent à un strict formalisme académique : « l’idéologie de l’État » est présentée comme une science sociale à part entière. Alexandre Loukachenko n’est quasiment jamais nommé personnellement. Il est évoqué comme « chef de l’État » ou « président de la république de Biélorussie ». De fait, ces manuels ne se présentent pas comme des fascicules de propagande assurant le culte de la personnalité de Loukachenko. Nous n’y trouvons pas son portrait à toutes les pages : les médias entièrement sous contrôle sont déjà là pour ça. Les ouvrages restent au demeurant très discrets pour commenter le contenu des politiques concrètes du président, peut-être par peur de faire des faux pas. Dans son analyse, I. Likhtarovitch (p. 97) souligne également le manque d’informations empiriques sur la décennie écoulée. A. Kazakevitch (p. 136) rappelle que lors du séminaire présidentiel du 27 mars 2003, l’idée avancée par des journalistes que le travail idéologique devrait se cantonner à un exercice de communication sur l’actualité, avait été contestée par Babosov, favorable à l’affirmation de l’identité nationale.
La démocratie « façon Loukachenko »
Un des objectifs communs de ces manuels est d’affirmer le caractère « pluraliste et démocratique » des institutions biélorusses et de le contester s’agissant des pays occidentaux. Les auteurs affectent ainsi de se référer à la Constitution du 15 mars 1994, pourtant bafouée de nombreuses fois par le président Loukachenko. Selon Kniazev (p. 5), le principe selon lequel la démocratie « s’exerce sur la base du pluralisme des institutions politiques, des idéologies et des opinions » et « qu’aucune idéologie venant de partis, de groupes sociaux ou d’organisations religieuses ne peut avoir une qualité contraignante pour les citoyens » (article 4 de la Constitution), « ne peut être interprété comme une interdiction à l’existence d’une idéologie d’État ».
S’agissant de la démocratie, les trois auteurs s’empressent d’en recadrer la définition. Pour Babosov, le propre de l’État démocratique est « d’assurer un niveau de vie élevé à la société et à l’être humain » (p. 185). Aussi enchaîne-t-il en listant des chiffres de décroissance et d’inflation entre 1991 et 1995, puis de redressement de la production par branches d’activité observé depuis 1995 qu’il attribue au « modèle présidentiel de gestion de l’économie ». Le lecteur en conclut logiquement que la Biélorussie n’a jamais été aussi démocratique qu’avec le président Loukachenko. Pour Chinkarev, « il faut une approche exigeante de la notion même de démocratie » déniant aux pays occidentaux le qualificatif de démocratiques, parce qu’il y voit « la dictature des possédants, du grand capital », « le pouvoir n’appartient pas au peuple mais à l’oligarchie financière mondiale qui mène des interventions militaires dans les affaires de pays souverains » (p. 90). Il prend soin aussi de préciser, citation de Dahrendorf à l’appui, que « la démocratie n’existe nulle part à l’état pur » tout en affirmant que « la Biélorussie construit une société civile démocratique ».
Sur les questions économiques, les auteurs ressassent l’expression consacrée par le pouvoir d’« économie de marché socialement orientée », ainsi que celle d’« État efficace », justifiant les interventions économiques de l’État ou de la présidence qui, dans la réalité, confinent à l’arbitraire pur et simple6. Chinkarev est cependant le seul à consacrer un chapitre à la question des pouvoirs locaux, mis sous contrôle de la « verticale du pouvoir » dès décembre 1994, et déjà au nom de « l’État efficace ». Les trois auteurs défendent l’idée que la Biélorussie de Loukachenko devrait être considérée comme « un modèle ». Quant à la description du contenu de ce modèle d’« économie de marché socialement orientée », celui-ci se résume encore une fois à des chiffres de production et un taux de chômage peu élevé. Dans un pays où il n’y pas d’assurance-maladie, il ne faut guère s’attendre à de longs développements sur la politique de santé publique. Quant aux questions environnementales, elles concerneraient avant tout la protection des forêts, et non les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, passée sous silence par Babosov et Kniazev, et à peine évoquée par Chinkarev.
Dans l’ensemble, l’expression « idéologie de l’État biélorusse » est employée avec des usages divers et le lecteur ne sait pas si elle désigne un corpus d’idées mis en œuvre par la volonté politique de Loukachenko, ou un corpus de considérations dicté par la tradition que les dirigeants et les administrés n’auraient qu’à reproduire. Les manuels entretiennent ainsi la confusion entre des prescriptions normatives et un discours qui se veut descriptif des particularités du pays.
De l’idéologie au nationalisme d’État
Ces manuels officiels du régime Loukachenko ne se limitent pas à un discours anti-occidental. Ils reprennent aussi les thématiques de l’historiographie nationaliste et certaines assertions attestent du développement d’un nationalisme d’État, de distanciation avec la Russie.
Dans la Biélorussie sortie de la Deuxième Guerre mondiale détruite et avec une population décimée par les combats, l’occupation nazie et le génocide des populations juives, le pouvoir soviétique avait voulu profiter de la reconstruction pour faire une république modèle : industrialisation et russification allaient alors de pair7. Plus que de 1917, l’histoire semblait recommencer de 1941-1945. Dans les décennies d’après-guerre, l’expérience nationale de biélorussisation et de yiddishisation linguistique des années 1920, dans la « petite » République soviétique de Biélorussie de l’entre-deux-guerres8, était tout aussi absente de l’historiographie officielle que les périodes plus éloignées comme celle du grand-duché de Lituanie. « L’atelier d’assemblage » des industries de l’Union soviétique qu’était la Biélorussie se devait de toujours regarder vers Moscou. La logique était peu différente de celle des empereurs de Russie qui, durant le xixe siècle, interdisaient l’usage de la langue biélorusse. À partir de 1988, les idées de renaissance nationale se sont nourries de la contestation politique et économique du système soviétique, à travers l’action du Front populaire de Biélorussie, constitué sur le modèle de ses homologues des pays baltes et de l’Ukraine9. À la fin des années 1980, les révélations sur les massacres de Staline et sur l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl, ainsi que les revendications des ouvriers pour augmenter le niveau de vie et celles de l’intelligentsia pour défendre la langue biélorusse et les droits de l’homme, se sont agrégées et ont accompagné le mouvement vers l’indépendance, obtenue en 1991 avec la chute du régime.
Les premières années de l’indépendance ont cependant été marquées par des difficultés économiques et sociales, l’hyperinflation et l’effondrement de la production et des liens marchands avec la Russie d’où provenaient 70 % des consommations de matières premières de la Biélorussie à l’époque soviétique10. Profitant de ce contexte, le député Alexandre Loukachenko a fait entendre un discours populiste de lutte contre la corruption de la nomenklatura, mélangeant nostalgie du passé et volonté de modernisation. Il se fait élire président du pays en juillet 1994, en devançant très largement au second tour du scrutin (81 % des voix) le Premier ministre sortant Viatcheslav Kebitch qui avait alors les faveurs de Moscou. Loukachenko ne tarde pas à reprendre à son compte la thématique de son adversaire : l’intégration avec la Russie. Les années 1995-1999 connaissent une succession de sommets russo-biélorusses entre Alexandre Loukachenko et Boris Eltsine. C’est le moment des signatures à répétition d’accords économiques et militaires aboutissant à la création d’une union supranationale entre les deux États souverains11. Dans le même temps, A. Loukachenko assoit son système politique autoritaire réprimant les opposants et contrôlant chaque organisation de la société civile. La tendance ne s’est pas démentie depuis. En 1999-2000, les autorités sont impliquées dans les disparitions d’hommes politiques, d’hommes d’affaires et d’un journaliste12.
Dans les années 1990, Loukachenko incarne une orientation économique et politique pro-Moscou prolongeant l’époque soviétique. Dans une société en réalité bilingue, russe et biélorusse, la question linguistique est devenue l’une des principales armes de sa politique culturelle. Le président a profité du désarroi d’une grande partie de la population devant la biélorussisation exclusive du pays décidée en 1990, alors même que la langue biélorusse connaît deux systèmes orthographiques concurrents (celui d’avant et celui d’après la réforme stalinienne de 1933) qui en politisent chaque usage13. Rompant avec la période de renaissance nationale entamée en 1988, Loukachenko a réimposé la langue russe comme langue d’État au même titre que le biélorusse (d’après 1933), le 14 mai 1995, au terme d’un référendum plébiscitaire qui consacre au même moment la marche vers l’autoritarisme. Face à Loukachenko, il n’y avait alors plus qu’une opposition marginalisée, issue de la dissidence au système soviétique, pour apparaître comme soucieuse de démocratie, de libéralisation économique, de nationalisme politique dans le cadre d’une future intégration européenne, et continuant à vouloir promouvoir l’usage exclusif de la langue biélorusse.
Pour Andreï Kazakevitch, l’apparition depuis 2003 des cours obligatoires d’idéologie centrée sur l’État biélorusse et l’idée nationale marque une rupture avec l’idéologie panslaviste et prorusse dominante de la seconde moitié des années 1990. Ainsi, parmi les éléments historiques évoqués, les manuels glorifient entre autres le soulèvement nationaliste de Kalinovski en 1863, concomitant à celui des Polonais, contre le pouvoir russe impérial. Dans une vision linéaire de l’État, l’expérience de la République populaire de Biélorussie (Bnr) de 1918 créée par les socialistes nationalistes est présentée comme une étape vers la création de la République socialiste soviétique de Biélorussie (Bssr) en janvier 1919 par les bolcheviques, alors qu’historiquement la seconde est venue précisément pour destituer les dirigeants de la première. Citant à maintes reprises, en langue biélorusse, les grands auteurs du mouvement national du début du xxe siècle (Kolas, Koupala, Bogdanovitch), le manuel de Babosov insiste explicitement sur le fait qu’« en dépit des liens historiques avec le peuple russe, le peuple biélorusse ne doit pas être vu comme une simple composante de celui-ci » (p. 99). Il enfonce immédiatement le clou : « La culture biélorusse n’est pas un sous-groupe de la culture russe, mais une culture propre. » Et comme pour signifier que le peuple doit s’habituer à ne plus s’identifier à l’ancien espace russo-soviétique, l’auteur souligne qu’un des buts de l’idéologie d’État est de « rapprocher la notion de “biélorussité” [belarouskasts, en biélorusse dans le texte] de la notion de “Patrie” donnée dans les deux langues [Batskaùchtchina en biélorusse, Otetchevstvo en russe] » (p. 104) ; en quelque sorte, de renforcer le sentiment d’appartenance à l’État-nation.
