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Chrétiens d'Orient dans la tourmente

La situation des minorités chrétiennes dans les pays arabes, différente selon les pays, témoigne toujours des tensions qui traversent les sociétés. Mais elle touche aussi, notamment à travers les interventions des diasporas, à la perception européenne de la région.

La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité.

Albert Camus, Carnets, III

Le 1er novembre 2010 à Achrafiyé, un quartier chrétien de Beyrouth, l’attentat qui avait frappé la veille l’Irak, entraînant la mort de dizaines de chrétiens était au centre des conversations. Le 1er janvier 2011, le même phénomène s’est produit, après l’attentat perpétré dans une église d’Alexandrie en Égypte, emportant la vie de vingt-deux fidèles.

Dans le monde occidental et en particulier en France, ces drames suscitent de nouveaux débats sur la situation des chrétiens d’Orient ; du Figaro à l’Express en passant par Valeurs actuelles et le Nouvel Observateur, on parle d’oppression, de disparition programmée et même parfois de génocide. La scène politique s’agite également, un appel a été signé par des parlementaires tandis qu’en novembre 2010 le ministre de l’Immigration Éric Besson a annoncé l’accueil de dizaines d’Irakiens blessés lors de l’attentat. Ces réactions ne sont pas nouvelles mais elles prennent aujourd’hui une ampleur inédite. Plus encore, un député a été jusqu’à adresser une invite pressante aux musulmans de France afin qu’ils manifestent contre les meurtres de chrétiens au Moyen-Orient, seule façon selon lui de prouver qu’ils se désolidarisent de ces crimes.

Pour François Zabbal, ce regain d’intérêt serait lié à la cible désignée, qui fait partout l’unanimité, « parce que l’oppresseur peut être désigné sans fâcher personne : l’islamisme radical ».

Il semble que cette explication monocausale fasse fi de la complexité du phénomène. Ce réductionnisme révèle une incapacité à se déprendre d’une lecture essentialiste dès lors qu’il s’agit du Moyen-Orient ; « essentialiser » l’islam, c’est postuler qu’il constitue un tout global pourvu d’invariants spécifiques et qu’il ne saurait être affecté par les changements historiques, ce qui revient à oblitérer son inscription dans le temps et l’espace. Jean Baubérot, sociologue des religions, souligne l’une des difficultés de nos sociétés modernes : « La tendance à réduire la réalité à l’actualité et au vécu médiatisé, l’impossibilité de penser l’ambivalence, car la masse des informations diffusées impose souvent une certaine réduction de la complexité, une vision dualiste des choses. » L’idée que les musulmans de France aient à se désolidariser d’individus se référant à l’islam quelle que soit leur appartenance géographique prend tout son sens dans cette conception réifiée, indivise, de l’islam, « une » par-delà les appartenances nationales. Les musulmans constitueraient donc un groupe uni par des liens quasi organiques et naturalisés, une grande famille dont on postule que chaque membre est organiquement lié aux autres… sauf s’il énonce sans détour le contraire.

Aussi bien cette vision duelle consistant à séparer mouvements islamistes et gouvernements en place est battue en brèche par la réalité concrète du jeu politique tel qu’il se donne à voir dans cette région du monde depuis sa constitution en nations indépendantes. En effet, nombre de dirigeants ont impulsé le phénomène de réislamisation par le bas de leur société par conviction parfois et souvent pour battre leurs opposants islamistes sur leur propre terrain, dans un contexte de pouvoir confisqué. Or, tout se passe comme si des États du Moyen-Orient, démocraties imparfaites ou États autoritaires, faisaient face à des oppositions islamistes par nature absolutistes, les premiers apparaissant ainsi comme un « moindre mal ». Des chercheurs ont montré que l’islam ne constitue pas un référent figé mais dynamique, mobile et que son irruption dans l’espace du politique peut aussi bien contrarier le projet démocratique que favoriser le pluralisme, à condition que les deux univers du religieux et du politique ne soient pas imbriqués au point de se confondre.

De nombreux présupposés recouvrent la compréhension des diverses raisons provoquant l’exode chrétien des terres d’Orient.

