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Poésie de l’attention

avril 2019

Née en 1967, Judith Chavanne est poète et professeure de littérature. Son dernier recueil, À l’équilibre, est paru à l’automne 2018 aux éditions du Bois d’Orion. Son œuvre s’inscrit dans le prolongement du renouveau lyrique qu’a connu la poésie française à la fin du xxe siècle. Depuis la parution de Entre le silence et l’arbre (Gallimard, 1997), Judith Chavanne fait entendre une voix parfaitement accordée au réel, jusque dans ses moindres détails, et qui parvient à nous remettre à son écoute.

Vous enseignez la littérature depuis de nombreuses années; vous êtes l’auteure d’une thèse sur l’œuvre du poète Philippe Jaccottet[1]. Comment en êtes-vous venue à écrire de la poésie?

Comme beaucoup, je crois, j’ai senti à l’adolescence monter un désir d’écrire. Mais quoi ? J’entretenais une sorte de dialogue intérieur, que je couchais sur un cahier. Je me souviens avoir écrit, en classe de cinquième, des poèmes sur le thème de la nuit… Mais le choix conscient de la poésie est venu plus tard. L’écriture est venue par la lecture, de la nécessité de répondre à la beauté quand elle vous touche. J’ai d’abord découvert Baudelaire – ce n’est pas très original. Il y eut Michaux aussi qui, dans la postface de La nuit remue, parle du droit de tous à écrire, ce qui m’avait fait grand effet[2]. Mais l’éblouissement est venu de Supervielle. Je me revois dans le Rer lisant Les Amis inconnus[3]. Ces pages ont soudain créé un halo protecteur autour de moi, la réalité s’est suspendue. Je suis ensuite entrée dans les études supérieures, qui m’ont conduite à lire, mais sans vraiment écrire. J’ai découvert la critique littéraire, et mon désir d’écriture s’en est trouvé entretenu. Mais le peu que j’ai écrit à cette époque était très cérébral. De ce moment date ma découverte de l’œuvre de Philippe Jaccottet, avec Pensées sous les nuages d’abord, puis Airs[4]. Cette poésie, dès lors, a exercé sur moi un attrait irrésistible, mais sans doute plus secret et moins fulgurant qu’il n’avait été pour Supervielle ; mon écriture s’est déployée peu à peu ensuite. Il m’est difficile de dire exactement s’il y a eu un catalyseur particulier à mon écriture poétique, peut-être la rencontre avec Supervielle tout de même.

Vos recueils sont traversés par un questionnement sur l’écriture poétique elle-même. Le premier, Entre le silence et l’arbre, se clôt sur un poème évoquant un homme qui chaque soir traverse les champs face au soleil couchant. Et vous ajoutez que vous songez alors «  à ce qui se créait là, sans qu’il soit besoin de rien écrire[5]  ». Comme si vous souhaitiez parvenir un jour à vous passer de l’écriture. Comme en écho, votre dernier recueil se termine au contraire par un texte en prose sur ce qu’est l’état poétique, et vous comparez l’espace intérieur du poète à un jardin enneigé : «  En -s’appuyant au réel, le regard ou l’écoute attentifs ont créé en moi cet espace qui est du temps, si pareil à la neige. Quelque chose peut advenir qui sera vivant[6].  » Est-ce une confiance dans l’écriture, dans sa nécessité, qui progressivement advient ?

C’est étrange, je ne m’étais pas rendu compte qu’il y avait effectivement là un écho… Je dirais que je n’ai jamais été quelqu’un de très serein, et que ma difficulté d’être était un aiguillon, une motivation pour écrire. J’étais en recherche de quelque chose, que je poursuivais par l’écriture. Alors oui, me dire qu’un jour peut-être, j’atteindrai une confiance intérieure, comme celle qu’on éprouve parfois devant un paysage, ou avec un être proche – cet homme dont il est question dans le poème que vous évoquez est mon grand-père – était sans doute une chose à laquelle j’aspirais. Il m’a fallu du temps pour découvrir que l’écriture elle-même participait de cette sérénité que je cherchais. Car elle permet ­d’accéder, ici et maintenant, à une profondeur et à un sens. Je crois que la poésie a ceci de spécifique qu’elle est un art de l’abandon. Il faut consentir à se laisser toucher par le réel, qui ne se donne pas si facilement à voir. Mais le poète ne devient le « lieu de cet avènement » qu’à condition d’un travail, celui de l’attention, qui là encore est un travail spécifiquement poétique, je crois. Chercher quelque chose en avant de soi, c’est ce que j’appelle le souci. L’attention au contraire dessine l’espace où s’épand un présent infini, qui est le temps de la poésie.