Les trois manuels expliquent qu’il y aurait une mentalité propre aux Biélorusses constitutive de l’idéologie de l’État. Ils font explicitement référence à la notion d’« ethnos biélorusse », formule attrape-tout de l’ethnologie soviétique mêlant, dans une approche ethnique, des explications culturalistes et raciales aux comportements sociaux. Ainsi, Babosov estime, en s’appuyant sur une enquête d’opinions réalisée par ses soins en 2003, que la valeur traditionnelle prioritaire des Biélorusses est « l’amour de la Patrie » (p. 213 et suivantes). Selon l’auteur, les autres valeurs de l’ethnos biélorusse seraient le goût du travail, la bienveillance, la tolérance et la patience. Les manuels de Kniazev et Chinkarev offrent quelques variations autour des mêmes thèmes : patrie, tolérance, patience…
Enfin, dernière valeur intrinsèque attribuée à l’ethnos du peuple biélorusse : l’appartenance à la chrétienté, proclamée composante de l’idéologie d’État. Les trois manuels insistent sur la question religieuse et renvoient l’image historique d’une Biélorussie partagée depuis des siècles entre l’orthodoxie et le catholicisme. Cette présentation qui se nourrit dernièrement des travaux de Samuel Huntington considère la Biélorussie coupée entre deux civilisations. Elle n’en est pas moins contredite par les réalités : une Église orthodoxe russe dirigée par le métropolite de Minsk Filaret participant ouvertement aux affaires de l’État avec les grâces du pouvoir, et des communautés catholiques harcelées par les autorités car supposées défendre les intérêts de la Pologne. Cette vision de la culture nationale, assimilée à une confession dominante qui tourne le dos à l’athéisme de l’époque soviétique, n’est pas spécifique aux partisans de Loukachenko. Elle est souvent partagée tant chez les panslavistes que chez les nationalistes anti-russes14. Dans sa version proposée dans les manuels d’idéologie, elle permet d’évacuer le pluralisme des influences religieuses qui ont marqué l’histoire du pays. Nous ne trouvons ainsi aucune trace d’une quelconque présence de la culture juive, alors qu’au début du xxe siècle, les populations juives représentaient plus de la moitié des habitants des grandes villes du pays (52 % à Minsk en 1897). À ce titre, ces manuels représentent une régression par rapport à divers ouvrages d’histoire culturelle qui avaient été publiés dans les années 1990 et qui intégraient pleinement la culture juive (religieuse ou séculière) dans l’histoire générale de la Biélorussie15. Il n’y a aucune évocation non plus de l’uniatisme en terres biélorusses, entre sa création en 1596 (Union de Brest pour convertir les orthodoxes de l’État polono-lituanien formé en 1569) et son interdiction en 183116 (par Nicolas Ier). Enfin, parmi les grands oubliés, nous citerons également le protestantisme qui fut pourtant très important dans la noblesse au xvie siècle, et qui, sous des formes bien différentes, est aujourd’hui en forte progression en dépit, là encore, du harcèlement des autorités17. En revanche, par curieuse hybridation avec la mention du christianisme comme composante de l’idéologie officielle, le paganisme trouve droit de cité dans le manuel de Kniazev : « La mythologie païenne des Slaves orientaux est un fondement culturel de première importance pour l’idéologie de l’État biélorusse » (p. 180). Alors que Babosov (p. 227) se contente d’affirmer que l’ethnos biélorusse actuel trouve son origine dans les tribus slaves krivitches, drégovitches et radivitches des ixe-xe siècles, Kniazev énumère le nom des divinités adorées par ces tribus, réservant sa préférence à Peroun, dieu du tonnerre, de la guerre et des armes.
La redécouverte de l’âge d’or
S’employant à retracer la généalogie de l’État biélorusse (et de « son » idéologie), les manuels de Babosov (p. 229 et suivantes) et de Kniazev (p. 163-169) réservent une place de choix au grand-duché de Lituanie qui couvrait les terres de la Biélorussie contemporaine, et qui est donc présenté comme son ancêtre. Ainsi, les manuels reprennent le positionnement nationaliste formé au xixe siècle qui insiste sur cette filiation étatique pour justifier le désir d’indépendance vis-à-vis de Moscou18. La nouvelle historiographie officielle à Minsk qui cherche à mettre en exergue une grandeur passée ne présente plus guère le grand-duché en conflits constants avec les princes de Moscou, comme un ennemi des Slaves orthodoxes et comme ayant ouvert la voie au joug de la noblesse polonaise catholique, après l’union de Lublin avec la Pologne en 1569. Les manuels rappellent que la langue administrative officielle du grand-duché était slave et non lituanienne, en l’occurrence le slavon ruthène, rapidement baptisé de « vieux-biélorusse », voire de « biélorusse » dans la vulgate nationaliste reprise par l’actuelle idéologie d’État.
Il n’y a pas que dans les manuels d’idéologie que le grand-duché de Lituanie est désormais à l’honneur. De nombreux livres sur le sujet sortent des imprimeries d’État : ouvrages universitaires, portraits des princes du grand-duché, récits des batailles, cartes des frontières jusqu’à des romans de fiction se passant à cette époque. Sans oublier les multiples éditions fac-similé ou de transpositions en biélorusse moderne des statuts du grand-duché, notamment les troisièmes de 1588. Ces statuts ont régi l’autonomie lituanienne après l’union avec la Pologne et sont restés en vigueur encore quelque temps après les partages de la Fédération polono-lituanienne à la fin du xviiie siècle et l’incorporation du territoire à l’Empire russe19. Tous ces ouvrages occupent autant de rayonnages dans les librairies que les livres consacrés à la victoire de 1945. À ce titre, si les commémorations du 60e anniversaire de la fin de la guerre 1941-1945 ont été l’occasion de glorifier le rôle historique de l’Union soviétique, les manuels sortis en 2005 pour les cours obligatoires sur le sujet enseignés à tous les élèves en dernière année d’école, mettent l’accent sur l’héroïsme des partisans biélorusses dans la victoire soviétique. Pour revenir à l’évocation du grand-duché de Lituanie aujourd’hui, elle fait référence à un âge d’or où la Biélorussie était déjà un « modèle », une grande puissance européenne qui ne s’en laissait compter ni par les Polonais, ni par les Moscovites : de quoi susciter l’adhésion des pro-Loukachenko, comme des anti-Loukachenko.
Une idéologie de circonstance
Nous pourrions railler à l’envi la politique volontariste du pouvoir biélorusse pour mobiliser les étudiants derrière les cours obligatoires sur « les bases de l’idéologie de l’État biélorusse » qui semblent relever d’un autre âge, ainsi que le bricolage intellectuel auquel cette démarche donne lieu. La question de la réception de ces manuels par la population, notamment les étudiants, est bien sûr posée et nous imaginons bien que tous ne sont pas crédules de leurs contenus. Néanmoins, leur existence même est révélatrice des moyens publics que le pouvoir se donne pour entretenir son autorité. I. Likhtarovitch (p. 101) remarque à quel point la commande de ces manuels a accentué la servilité au pouvoir des universitaires biélorusses. Le 29 décembre 2004, le ministre de l’Éducation critiquait le niveau des enseignements de cette discipline, accusant les professeurs de « manque de sincérité » et d’« incompréhension de la substance des développements politiques, sociaux et économiques du pays ». Le ministère chargeait alors les membres de l’Union républicaine de la jeunesse de Biélorussie – organisation politique de jeunesse pro-Loukachenko, résurgence du Komsomol – de s’impliquer dans le travail idéologique. Il s’agit, en d’autres termes, de mettre les professeurs sous le contrôle politique de leurs étudiants.
Quant au tournant nationaliste d’Alexandre Loukachenko consacré par ces manuels depuis 2003, il est une réponse à des signes d’incertitudes alors apparues. En effet, depuis l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine en 2000, les relations entre Moscou et Minsk se sont refroidies, en grande partie à cause du bras de fer permanent entre la Biélorussie et la compagnie russe Gazprom désireuse d’acquérir les gazoducs traversant le pays. Les coupures de livraison de gaz à répétition entre 2002 et 2004 ont sonné comme l’échec de la politique d’intégration et d’alliance stratégique exclusive avec la Russie mise en œuvre par Loukachenko. Celui-ci soupçonne périodiquement le Kremlin d’essayer de susciter une révolution de palais pour le destituer. En 2004-2005, le président est allé jusqu’à purger les hauts fonctionnaires s’affichant trop ouvertement comme pro-russes.
Les manuels d’idéologie d’État apparaissent ainsi dans le contexte d’une Biélorussie dont les dirigeants comprennent qu’ils doivent compter sur eux-mêmes pour se maintenir au pouvoir. Leurs contenus reflètent une double finalité : certes, ils justifient au nom du slavisme ou de la spécificité nationale tous les manquements démocratiques du régime et l’opposition aux pays occidentaux, mais ils permettent également de préparer toute distanciation avec Moscou en renforçant l’isolement de la Biélorussie, si cela devenait nécessaire.
Jean-Charles Lallemand
Le gaz russe, l’Ukraine et nous
Le bras de fer entre la Russie et l’Ukraine autour du gaz naturel marque un nouvel épisode dans la guerre d’usure que mène Moscou contre Kiev depuis la révolution orange de l’hiver 2004. Cette crise couvait depuis des mois et il n’est pas surprenant qu’elle ait éclaté au moment soigneusement choisi par les Russes, au cœur des fêtes de Nouvel An, en plein hiver et à moins de trois mois des élections parlementaires en Ukraine.
Le choc pour nous en Europe est venu de la brutalité du comportement russe et des effets immédiats du conflit sur notre propre approvisionnement en gaz russe. Le Kremlin, et son fer de lance énergétique Gazprom, cherchaient-ils à faire passer précisément ce message : nous avons nos méthodes, nous ne reculons pas devant la brutalité et le chantage, il faut que tous le comprennent, en Ukraine comme dans les autres pays ex-soviétiques et en Europe ? Ou bien les moyens ont-ils dépassé la fin, en ternissant la réputation de « fiabilité » et d’« efficacité » du partenaire russe alors même qu’il prend la présidence du G8, le club des grands pays industrialisés pour toute l’année 2006 ?
La géographie du transport
Que Gazprom exprime le souhait, depuis déjà des années, de facturer le gaz au prix du marché mondial est tout à fait compréhensible. Les négociations étaient ouvertes et chacun savait que les accords signés à telle ou telle date pouvaient être révisés. Mais le pouvoir russe essaie de jouer sur deux tableaux contradictoires : affirmer la « règle du marché » et différencier la facture énergétique selon le régime politique.
L’héritage soviétique pèse lourd dans la grande bataille énergétique et politique. Après l’effondrement de l’Urss en 1991, toutes les républiques nouvellement souveraines ont continué à recevoir le gaz et le pétrole russes à des prix largement en dessous des prix du marché. Les accords économiques bilatéraux, ainsi que les accords signés au sein de la Communauté des États indépendants – qui rassemble les pays ex-soviétiques à l’exception des trois pays baltes –, se fondent notamment sur cet avantage qu’offre l’ancienne puissance tutélaire. Si Moscou n’avait pas maintenu cet attrait majeur, les coopérations économiques avec les autres républiques auraient probablement été bien plus modestes.
Par ailleurs, l’Ukraine a « hérité », avec l’indépendance, d’un grand réseau de gazoducs. La majeure partie du gaz naturel exporté vers l’Europe transite par l’Ukraine. Moscou accepte mal cette dépendance et tente régulièrement depuis des années de prendre le contrôle des sociétés qui gèrent le transport. L’attitude est la même envers la Biélorussie et la Géorgie, qui sont aussi des pays de transit, mais les volumes qui y circulent sont de moindre ampleur.
Le monopole gazier russe a fait monter la pression très fortement l’été dernier, et particulièrement sur l’Ukraine. Aucun compromis n’a pu être trouvé alors qu’avec la Biélorussie le prix de 47 dollars les mille mètres cubes est reconduit en décembre 2005, quelques jours avant la coupure du gaz à l’Ukraine. Aucun compromis non plus avec la Moldavie qui refuse le triplement de sa facture de gaz (Gazprom exige le prix de 160 dollars les mille mètres cubes). Les livraisons de gaz à la Moldavie ont été coupées en janvier. Un accord temporaire est signé le 16 janvier : le prix du gaz serait de 110 $ seulement mais Gazprom augmente sa participation dans la société moldave de transport de 51 % à 64 %. Le conflit russo-moldave est particulièrement significatif d’un point de vue géopolitique. En effet, Moscou soutient la république russe autoproclamée de Transnistrie, à l’intérieur de la Moldavie, et lui livre le gaz très bon marché.
Les dirigeants ukrainiens et moldaves ont pris leurs distances politiques avec Moscou depuis plus d’un an. En revanche, le président biélorusse Loukachenko est toujours officiellement un ami proche de la Russie. Le chantage au gaz est donc d’abord dicté par des raisons politiques, les considérations financières viennent en second. Avec la Biélorussie, la Russie a aussi exercé de fortes pressions entre 2001 et 2004. Elle cherchait à obtenir de Minsk la prise de contrôle de la société gazière biélorusse afin de tenir le monopole du transit. Il semble que la Biélorussie ait dû céder en partie pour obtenir l’accord de décembre sur le maintien d’un prix très subventionné mais les termes de l’accord restent secrets.
La Biélorussie et l’Ukraine perdront une bonne partie des revenus que leur assure le transit du gaz russe par leur territoire si le nouveau gazoduc russo-allemand est construit sous la Baltique. G. Schröder a réussi à faire aboutir ce projet, grâce à ses liens personnels avec V. Poutine, quelques jours avant de quitter la chancellerie allemande. Peu de temps après, il a accepté de devenir le président, confortablement rémunéré, du consortium chargé de cette construction.
Gazprom annonce en janvier 2006 qu’il relèvera également ses tarifs avec l’Arménie et les pays baltes. L’Arménie est un voisin loyal de la Russie, elle obtient le 13 janvier que le prix du gaz soit relevé temporairement à 110 $. Gazprom et les autorités russes, qui travaillent clairement main dans la main, souhaitent démontrer que la règle économique est la même pour tous mais la règle tolère quelques exceptions…
La force de frappe énergétique
L’arme énergétique a été utilisée contre Kiev comme une bombe. Le pouvoir russe l’a orchestrée à la télévision où l’on voyait un technicien fermer les vannes du gaz : il suffit donc, en quelques secondes, de fermer un robinet comme il suffit d’appuyer sur un bouton pour lancer l’arme nucléaire. Vladimir Poutine se fera-t-il confectionner une deuxième valise spéciale, avec puce électronique permettant de commander à distance la coupure du gaz naturel ?
La mise en scène du Nouvel An montrait bien la volonté de présenter l’affaire comme une crise majeure, que seul le pouvoir russe pouvait régler, et à ses conditions. Vladimir Poutine semble avoir voulu ainsi exposer les deux tranchants de la puissance énergétique russe : premièrement, le Kremlin peut provoquer une rupture majeure qui touche l’ensemble du continent ; deuxièmement, seul le Kremlin a le pouvoir de trouver une issue à la crise.
Le président russe n’a donc pas hésité à inquiéter tous ses partenaires, pays occidentaux comme anciennes républiques soviétiques. Et tous se trouvent malgré eux soulagés de sa grande magnanimité quand il « pousse » Gazprom à trouver un nouvel arrangement (signé le 4 janvier 2006) et qu’il fait mine de rassurer le président ukrainien lors de leur rencontre au Kazakhstan le 11 janvier. Il n’a, à aucun moment, cherché à se dissimuler derrière Gazprom, ce qui constitue la première grande démonstration publique et internationale du fait que le Kremlin et le géant industriel et financier Gazprom forment un tandem indissociable.
Dans l’accord signé le 4 janvier, le prix du gaz russe grimpe mais le tarif du transit du gaz facturé par l’Ukraine s’élève aussi, augmentant d’environ 60 %. L’accord reste opaque et est déjà contesté. Le gaz russe, jusqu’alors facturé 50 dollars les mille mètres cubes, serait facturé 230 dollars à une société mixte russo-ukrainienne, RosUkrEnergo, enregistrée en Suisse, possédée à moitié par la banque de Gazprom et à moitié par une banque autrichienne, Raiffeisen Bank, dont les actionnaires sont tenus secrets. Cette compagnie achèterait aussi du gaz turkmène et ouzbek, beaucoup moins cher que le gaz russe, et revendrait aux Ukrainiens un mélange au prix avantageux de 95 dollars. Cependant, ce prix de 95 dollars ne serait fixé que pour six mois ! Aucune précision n’est apportée concernant les volumes et on sait que la production de gaz turkmène se contracte. Cette société RosUkrEnergo n’a pas la réputation d’une entreprise transparente et honnête.
Les opposants au président Iouchtchenko ont aisément mis à profit toutes les failles de l’accord gazier du 4 janvier pour faire tomber le gouvernement. La conséquence la plus sombre de cette manœuvre russe est la perte de crédibilité de toutes les forces politiques ukrainiennes, unies l’an dernier pour imposer des élections honnêtes et élire Viktor Iouchtchenko. Le 10 janvier 2006, Ioulia Timochenko, égérie de la révolution orange et chef du gouvernement pendant les six mois qui ont suivi, a voté la destitution du gouvernement avec l’ennemi d’hier, le parti de l’ancien Premier ministre Ianoukovitch, compromis dans les malversations de l’ancien régime, et proche de Moscou.
L’un des objectifs du Kremlin, affaiblir encore un peu plus le président Iouchtchenko et entretenir la crise politique en Ukraine, est atteint. De plus, l’accord gazier consolide des intérêts financiers bien ancrés et entretient un contexte d’opacité et de corruption. Mais au-delà du pouvoir de nuisance, aucune stratégie russe ne se dessine. Il n’est pas évident que l’ingérence russe aide l’ancienne équipe à reprendre le pouvoir en Ukraine grâce aux législatives du 26 mars 2006. La population exprime à la fois un profond désenchantement à l’égard de Iouchtchenko et un fort agacement envers Moscou qui s’immisce directement dans leurs affaires intérieures.
L’image de la Russie et de son président s’est encore détériorée auprès des Ukrainiens, des Moldaves et de tous les Européens. Les uns et les autres se souviennent d’abord de la brutalité des méthodes et de l’impossibilité de travailler avec les Russes en confiance. Si le président russe choisit la pression et la domination, c’est donc qu’il préfère jouer sur la crainte quitte à inspirer la méfiance.