Certains motifs, certaines figures, reviennent souvent dans vos poèmes: l’arbre, l’enfant et l’oiseau, notamment. Ce dernier est particulièrement présent dans votre dernier recueil, À l’équilibre. Quel statut l’oiseau a-t-il?

Ces motifs, ces thèmes, parlent d’abord de mon environnement. Je dirais même de mon expérience, songeant au commentaire que Jaccottet a fait d’un vers de Rilke, dans la monographie qu’il lui a consacrée : « Chanter, c’est être[7]. » Cela ne signifie nullement, précise Jaccottet, que seuls ceux qui « chantent », qui écrivent des poèmes, accèdent à l’existence. Mais que pour écrire un poème, il faut d’abord avoir connu, éprouvé, d’une quelconque manière, ce dont on parle. Aujourd’hui, là où j’habite, les oiseaux sont une réalité, une présence quotidienne. Quand j’habitais Paris, je ne les voyais ni ne les entendais vraiment. L’arbre, auquel je me réfère dès le titre du recueil que j’ai écrit à cette époque [Entre le silence et l’arbre] n’était pas tellement présent non plus dans le quartier où je vivais. Pourtant, il apparaissait sporadiquement, et je le guettais, comme un espoir par-dessus les murs d’école, dans les jardins que je longeais lorsque je me rendais en banlieue sur mon lieu de travail. C’est ainsi qu’il m’est devenu pour ainsi dire intérieur – une part, encore une fois, de mon expérience. L’oiseau ou l’arbre sont en fait le détail par lequel j’entre dans la réalité, comme dans un tableau. Avec eux, à travers eux, je pose le pied, je prends appui. Et alors, le poème peut advenir. Je n’ai pas une bonne mémoire, me semble-t-il. Très peu de mes poèmes prennent pour point de départ un souvenir, même s’ils peuvent y revenir. Au contraire, l’écriture est un mode de présence attentive au monde. Et sans doute les oiseaux sont-ils en ce moment très présents dans ce qui m’est donné à regarder. Je considère qu’un poème est réussi quand il atteint un point d’équilibre, un ajustement entre le détail qui a retenu l’attention et l’état intérieur que cette attention a éveillé. Comme avec un diapason, je cherche par les mots l’accord juste. Je crois que le réel précède toujours le poème. Mais le poème permet en retour de regarder autrement le réel, d’y être davantage présent. C’est en tout cas mon souci constant.

Vous utilisez très peu d’images, ce qui est rare en poésie. Partagez-vous la méfiance de Jaccottet qui a souvent critiqué la facilité que représente le recours à l’image?

Il est vrai que j’utilise très peu la métaphore, la comparaison. Ce n’est pas un refus de ma part. Mais spontanément, ça ne me vient pas. Sans doute qu’au fond, je n’ose pas. Par peur d’un résultat pauvre, ou facile en effet. Comme si l’image, parce qu’elle permet de mettre immédiatement les choses en rapport, risquait de me dispenser du travail qui consiste précisément à trouver l’ajustement. Mais il m’arrive d’en utiliser néanmoins ! Dans Elle chantait, chaque poème est pour ainsi dire élaboré, déployé autour d’une image[8]. C’est sans doute l’exception qui confirme la règle, ma « règle ».

On a l’impression en vous lisant que vos poèmes sont tricotés ou tissés, dans la continuité du premier vers, dont on sent qu’il est vraiment le premier. Est-ce ainsi que vous écrivez?

Oui, tout à fait. Cela rejoint ce que je vous disais précédemment du point d’appui. Quelque chose, un détail, retient mon attention. Je note alors dans mon cahier un vers. Au début où j’écrivais, je me montrais volontariste : ce vers, je ne le lâchais pas, je m’acharnais dessus ; je voulais lui faire rendre, parfois avant l’heure, toute sa sève, comme s’il était possible de hâter son mûrissement. Puis, en travaillant de manière plus approfondie sur Jaccottet, j’ai découvert un texte, «  Cette folie de se livrer nuit et jour à une œuvre  », dans lequel il parle de l’inefficacité de l’acharnement : « J’étais amené à reconnaître qu’il ne fallait jamais trop intervenir, que l’acharnement ne me réussissait pas, et que je devais renoncer définitivement à la gloire du “combat avec l’œuvre” [9]. » Jaccottet explique au contraire comment, grâce à l’attention, à des notes et observations préalables, l’œuvre – prose ou poème – se réalise secrètement en soi et, un jour, se précipite en quelque sorte sur la page à la faveur d’un moment de « cohérence intérieure ». Je ne me souviens pas avoir voulu imiter la manière de Jaccottet ; je crois plutôt que ses mots offraient une formulation à ce que je pressentais peu à peu moi-même. Je me suis mise à écrire autrement. J’écris toujours dans mon cahier, mais je laisse infuser. Je relis plus tard, j’y reviens. Et quand je sens que c’est mûr, alors je tisse une suite, et le poème se déploie. Mais le premier vers que j’ai écrit reste effectivement le point de départ. Il reste le premier vers du poème.