L’Union européenne et tous les pays européens importateurs d’hydrocarbures russes se sont trouvés non seulement otages mais acteurs de cette crise. Car la crise est beaucoup plus profonde et durable que le simple épisode choc de la coupure du gaz un 31 décembre. Les positions des Européens ont un impact sur les décisions de Vladimir Poutine et ses hommes. Une absence de réaction, ou une réaction molle, est interprétée à Moscou comme une démission, une acceptation de la dépendance énergétique et donc une invitation à continuer une politique de pressions qui assure à la Russie, sinon la puissance du moins le blocage des processus d’ouverture, d’interdépendance et de démocratisation.
Marie Mendras
le 16 janvier 2006
Tempête chez les Lib-Dems
La tempête annoncée dans le parti centriste vient de faire quelques dégâts. Sacrifiant à l’un des sports favoris de la vie politique britannique, les libéraux-démocrates sont le deuxième parti politique à changer de leader depuis les élections législatives du printemps : ils viennent en effet de se débarrasser de Charles Kennedy, qui les avait pourtant menés à leur meilleur résultat électoral depuis la grande époque du parti libéral. Poursuivi par des rumeurs d’alcoolisme, celui-ci a été contraint de démissionner, à la suite d’une campagne qui, si elle n’était pas organisée en ce sens, ressemblait singulièrement à une cabale.
Paradoxalement, la révolte grondait depuis les élections. Les bons résultats obtenus par le parti n’étaient pas dépourvus d’ambiguïté, puisque c’est face à des candidats travaillistes, plutôt que conservateurs (leur objectif principal), que les candidats Lib-Dems ont emporté des sièges. Des critiques s’étaient alors fait entendre pour déplorer une stratégie électorale qui avait privé le parti centriste d’un meilleur résultat encore. Depuis les élections, la situation aurait dû sourire aux troupes emmenées par Kennedy, puisque le parti conservateur a mis six mois à élire son nouveau chef, et que les travaillistes se sont de nouveau embourbés, entre l’Irak, les résultats économiques décevants, et les promesses de révolte des députés sur des sujets allant de la réforme de l’éducation à la loi contre le tabagisme dans les lieux publics. Un rêve pour un parti prônant l’alternance, et une autre politique… Malheureusement, les Lib-Dems furent inaudibles. Des caciques du parti commencèrent à s’en émouvoir avant la trêve des confiseurs, à commencer par l’adjoint de Kennedy, Sir Menzies Campbell, ancien sprinter olympique et porte-parole du parti pour les affaires étrangères. La déstabilisation de Kennedy avait commencé, qui devait s’achever après le 1er janvier 2006, avec de vieux reproches d’alcoolisme ressortant pour l’occasion, ainsi que le récit (pourtant déjà connu) d’une série de rendez-vous ratés par le passé – paradoxalement tous antérieurs, ou presque, aux élections législatives. Malgré des efforts pour reprendre l’initiative, Kennedy dut démissionner, deux jours après avoir été forcé d’admettre publiquement qu’il avait effectivement un problème d’alcool, mais que celui-ci était en passe d’être réglé. Plus que ces problèmes personnels, on peut penser que Kennedy paie le prix du changement politique apporté par l’élection de Cameron à la tête des conservateurs : tout à coup, les libéraux-démocrates voient les conservateurs tenter d’occuper le centre du terrain, et le leader de ceux-ci, très à l’aise avec les médias, apporter un vent nouveau dans la vie politique anglaise. La nouvelle stratégie des conservateurs, accompagnée peut-être à terme de nouvelles politiques, aura probablement amené les députés libéraux à se chercher un nouveau chef. Qu’ils l’aient fait aussi rapidement, au détriment d’un homme qui jouissait d’une popularité certaine à la fois dans le parti et dans le pays, risque de ne pas être immédiatement à leur avantage.
Quelle identité au centre ?
La lutte pour la succession de Kennedy est donc ouverte, avec la candidature déjà en place de Sir Menzies Campbell, homme brillant et soutenu par les prédécesseurs de Kennedy, Steel et Ashdowne, mais dont le handicap de l’âge (64 ans), face à Cameron et Blair, risque d’être important. Sa première intervention aux Communes, en tant que leader par interim, n’a pas été un franc succès. Il pourrait apparaître, s’il était élu, comme l’homme qui fera venir à maturité l’un des autres candidats, Chris Muhne, ancien député européen, fraîchement élu aux Communes, Mark Oaten, proche de Kennedy, ou encore Simon Hughes, président du parti, candidat malheureux contre Kennedy en 1999, si aucun d’eux n’arrive à se faire élire par la majorité des 73 000 militants le 2 mars. S’il est bien mené, le débat qui va s’ouvrir permettra néanmoins aux Lib-Dems de clarifier leurs positions sur un certain nombre de points. Il s’agit d’abord de stratégie électorale, puisque la question d’une alliance possible avec les travaillistes (possibilité envisagée en son temps par Ashdowne) va être posée à nouveau : Kennedy avait refusé une telle alliance, ce qui avait eu pour mérite de fixer sans ambiguïté la position du parti. Mais la possibilité d’une alliance avec les conservateurs nouvelle manière pourrait également surgir comme hypothèse de travail. Il s’agit ensuite de questions économiques : le parti libéral-démocrate repose en effet sur une ambiguïté non résolue, et peut-être impossible à supprimer, entre les partisans d’une économie libérale, et d’autres tendances plus proches des travaillistes. Il sera enfin question, dans le choix qui sera fait, de la définition d’une ligne générale.
Car il ne faut pas sous-estimer l’importance de Kennedy, élu député à 23 ans, chef de son parti en 1999 à 40 ans, et qui avait su mener la barque centriste avec talent, l’imposant comme force du centre, et le définissant surtout, contre certains des caciques du parti, comme le seul parti antiguerre de l’échiquier politique britannique. Les libéraux-démocrates ont perdu un homme attachant, populaire auprès des médias et du public, mais que des problèmes personnels ont probablement empêché de parachever la renaissance des centristes. Le successeur que se donnera le parti pourra-t-il résoudre les contradictions inhérentes aux libéraux-démocrates tout en définissant une ligne qui puisse rompre la malédiction qui pèse sur le troisième parti dans la vie politique britannique ?
Alexis Tadié
De la résurrection de Mitterrand au désir d’avenir de Ségolène Royal
Sitôt proférés les vœux à la nation de l’actuel président de la République, tout entier consacrés aux ressources du pays, la France s’est adonnée pendant deux semaines à la célébration de son prédécesseur, à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort. Peu d’informations nouvelles, guère d’analyses dans cette saturation médiatique, mais une espèce de grande parade du premier cercle : Mazarine en figure de proue entourée de Charasse, Attali, Hanin, Dumas, Védrine, avec au second plan la cohorte bigarrée de sa consultante sur la mort, de son astrologue, de son chauffeur, de son psychanalyste, de son fils mal aimé, et en contrepoint Edwy Plenel en opposant unique de sa majesté. L’entreprise de réhabilitation avait quelque chose d’une revanche sur la période Jospin ouverte par le droit d’inventaire et marquée par la discrétion à l’égard de l’ancien président. Mais le pari que le recul était désormais suffisant pour permettre une réévaluation historique paraît bien prématuré. Si l’on excepte la polarisation autour de la semaine de mars 1983, où il choisit de rester dans le serpent monétaire, prise comme modèle d’une décision politique douloureuse (mais inévitable) et la séquence européenne illustrée par la main tendue à Kohl à Verdun et le face-à-face contre la maladie plus encore que contre Séguin pour défendre Maastricht, cet anniversaire aura surtout laissé trois images. Celle d’un maître tacticien, qui, dès sa candidature de 1965, savait par exemple jouer de l’extrême droite mieux que les gaullistes. Celle d’un virtuose de la langue française, écrite et orale. Celle enfin d’un ascendant naturel, exercé avec constance jusqu’au-delà de la mort. Cette triple figure a sans aucun doute pris du relief dans le contraste avec la médiocrité où semble s’abîmer Chirac, l’absence de leadership socialiste, et le malaise identitaire d’un pays qui retrouve en Mitterrand l’incarnation exhaustive d’un passé en train de disparaître.
Ségolène à la bonne distance du socialisme…
Curieusement cette nostalgie pour Mitterrand a préludé à l’envolée de Ségolène Royal dans les sondages. Dès lors, la tentation est grande de chercher, derrière ce double emballement de début d’année, ce qui peut désigner la présidente de Poitou-Charentes comme l’héritière possible du leadership de son mentor. Car Mitterrand le premier a attiré Ségolène Royal en politique, à son premier cabinet élyséen. On n’a pas oublié, tant elle a eu d’influence sur le destin de la gauche, comment Mitterrand, dans les années 1970, avait pris en sandwich Rocard en faisant monter en ligne la génération des quadras Fabius, Jospin et Quilès. Mais on a moins remarqué que ses cabinets des années 1980 ont préparé une génération suivante de ministres pour les années 1990 : Bianco, Guigou, Védrine entre autres et… Ségolène Royal.
Le principal point commun entre l’ex-conseillère et son patron est la distance. Les milliers de kilomètres qui séparent Santiago du Chili, où Ségolène Royal est allée s’afficher avec la future présidente du Chili, de Jarnac où se regroupait le gratin socialiste en ont été l’illustration éclatante. Mais cette indépendance revendiquée va bien sûr plus loin. Si l’opinion a réagi si vite et si positivement à ce qui n’était, à l’automne, qu’une manifestation d’intérêt parmi tant d’autres pour la candidature, pas même une déclaration, émanant de surcroît d’une personnalité qui ne faisait pas exactement partie du cercle fermé des éléphants, c’est qu’elle avait enregistré le parcours de la possible candidate. Ses prises de position contre la violence à la télévision, son passage à l’Éducation où elle avait pris des mesures contre la violence à l’école et le bizutage, son ministère de la Famille, ses réserves sur le mariage homosexuel avaient fait sens. Sa personnalité de femme moderne (non mariée) et de mère de famille (nombreuse) affichée donne à ses positions un gage d’authenticité et de cohérence dans l’approche. Mais tout cela aurait moins d’effet si elle était classée à droite. On n’attend pas, ou pas seulement, de Ségolène Royal qu’elle soit un Antoine Pinay de gauche qui gère la France en bonne mère de famille, mais un Mitterrand féminin, qui apporte la victoire, comme elle l’a fait en Poitou-Charentes, en gardant avec le reste du pays un lien. À travers la différence des époques, les jeunesses de l’un et de l’autre fournissent ce gage : à l’enfance catholique et aux affinités maurrassiennes de Mitterrand, euphémisées par la suite en goût chardonnien, répondent, en écho beaucoup moins sulfureux, la famille militaire et l’éducation catholique de Ségolène.
Pour gagner, la gauche aurait donc besoin d’un candidat qui soit à distance de ses appareils et de son idéologie, mais à bonne distance, c’est-à-dire à distance relative. Une comparaison avec Bernard Kouchner est éclairante. Celui-ci est aussi populaire, et depuis plus longtemps, que Ségolène Royal, mais son éloignement paraît trop grand pour le faire rentrer sur la scène des présidentiables. Il ne se rend même pas au congrès du Mans et se désole publiquement de la synthèse. La présidente du Poitou y assiste, sans prendre la parole, et profite immédiatement de ces retrouvailles sans chef. On peut penser que le sort de Kouchner n’est pas définitivement scellé, que l’originalité de son itinéraire le mettra en phase avec les réalités catastrophiques qui peuvent à tout moment survenir et que, face à Sarkozy, il serait le seul à pouvoir parler un langage direct. Encore faudrait-il qu’il puisse espérer rassembler auparavant assez de votes de gauche. Or, à ce jour, Ségolène Royal paraît mieux placée pour le faire, et ceci, alors qu’elle ne compte aucun bataillon personnel, pour une raison singulière qui ajoute du piquant à la situation : elle est la compagne du premier secrétaire. Ce pied de nez familial aux ambitions supposées de son compagnon donne une couleur bon enfant, un air de soap opera à l’envie de rénovation qui semble la porter, en même temps qu’une garantie de soutien du parti.
Ce qui ne l’empêche pas d’user de sa liberté pour évoquer les voies nouvelles de l’alliance au centre en saluant comme elle l’a fait très vite la coalition d’Angela Merkel avec le Spd, au moment où tous les socialistes en période de préparation de congrès anathémisaient de telles perspectives.
… pour figurer sur le ticket de Jospin ?
Les « désirs d’avenir » que souhaite incarner Ségolène Royal, en intitulant ainsi son club dans une référence implicite au regard parental, sont-ils la solution au casse-tête socialiste ? Ils mettent au moins en mouvement un parti paralysé jusqu’ici par la neutralisation réciproque des forces de Fabius et de Strauss-Kahn et par le déficit de charisme de François Hollande. Mais lorsque se rapprochera l’heure de remettre la responsabilité suprême, où iront la préférence des militants et le choix de François Hollande, qui reste le principal arbitre ? À moins que le désir d’avenir se mue en volonté audacieuse de fronde sociologique, pour imposer une femme, il est difficile de s’empêcher de penser que cet emballement servira finalement à autre chose qu’à apporter de l’élan, du rajeunissement et de l’ouverture à une troisième candidature de Jospin, si celui-ci sait prouver lui aussi qu’il a mis à profit la distance qu’il a choisi de prendre, ce qu’il a commencé à faire dans son livre.
Michel Marian
« Racaille » ? Quel langage politique pour les banlieues ?
Après les émeutes urbaines de la fin 2005, Nicolas Sarkozy progresse dans les sondages. Ce qui ne surprend personne. Après les échauffourées d’un train régional entre Nice et Toulon durant la nuit du 31 décembre au 1er janvier, après le caillassage d’un Rer dans la gare de Gagny à la mi-janvier 2005, les positons fermes de Nicolas Sarkozy lui profitent naturellement auprès de l’opinion publique considérée dans son ensemble. Il faut en finir avec l’impunité dans ces zones désertées par l’Autorité (familiale et policière) : tel est le discours du ministre de l’Intérieur qui affirmait à la radio (Europe 1, le 15 janvier) que les récentes émeutes urbaines n’ont pas été sans suite sur le plan pénal, et que c’est là que réside la nouveauté. Lutter contre l’impunité est la priorité des priorités. Pourquoi pas ? Encore ne faut-il pas en rajouter sur le caractère multirécidiviste des inculpés, puisque ce n’est pas ce qui ressort des chiffres de la justice, ni sur l’explication ethnique des violences qu’infirment les rapports des services du ministère. Pour l’instant Nicolas Sarkozy, tout comme le président de la République qui n’a pas manifesté la volonté de se rendre symboliquement dans une cité de banlieue, à Clichy-sous-Bois ou ailleurs, ne voit les territoires de la banlieue qu’à travers cette grille prioritaire de la punition et de l’impunité.
Pourtant, au-delà d’une politique de « remise en ordre des cités », le ministre n’a-t-il pas à imaginer un autre langage que cette exacerbation langagière (les mots à l’emporte-pièce comme « racaille » ou « karcher » ont eu le retentissement que l’on sait) dont l’envers est l’approche communautaire, communautariste, voire ethniciste ? N’a-t-il pas à s’interroger sur le sort réservé à des mots, certes énervés, considérés spontanément comme une attaque en règle d’un monde, celui de ladite banlieue où les jeunes vivent avec les mêmes vêtements, les mêmes mots, les mêmes musiques, et surtout les mêmes images (celles de la prison d’Abou Ghraïb par exemple) que les autres, que tous ceux qui ne vont pas dans la banlieue et ne l’imaginent que sur les pistes de danse où elle produit ses échos ? Ne devrait-il pas se demander pourquoi la culture banlieue essaime, fait modèle, hors des banlieues ? Pourquoi elle fascine d’abord le milieu people que le ministre de l’Intérieur accueille à sa table, les Baffie, les Bigard, les Barbelivien, tous dans leurs baskets… Sans s’en rendre compte, Sarkozy parle banlieue à rebours, il balance des mots banlieue, à commencer par celui de racaille, à une banlieue qui n’existe, pour lui, qu’à travers le discours de la punition ou de l’appartenance communautaire. C’est pourquoi ces mots ont fait « tilt », ou plutôt « mal », c’est pourquoi ils ont produit une chaîne de Sms et de blogs en tous genres. Les mots de Sarkozy suivaient le fil incendiaire de la banlieue, l’affolement a répondu à l’affolement dans un monde qui aime que ça se déchaîne dans les mots. Devenu l’interlocuteur et l’adversaire, Sarkozy est tombé dans le piège du langage de la banlieue, il s’est lui aussi laissé prendre par sa nervosité et sa rapidité sans imaginer que le langage de la banlieue peut puiser sa substance ailleurs que dans des mots provocateurs et violents à effet boomerang. C’est pourquoi, depuis le début de l’année 2005, ceux qui (s’en) sont sortis de la banlieue et « représentent » la culture banlieue à l’extérieur, un comique comme Jamel Debbouze, un footballeur comme Lilian Thuram, rappellent le ministre à la responsabilité du langage vis-à-vis d’une banlieue qui, revendiquant d’être française, d’être digne et pas toujours indigne, refuse d’être vue à travers le seul prisme du langage sécuritaire ou communautaire. Cela se traduit dans les sondages puisque Sarkozy, nous diton, grimpe chez les adultes mais perd du terrain chez les jeunes, et pas seulement chez les jeunes de la banlieue ! Le ministre devrait s’interroger sur ses responsabilités en termes de langage. Si le discours punitif est légitime de la part du ministre de l’Intérieur, s’il faut reconnaître que l’ordre a été provisoirement rétabli sans trop de casse, i.e. sans morts, on ne peut en rester là. Les politiques doivent faire le lien avec la banlieue qui est autant un symbole, un imaginaire collectif qu’un territoire relégué, avec une banlieue mythique qui renvoie à autant de banlieues au pluriel et de cités « singulières ». Le problème de la banlieue n’est justement pas à la marge, il n’est pas périphérique, il affecte la société et la nation dont elle fait partie dans leur ensemble. C’est la raison pour laquelle il faut reconnaître la banlieue avec d’autres mots et d’autres symboles20. La racaille ne représente pas toute la banlieue, il faut le dire et le redire. Si Sarkozy se promène en banlieue régulièrement, il ne serait pas inutile qu’il y amène le président de la République dont le rôle est de rappeler « symboliquement » à ceux qui sont rassurés par le retour fragile de l’ordre dans les zones de relégation que la banlieue « c’est aussi chez nous ». Question de mots, de langage, le jeune metteur en scène (Emmanuel Demarcy-Mota), qui vient de remonter avec succès une pièce d’Eugène Ionesco des années 1960, Rhinocéros, insiste sur ce point : on en sait moins que jamais sur ce que les mots veulent dire, on est « contaminé » par des mots qui ont perdu leur sens. Raison de plus pour ne pas les utiliser n’importe comment. D’autant plus que cela va contre un talent reconnu au ministre de maîtriser la langue et ses tournures. Le paradoxe réside en ce que l’avocat Sarkozy a pris un essor médiatique indéniable il y a quelques années en faisant preuve d’éloquence et d’une aptitude à l’argumentation d’une part, et d’autre part en racontant avec conviction l’histoire de son intégration réussie en tant que descendant d’une famille venue de Hongrie. Il y a des mots qui font mal comme des uppercuts si on n’en fait pas le début d’une phrase ou si on ne les arrête pas par des gestes significatifs. Cela vaut pour les mômes des banlieues comme pour ceux qui les représentent et ont en charge le respect du langage. Sarkozy argumentait et s’inscrivait dans un parcours d’intégration, c’était un atout qu’il a peut-être un peu trop vite gaspillé auprès des jeunes, intégrés ou non, et auprès de ceux qui sont toujours des immigrés.