Comme chez beaucoup de poètes contemporains, la nature est très présente dans vos textes. Elle est une source d’inspiration évidente, alors même que vous vivez en Île-de-France, et que vous avez par exemple découvert Supervielle dans le Rer! Comment expliquez-vous cette importance donnée à la nature chez de très nombreux poètes, pourtant plutôt urbains?

C’est vrai, et d’autant plus étrange que j’ai longtemps vécu à Paris même. Mais, en réalité, j’étais mal en ville. Je la traversais, toujours habitée d’une certaine hâte. Quelque chose ­m’oppressait. Et de cette oppression, je n’ai rien su faire sur le plan poétique. La poésie, me semble-t-il, se nourrit de temps, de lenteur, de contemplation. Elle se donne en retour du temps et du regard que l’on a accordés. Je me suis rarement attardée au cœur de la ville pour regarder mes contemporains. Parfois cependant, dans le Rer ou le métro, l’attitude de tel ou tel passager m’a requise, car elle entrait en résonance avec ce que je portais en moi ; il en est né un poème. Mais, encore une fois, le plus souvent dans la ville, je suis préoccupée et pressée, trop peu disponible. Par ailleurs, je me demande si la nature, par son altérité, ne favorise pas aussi la venue de la parole. Si la poésie naît de l’émotion, elle a aussi besoin de distance, d’un espace pour que le souffle, la parole puisse advenir. La nature, qui représente un autre règne, offre cette distance. Certains poètes contemporains cependant, comme Jacques Lèbre, écrivent sur la ville. Mais il est vrai que c’est rare. Alors même que la ville a été au cœur de la poésie de Baudelaire ou d’Apollinaire, qui ont écrit sur cette réalité, ce quotidien qui était le leur. Ce constat m’inquiète un peu parfois. Si la poésie se retranche de la réalité que partage ­l’essentiel des gens, à qui parlera-t-elle ? J’ai en permanence cette inquiétude d’avoir suffisamment accueilli, porté en moi certaines dimensions du réel. Pour l’instant, je n’y suis pas parvenue avec la ville.

Quelqu’un murmure, c’est

un être vers un autre qui se penche :

sollicitude,

celle qu’on octroie aux enfants et aux plantes,

une façon précautionneuse de verser

des paroles à peine, le langage amenuisé,

le souffle, l’haleine tout juste articulés ;

de doucement fouiller

comme dans le sous-bois un rayon de soleil,

dans tout le corps depuis l’oreille

jusqu’à l’âme, jusqu’à la débusquer[10].

Propos recueillis par Anne Dujin

 

[1] - Judith Chavanne, Philippe Jaccottet. Une poétique de l’ouverture, Paris, Seli Arslan, 2003.

[2] - Henri Michaux, La nuit remue, Paris, Gallimard, 1935 (rééd. coll. «  Poésie  », 1987).

[3] - Jules Supervielle, Les Amis inconnus, Paris, Gallimard, 1934 (rééd. à la suite du Forçat -innocent, coll. «  Poésie  », 1969).

[4] - Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Paris, Gallimard, 1983 et Airs, Paris, Gallimard, 1967.

[5] - Judith Chavanne, Entre le silence et l’arbre, Paris, Gallimard, 1997.

[6] - Judith Chavanne, À l’équilibre, L’Isle-sur-la-Sorgue, Le Bois d’Orion, 2018.

[7] - Philippe Jaccottet, Rilke, Paris, Seuil, 1971 (rééd. Points, 2006).

[8] - Judith Chavanne, Elle chantait, Verton, Henry, 2017.

[9] - Philippe Jaccottet, Une transaction secrète. Lectures de poésie, Paris, Gallimard, 1987, p. 321.

[10] - Judith Chavanne, À l’équilibre, op. cit.

Judith Chavanne

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