Olivier Mongin
Lutter contre les discriminations à l’embauche
Les discriminations à l’embauche, qui en contesterait aujourd’hui l’évidence ? Un sondage de 2004 révélait d’ailleurs que pour 82 % des Français l’apparence personnelle revêtait, dans la vie professionnelle, une importance croissante21. Telle est la loi des « temps hypermodernes » (Gilles Lipovetski) voués à un culte du look dont les populations d’origine étrangère sont les premières, avec les handicapés, à faire les frais, le comble du faux-semblant consistant à les écarter dans « l’intérêt » de la clientèle ou des autres salariés de l’entreprise ! Et l’on sait le rôle de ce maintien arbitraire aux lisières du monde du travail dans l’embrasement des banlieues.
La reconnaissance tardive d’un phénomène massif
En 1998, le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme22 avait déjà sonné l’alarme. La discrimination à l’emploi, relevait-elle, est un phénomène « largement diffusé », « profond et dissimulé » et pour cette dernière raison difficile à juguler. L’embauche est le « moment où la discrimination est la plus simple à réaliser et la plus discrète ». Peu de traces au cas par cas, mais des preuves statistiques irréfutables. À Roubaix, « sur cinq mille allocataires du Rmi, 500 ont le bac, et, sur ces 500, 90 % portent des noms à consonance arabe ». Plus généralement, à compétence égale, les difficultés d’insertion sur le marché du travail sont beaucoup plus grandes pour les jeunes étrangers, spécialement les Maghrébins, ce qui explique, pour une large part, qu’à l’heure où le taux moyen de chômage était de 12 %, il atteignait 30 % dans ce groupe23. Le délit de faciès se double d’un délit de patronyme24, raison pour laquelle la loi du 16 novembre 2001 sur les discriminations a inclus l’« apparence physique » et le « patronyme » dans les prévisions de l’important article L 122-45 du Code du travail relatif aux discriminations en général.
D’autres pratiques s’entourent cependant de moins de discrétion : le rapport reproduit des petites annonces d’offres d’emploi ouvertement discriminatoires du type : « Recherche un employé service entretien. Profil : race blanche, bonne tête, dynamique, esprit d’initiative, volontaire et assidu » ; une autre recherche un jeune de 25-26 ans « TB présentation (Bcbg) pas typé(e) ». Plus fréquents sont les codes utilisés par des agences d’intérim pour signifier que leurs clients ne veulent pas de travailleurs issus de l’immigration : « 01 » ou « Bbr » (« Bleu, blanc, rouge », du nom de la fête du Front national).
Mais de franchir l’obstacle de l’embauche ne dissipe pas pour autant la menace du racisme d’évidence encore fort active au fil des jours. Dans son étude de référence sur le Racisme au travail25, Philippe Bataille soulignait l’ampleur du phénomène.
Le racisme s’exprime dans le monde du travail sous plusieurs aspects. Il apparaît dans les conversations, au détour d’un sous-entendu ou d’une mise en cause directe qui interpelle un travailleur immigré ou de couleur, français ou étranger. Il trouve ses relais dans l’organisation du travail, dans des rapports de domination où les immigrés et leurs enfants sont confinés dans des positions qui ne tiennent pas compte de leurs qualités personnelles. Il s’inscrit aussi dans la structure de l’emploi nationale, régionale ou locale, tenant à l’écart, par des pratiques discriminatoires à l’embauche des populations à qui n’est pas reconnu le droit de travailler […]
On peut considérer aujourd’hui que les nouveaux enjeux du racisme se situent au sein de l’entreprise ; loin d’un simple reflet d’un phénomène global de société, il y a une mise en forme du racisme qui recouvre les enjeux spécifiques du monde du travail26.
Un récent sondage témoignant d’une assez nette accoutumance au discours frontiste ne laisse pas supposer une inversion de tendance !
Quel arsenal légal ?
Face à ces obstacles à l’orée du travail comme en cours d’activité, quelles ressources le droit offre-t-il ?
Il faut bien reconnaître qu’il s’est longtemps trouvé presque totalement désarmé puisqu’il a fallu attendre les années 1970-1980 pour voir introduites des dispositions spécifiques tant dans le Code pénal (article 225-1ss) que le Code du travail (L 122-45). Mais le problème n’en était pas pour autant réglé du fait du contraste saisissant entre les normes et la quasi-absence de condamnations de ce chef : 4 en 1995, 4 en 1997, la raison tenant à un dispositif de preuves totalement inadapté à la nature du problème. La victime devait en effet non seulement établir la matérialité des faits mais aussi apporter, au civil comme au pénal, la preuve de l’intention discriminatoire, ce qui s’avérait pratiquement impossible dans la grande majorité des cas.
Ce verrou allait sauter au cours des deux décennies suivantes par l’initiative conjointe du droit européen (directive antidiscriminations du 29 juin 2000) et du droit national avec la loi du 30 décembre 2004 dont l’article 19 énonce que
toute personne qui s’estime victime d’une discrimination directe ou indirecte en ces domaines [dont « l’accès à l’emploi » garanti « quelles que soient son origine nationale, son appartenance ou non-appartenance vraie ou supposée à une ethnie ou une race »] établit devant la juridiction compétente les faits qui permettent d’en présumer l’existence. Au vu de ces éléments il incombe à la partie défenderesse [en l’occurrence, l’employeur] de prouver que la mesure en cause est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination.
Ce qui revient à dire que devant les juridictions civiles, et elles seules27, dès lors qu’un doute sérieux naît du choix du chef d’entreprise, à l’heure de l’embauche ou plus tard, il appartient à ce dernier de se justifier en établissant l’objectivité des critères retenus.
C’est dire l’intérêt du testing, technique initiée par Sos-Racisme, consistant à établir devant huissier la preuve de la discrimination par test du comportement, ici d’un loueur d’appartements, là d’un tenancier de boîte de nuit ou d’un employeur à qui sont adressés des CV de candidats d’origines diverses. Selon le comportement de l’intéressé, le testing – admis pour recevable par la Cour de cassation à trois reprises – conduira ou non à l’engagement de poursuites. Le président de la République en a d’ailleurs annoncé, le 12 décembre, la légalisation sous brefs délais28. Il s’est également déclaré favorable au CV anonyme déjà adopté par certaines entreprises pilotes (Axa) et expérimenté par l’Anpe (à Lyon et Bordeaux, en particulier) avec de bons résultats. L’anonymat ainsi garanti s’inscrit dans le droit fil de la loi du 31 décembre 1992, issue de l’important rapport Lyon-Caen sur les Libertés dans l’entreprise, qui a énoncé un principe de pertinence des informations exigibles d’un candidat qui « ne peuvent avoir pour finalité que d’apprécier sa capacité à occuper l’emploi proposé ou ses aptitudes professionnelles ».
La crise des banlieues aidant, on assiste à une prise de conscience dont témoignent l’adoption de la Charte de la diversité dans l’entreprise par quelque 250 grandes entreprises avec des effets déjà tangibles dans leurs pratiques, la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations dans l’emploi (Halde) présidée par Louis Schweitzer et instituée en vigie susceptible d’être saisie par toute personne s’estimant victime d’une discrimination (déjà plus de 1 000 plaintes ont été enregistrées29) ou bien de s’autosaisir et de rechercher des solutions de médiation avant transmission éventuelle au parquet. Il est question de la doter du pouvoir de sanctionner les discriminations par des amendes pouvant aller jusqu’à 25 000 euros au risque d’ailleurs de démobiliser les tribunaux. On peut y ajouter le renforcement notable des pénalités infligées (45 000 euros, trois ans d’emprisonnement…) et le pouvoir reconnu à l’inspection du travail, par la loi du 16 novembre 2001, de dresser procès-verbal en la matière.
Mais on sent bien qu’à l’avenir les progrès les plus significatifs sur ce terrain viendront moins de la production normative (sauf à introduire, ce qui semble peu probable, des mécanismes de discrimination positive à l’embauche du style de ceux appliqués aux handicapés) que de la diffusion d’une nouvelle culture judiciaire chez les magistrats encore timides sur ce front (quatre-vingts condamnations seulement30) et du côté des partenaires sociaux, en particulier des syndicats dont on ne peut pas dire qu’ils aient fait de ce dossier une priorité (combien de cas d’alerte déclenchée pour ce motif par les délégués du personnel ?), bien qu’une évolution soit là aussi perceptible, l’un des objectifs étant d’étendre à ce dossier les acquis substantiels de la jurisprudence sur la discrimination syndicale.
Jacques Le Goff
La double vie de Véronique, de Krzysztof Kieslowski**
Dix ans déjà. Krzysztof Kieslowski est mort en 1996 – comme Mitterrand. Emporté par une maladie cardiaque – comme Weronika dans La double vie de Véronique (1991). Mais on parle beaucoup de Mitterrand et qui se souvient de Kieslowski ? Et, pour ceux qui s’en souviennent, Le décalogue, sorti deux ans plus tôt, et Trois couleurs : bleu, blanc, rouge, trois ans plus tard, ont fait un peu d’ombre à La double vie de Véronique.
C’est pourtant ce film que Marin Karmitz a choisi de ressortir31. Cadeau lumineux dans la grisaille du temps. Car, s’il est moins parfait, moins « serré » que chacun des dix volets du Décalogue, La double vie de Véronique est un film éblouissant, tourné dans une lumière dorée d’automne et d’au-delà. On dirait que Kieslowski, qui avait alors quarante-cinq ans, y pressent sa mort prochaine. Il lui reste cinq ans à vivre. Juste le temps de tourner sa trilogie, qui s’achèvera sur Rouge, film-testament, apaisé et sublime, où l’on retrouvera Irène Jacob, qui tient ici le double rôle de Véronique et de Weronika.
Mais rappelons la genèse du film. En 1988, Leonardo de la Fuente est chargé par une maison de distribution, la Cannon, de changer son image de marque (qui était du genre Bronson, Un justicier dans la ville). Il achète pour elle Tu ne tueras point (version cinéma du Décalogue 5), d’un Polonais inconnu, un certain Krzysztof Kieslowski, et trois autres de ses films : L’amateur, Le hasard et No end (Sans fin). Enthousiasmé (beaucoup plus que ses patrons, Golan et Globus, qui, eux, sont atterrés), Leonardo de la Fuente quitte la Cannon et crée sa propre société pour produire, deux ans plus tard, le premier film français de Kieslowski : La double vie de Véronique.
Séquence d’ouverture. En bas de l’écran, du brouillard. En haut, les lumières de la ville. La voix musicale d’une jeune mère décrit en polonais l’image à une toute petite fille. Trois ans, peut-être. La petite fille est couchée sur le dos. Elle voit à l’envers et proteste : « C’est pas le brouillard, c’est des milliers de petites étoiles. »
L’endroit, l’envers ; le vrai, le faux ; l’apparence, la réalité…
La même voix musicale, en français cette fois, raconte à une autre petite fille, en tout point semblable à la première, non plus l’hiver, mais le printemps. Et la petite fille observe gravement une feuille verte.
Ces deux images contiennent en germe tout le film. Weronika la Polonaise, toute petite, est déjà aspirée vers le haut. Véronique la Française est une terrienne, proche de la nature.
Fin du prologue. Vingt ans plus tard, Weronika est devenue une jeune fille au visage rayonnant. Elle habite Varsovie avec son père, veuf, dont elle est très proche. Elle a un petit ami qui l’aime et qu’elle aime… bien. Elle n’a qu’une passion : le chant et, en dépit de malaises cardiaques, elle n’envisage pas d’y renoncer (à la différence de la chanteuse du Décalogue 9 qui, par peur d’une opération, était prête à abandonner sa carrière).
Véronique, elle, vit en province. Comme Weronika, elle étudie le chant. Comme Weronika, elle n’a pas trouvé le grand amour. Comme Weronika, elle a perdu sa mère et une tendre complicité la lie à son père.
Les correspondances, c’est le jeu préféré de Kieslowski. Dans Le décalogue, d’un film à l’autre, il faisait se rencontrer les personnages. Ici, la vie de Véronique et celle de Weronika sont, de façon mystérieuse, dépendantes l’une de l’autre. Entre elles, il y a des coïncidences et des interférences. Les deux Véronique rêvent d’une même église très haute, en briques rouges. Toutes deux aiment jouer avec une petite balle transparente, passer un anneau d’or au bord de la paupière inférieure et un stick sur leurs lèvres gercées… Toutes deux éprouvent la même émotion devant une vieille femme inconnue.
En tant que Weronika, à Cracovie, dit Kieslowski, Irène Jacob n’a pas réussi à aider une petite vieille. Dans Rouge, elle renaît à Genève sous le nom de Valentine et, cette fois, elle y réussit32.
Chacune des deux Véronique se sent liée à l’autre dont elle ignore pourtant l’existence. « J’ai l’impression de n’être pas seule », dit Weronika à son père. « J’ai l’impression de me retrouver seule », dit Véronique au sien.
Une fois, pourtant, elles se sont croisées. Sur la grande place de Cracovie, un car de touristes est pris dans une manif. Plus douée pour voir au-delà des choses que les choses elles-mêmes, Weronika ne regarde pas la manif, mais aperçoit Véronique qui monte dans le car. Véronique la réaliste, elle, n’a d’yeux que pour la manif, qu’elle photographie sans voir Weronika.
Avant de mourir, Weronika aura donc eu la surprise joyeuse d’entrevoir son double. Tandis que Véronique, au moment précis de la mort de Weronika, pleure sans comprendre la raison de sa tristesse.
Désormais, la vie de Véronique s’infléchit. Elle renonce au chant. « Pourquoi ? », demande son professeur. « Je ne sais pas. Je sais que je dois. » Ce n’est que plus tard qu’elle apprendra qu’elle aussi a le cœur fragile. Et elle se met en quête. De quoi ? Elle l’ignore. De l’amour, peut-être. En tout cas de quelque chose qui comblerait en elle ce vide soudain creusé par une mystérieuse absence.
Pour la première fois de sa vie, Véronique tombe amoureuse. Elle aime un marionnettiste qu’elle prend pour un démiurge. D’autant plus facilement qu’il va se livrer avec elle à un étrange jeu de pistes. Véronique était en quête de signes, il lui en fournit : un lacet noir, une boîte de cigares de Virginie, une cassette pleine de bruits variés qui doivent lui révéler l’endroit où ils furent enregistrés. Et un coup de téléphone, la nuit. Personne au bout du fil : seulement une cantate étrangement belle que Véronique reconnaît pour être d’un certain Van den Budenmayer33 et avoir accompagné le spectacle de marionnettes.
Mais le démiurge n’est qu’un manipulateur. Et c’est à son insu que les signes qu’il utilise renvoient à Weronika. Le lacet évoque pour nous ce cordonnet noir que Weronika a cassé, à force de l’entortiller machinalement autour de son doigt, tandis qu’elle passait une audition. Et la cantate, nous l’avons entendue à Cracovie. La soprano, c’est Weronika34.
Il y a dans ce film des moments de grâce incroyables. Grâce d’Irène Jacob qui porte son âme sur son visage et a une façon de glisser, de tomber, de se relever, qui dessine la plus pure des arabesques. Grâce aussi de la mise en scène. Weronika, créature aérienne, est souvent filmée en contre-plongée. Comme si elle était en route pour le ciel. Le dernier plan de son histoire, pourtant, dit le contraire. C’est encore – ironie grinçante – une contre-plongée. Mais, cette fois, la caméra est au fond d’un trou, comme si nous nous trouvions à l’intérieur de son cercueil. À travers une paroi de verre, nous voyons – nous ressentons physiquement – chaque poignée de terre lancée sur cette paroi jusqu’à ce que l’écran s’obscurcisse.
Véronique, elle, créature de la terre, arpente le monde et la caméra la suit. Dans les couloirs de l’école où elle enseigne la musique aux enfants. Dans la gare Saint-Lazare où elle croise une femme qui la regarde longuement, étonnée, effrayée : une Polonaise qui connaissait Weronika. Dans sa fuite, enfin, au milieu de la foule, aux abords de la gare…
Comme toujours chez Kieslowski, il y a beaucoup de vitres qui servent à séparer les personnages d’une réalité – et donc d’une vérité – qu’ils ne parviennent pas à appréhender. Or, au début du film, Weronika contemple un paysage étonnamment serein à travers une vitre fêlée. Hasard ou signe prémonitoire d’une traversée possible des apparences pour rejoindre la réalité ? Il est vrai que, pour Kieslowski, même le hasard est signe.
Et quand le paysage vu par Weronika à travers la vitre du train se reflète, comme en boucle, dans sa balle transparente, on se demande avec un certain malaise si la vie ne se répète pas aussi, en boucle, d’un être à l’autre.
Les miroirs ne sont pas moins inquiétants. Un enfant, par la fenêtre, s’amuse, à l’aide d’une petite glace, à envoyer sur Véronique une tache de soleil. Véronique se déplace, la tache se déplace avec elle. Quand elle s’approche de la fenêtre, l’enfant ferme la sienne, mais la tache la suit encore quelques instants…
Chez Kieslowski, les objets parlent plus que les mots. « Qu’est-ce que tu veux savoir de moi ? », demande Véronique au marionnettiste. « Tout. » Alors, d’un geste, elle vide son sac sur le lit. Et, parmi des quantités d’objets, il cueille une photo : celle de Weronika sur la grande place de Cracovie, regardant, ahurie, cette autre elle-même qui la photographie sans la voir.
C’est à travers l’objectif de sa caméra que L’amateur prend conscience des injustices et du ridicule qui règnent dans l’entreprise où il travaille. C’est grâce à sa lorgnette que le petit postier voyeur de Brève histoire d’amour (version cinéma du Décalogue 6) fait basculer deux vies. C’est une photo qui donne à Véronique l’une des clés du mystère.
Elle n’est pas pour autant au bout du chemin. De poursuites en poursuites, de corridors en corridors, l’itinéraire douloureux de Véronique la conduira à un retour aux sources. À la feuille verte de son enfance répond l’arbre de la dernière image. En gros plan, la main de Véronique posée sur l’écorce.
Cette fin n’est pas celle qu’avait prévue Kieslowski au départ.
Le sujet du film, dit-il, c’est la clarté. La recherche de la clarté. Et j’avais prévu une fin lumineuse : Véronique et son marionnettiste ensemble à l’opéra, écoutaient chanter une troisième Véronique. Dès que j’ai su que Philippe Volter jouerait le marionnettiste, j’ai senti que cette fin ne conviendrait plus. Il porte en lui une ambiguïté intéressante pour le personnage, mais incompatible avec la conclusion que j’avais imaginée. Je l’ai tournée, mais pas utilisée35.
Ce qui, après tout, n’a peut-être pas trop chagriné Kieslowski. En Pologne comme en France, il a toujours remodelé ses films au montage, jusqu’à en proposer plusieurs versions.
J’ai même envisagé, dit-il à propos de La double vie de Véronique, d’en monter dix-sept versions différentes parce que le film sortait dans dix-sept salles à Paris. Il y aurait eu des numéros pour chaque version et j’avais sept fins différentes. C’était un projet tout à fait sérieux, mais je n’ai pas eu le temps de le mener à bien. Je pense que certains spectateurs auraient pu s’amuser autant que moi36.
Peut-être. Pas sûr. Dans Le hasard (1981), Kieslowski offre au héros trois vies différentes selon qu’il rate ou non son train et fait telle ou telle rencontre. C’est le sujet même du film. Mais La double vie de Véronique préfigure Rouge. Le thème de ces deux films, c’est l’attention qu’il faut porter aux signes pour ne pas se tromper de destin. Pour le plaisir du jeu, Kieslowski n’allait tout de même pas laisser Véronique s’égarer sur de fausses pistes – la fin qu’il a choisie le prouve. Pas plus qu’il ne laissera se perdre la Valentine de Rouge.
Il y a un double bonheur à revoir La double vie de Véronique. Le premier, c’est de retrouver le style de Kieslowski. Son obstination à filmer en gros plan des visages et des objets – toujours plus près pour aller toujours plus profond. « Je veux filmer l’âme », disait-il. Et, pour l’atteindre, il filmait la matière. Sous sa caméra, le physique devenait métaphysique.
Le second tient à la lumière. Comme Rouge – et ce n’est pas seulement à cause d’Irène Jacob – La double vie de Véronique est un film lumineux. Un film où cet « agnostique pessimiste », comme Kieslowski aimait se définir, semble entrevoir « l’autre rive ».
Claude-Marie Trémois
PS : À signaler l’excellent volume des Études cinématographiques (nos 203-210), consacré à Krzysztof Kieslowski (Paris, Minard, 1994). Ainsi que la traduction française de l’autobiographie de K. Kieslowski, le Cinéma et moi, (Lausanne, Noir sur blanc, 2006, 25 €).
- 1.
Evgueni Babosov (sous la dir. de), Osnovy ideologuii sovremennogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État contemporain), Minsk, Académie des sciences de Biélorussie, Amalfeia, 2004 (2e éd. augm.), 447 p.
- 2.
S. N. Kniazev (sous la dir. de), Osnovy ideologuii belorousskogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État biélorusse), Minsk, Institut d’administration auprès de la présidence, Ivts Minfina, 2005, 313 p.
- 3.
V. V. Chinkarev (sous la dir. de), Osnovy ideologuii belorousskogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État biélorusse), Minsk, Ministère de l’Éducation, 2005, 153 p.
- 4.
Iouri Likhtarovitch, « Navoukoùtsy ù liousterkou idealioguii » (en biélorusse, « Les scientifiques au miroir de l’idéologie »), revue Arche Patchatak (Minsk), no 3, mai 2005, p. 96-101.
- 5.
Andreï Kazakevitch, chapitre « Koultourny fon belarouskaï palityki » (en biélorusse, « Le fond culturel de la politique biélorusse »), dans Vital Silitski (sous la dir. de), Naïnoùchaïa guistoryia belarouskaga parliamentaryzmou (en biélorusse, Histoire présente du parlementarisme en Biélorussie), Minsk, Analitytchny Groudok, 2005, 320 p. (p. 132-146).
- 6.
Ioulia Shukan, « La Biélorussie : stratégies présidentielles de domination personnelle », Critique internationale, no 28, Paris, Presses de Sciences-Po, juillet-septembre 2005, p. 37-45.
- 7.
Sur cette période : Jan Zaprudnik, Belarus. At a Crossroads in History, Boulder, Westview Presse, 1993, chap. 4 : “Destruction by War and Russification (1941-1985)”, p. 95-119.
- 8.
Le territoire correspondait à la moitié orientale de l’actuelle Biélorussie ; la partie occidentale était alors polonaise.
- 9.
Sur cette période : Alexandra Goujon, « Le processus de formation d’une opposition politique et nationale en Biélorussie : le Front populaire biélorussien (1988-1991) », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 28, no 1, 1998.
- 10.
De plus, à la chute de l’Urss, 26 % de la production biélorusse (le plus fort taux de toutes les républiques de l’Union) étaient exportés hors de la république (à 93 % dans l’Urss).
- 11.
Sur les accords d’union entre la Russie et la Biélorussie à la fin des années 1990 : Jean-Charles Lallemand, « De l’Union russo-biélorussienne à l’Union “à trois” avec la Yougoslavie ? » (p. 173-201), dans J.-C. Lallemand (sous la dir. de), « Les confins de l’Otan. L’espace mer Baltique-mer Noire », Nouveaux Mondes, no 9, Genève, Cres/Paris, L’Inventaire, automne 1999, 303 p.
- 12.
Alexandra Goujon, chapitre « La transition autoritaire : fondements idéologiques et pratiques politiques » (p. 51-72), dans A. Goujon, J.-C. Lallemand et V. Symaniec (sous la dir. de), Chroniques sur la Biélorussie contemporaine, Paris, L’Harmattan, 2001, 350 p.
- 13.
Pour un exposé sur les deux systèmes orthographiques différents de la langue biélorusse constitués dans les années 1930, et perdurant aujourd’hui : Virginie Symaniec, « Biélorussie : langues et politique » (p. 61-80), dans J.-C. Lallemand (sous la dir. de), Nouveaux Mondes, op. cit.
- 14.
V. Symaniec, chapitre « Les cultures autoritaires » (p. 207-240), dans A. Goujon, J.-C. Lallemand et V. Symaniec (sous la dir. de), Chroniques sur la Biélorussie contemporaine, op. cit.
- 15.
Le meilleur exemple est certainement : Leanid Lytch, Ouladzimir Navitski, Guistoryia Koultoury Belarusi (en biélorusse, Histoire de la culture de la Biélorussie), Minsk, Ekaperspektiva, 1995 (2e éd. 1997, 486 p.).
- 16.
Interdit en terres biélorusses, l’uniatisme perdure en terres ukrainiennes jusqu’à nos jours.
- 17.
Pour information, le 19 août 2005, le tribunal de la ville de Minsk a interdit l’unique Église calviniste de Biélorussie, suite à un jugement considéré comme politique par le pasteur.
- 18.
Pour un exposé historique académique en français sur le grand-duché de Lituanie, inspiré par l’approche nationaliste biélorusse classique : Ihar Lalkoù, Aperçu de l’histoire politique du Grand-Duché de Lituanie, Paris, L’Harmattan, coll. « Biélorussie », 2000, 127 p.
- 19.
Les statuts de 1588 ont été abrogés en 1831 et 1840, lorsque l’empereur Nicolas Ier a introduit le Code russe, en deux temps, sur les terres lituano-biélorusses.
- 20.
Voir dans ce numéro le compte rendu du livre de Frédéric Valabrègue, les Mauvestis, Paris, P.O.L., 2005 (p. 245-249).
- 21.
Sofres, l’État de l’opinion 2004, Paris, Le Seuil, 2004, p. 215.
- 22.
Commission nationale consultative des droits de l’homme, la Lutte contre le racisme et la xénophobie, Paris, La Documentation française, 1997.
- 23.
Des chiffres corroborés par une enquête antérieure de l’Insee établissant qu’au-delà du bac, 32 % des jeunes Maghrébins restent sans emploi contre 19 % et 17 % d’enfants d’immigrés espagnols et portugais (Le Monde, 12 mars 1996). Voir également les résultats de l’enquête du Codil (Le Monde, 28 décembre 1994).
- 24.
Comme l’illustre une affaire de 1999. En juin de cette année-là, à la suite de la publication d’une offre d’emploi du Crédit Mutuel, Raoul Lachhad envoie deux CV identiques, l’un sous son propre nom, l’autre sous celui de Thierry Meyer. Seul ce second CV « répond à une vacance de poste et au profil souhaité » et débouche sur un entretien. La plainte déposée pour discrimination à l’embauche sera classée sans suite par le procureur qui l’estimera insuffisamment caractérisée.
- 25.
Philippe Bataille, le Racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997. Voir également, du même auteur, « Racisme et entreprise », Cfdt aujourd’hui, janvier-février 1996.
- 26.
Entretien, Cfdt Magazine, mars 1997.
- 27.
Ce qui n’exclut pas l’action pénale mais selon, dans cette hypothèse, le droit commun de la preuve.
- 28.
Un projet de loi sur l’égalité des chances est en préparation.
- 29.
Signalons que 71 000 appels sont parvenus au 114, numéro vert mis à la disposition de toute personne s’estimant victime d’une discrimination, et 10 000 ont fait l’objet d’un signalement.
- 30.
Voir les remarques de C.-V. Marie, « Enjeux actuels de la lutte contre les discriminations », dans D. Borrillo (sous la dir. de), Lutter contre les discriminations, Paris, La Découverte, 2005.
- **.
La double vie de Véronique (1 h 36), film franco-polonais de Krzysztof Kieslowski, avec Irène Jacob, Philippe Volter, Claude Duneton, Aleksander Bardini, (1991).
- 31.
En salles, le 15 février. En double Dvd (24, 90 €) le 22. Une rétrospective Kieslowski aura lieu au MK2 Parnasse, à Paris, à partir du 15 février. Tous ses courts métrages seront projetés à Paris, à l’Institut polonais, du 1er au 13 mars 2006.
- 32.
Propos recueillis par Claude-Marie Trémois et Vincent Remy dans Télérama, hors série : « La passion Kieslowski », septembre 1993.
- 33.
Compositeur du xviiie siècle, inventé par Kieslowski. Il apparaît pour la première fois dans Le décalogue 9. On le retrouve dans Bleu et dans Rouge. Zbigniew Preisner est l’auteur de toutes les musiques des films de Kieslowski, depuis 1984.
- 34.
Weronika est doublée par la soprano Elzbieta Towarnicka.
- 35.
Propos recueillis par Gérard Pangon, Télérama, 5 mai 1991.
- 36.
Propos recueillis par C.-M. Trémois et V. Remy dans Télérama, hors série : « La passion Kieslowski », septembre 1993.