Ce phénomène d’exode des chrétiens d’Orient s’enracine dans l’épaisseur d’une histoire tourmentée dont il faut rappeler les étapes pour tenter d’en saisir les soubresauts présents. L’attentat perpétré contre l’église des Saints (Al-Qiddissine) à Alexandrie dans la nuit du 31 décembre 2010 au 1er janvier 2011 a entraîné la mort de vingt-deux personnes. Le président égyptien Moubarak a refusé d’admettre contre l’évidence que les Coptes étaient visés en tant qu’ils sont chrétiens, et évoqué la présence d’« éléments étrangers ». Il est vrai que le recours à l’explication facile du « complot » (mu’âmara) de préférence ourdi par des étrangers est courant dans les pays arabes ; cette explication a le mérite d’éviter de douloureuses remises en question. Pourtant, il est possible que les auteurs de cette attaque, non encore revendiquée, soient effectivement étrangers ; en effet, des menaces dirigées contre les chrétiens égyptiens ont été proférées par la branche irakienne d’Al-Qaida au prétexte que deux chrétiennes mariées à des prêtres coptes seraient « emprisonnées dans des monastères » après s’être converties à l’islam. Par ailleurs, un autre scénario se dessine actuellement. Si l’option d’une machination est bien considérée depuis la chute de Moubarak, c’est sur les propres services de sécurité du raïs déchu que les soupçons se sont récemment portés. Ainsi, l’ex-ministre de l’Intérieur égyptien, Habib El Adly, écarté du pouvoir le 31 janvier dernier a été mis en examen pour son implication présumée dans l’attentat anti-copte d’Alexandrie. En tout état de cause, l’organisation Al-Qaida a récemment nié toute implication dans cet attentat. Bien qu’il soit impossible à l’heure actuelle de mesurer la véracité des allégations des uns et des autres, la prudence reste de rigueur.

Quoi qu’il en soit, c’est l’épisode le plus grave enregistré ces dernières années où de fréquentes échauffourées ont opposé chrétiens coptes et musulmans. Pourtant, les relations entre ces deux groupes n’ont pas toujours été placées sous le signe de la méfiance et du ressentiment.

Au début du siècle, les Coptes ont été très engagés aux côtés des musulmans dans la lutte indépendantiste, notamment lors de la révolution nationale de 1919. L’un des hommes forts du parti Wafd, le mouvement nationaliste de Saad Zaghloul, était un Copte, Makram Ebeid ; il occupait le poste de ministre des Finances et était en première ligne dans les négociations avec les Anglais. Lorsque ces derniers ont tenté d’instaurer, dans le traité d’Indépendance de 1922, une clause légitimant une intervention en Égypte au prétexte d’en protéger les étrangers et les minorités, les Coptes leur ont opposé un refus catégorique ; trente ans plus tard, les Coptes sont toujours côte à côte avec les musulmans lors du coup d’État des « officiers libres » conduits par Nasser qui renverse la monarchie. Cependant, le gouvernement de Nasser a contribué à affaiblir leur situation en Égypte sur plusieurs plans. Sur le terrain économique, la nationalisation des terres les dessert considérablement. En effet, les grands propriétaires terriens et l’élite intellectuelle (les effendis) parmi lesquels figuraient de nombreux Coptes s’en sont trouvés lésés. Par ailleurs, ils constituaient aussi, avant 1952, un courant très important de la sphère politique. Leur situation privilégiée relativement à la participation politique a pris fin lors de la dissolution des partis décidée par Nasser en 1953, au profit du Conseil de la révolution. Cette nouvelle donne a légitimé la première vague d’émigration des Coptes vers les États-Unis où ils ont mis en place une importante association copte de l’étranger, l’American Coptic Organization ; cependant, Nasser n’a pas cherché à leur nuire en tant qu’ils étaient chrétiens et les Coptes se sont joints spontanément aux musulmans dans leur combat pour la nationalisation du canal de Suez. En 1965, le nouveau pape Cyril VI s’est rendu célèbre pour ses déclarations exprimant une forte loyauté envers l’Égypte et s’engageant politiquement contre Israël. Mais la défaite cuisante de 1967 face à ce pays a aussi eu pour conséquence d’encourager le départ des Coptes d’Égypte. Elle signale surtout l’échec du nationalisme arabe auquel l’islamisme a succédé en tant qu’idéologie porteuse d’un projet révolutionnaire. Jusqu’à ce jour, les questions économiques demeurent les principales causes de l’émigration égyptienne, que cela concerne les chrétiens et les musulmans. Les motivations politiques viennent s’y ajouter, même si la répression massive du pouvoir nassérien est dirigée à cette époque contre les islamistes.

C’est en vérité avec l’arrivée de Sadate au pouvoir que la situation des Coptes commence réellement à se dégrader. Après la défaite de la guerre des Six Jours qui marque la fin du rêve unitaire arabe, le président Sadate (le « président croyant ») multiplie les discours à tonalité islamique. C’est lui aussi qui a initié la réislamisation du pays, par conviction et pour couper l’herbe sous le pied des opposants islamistes et des mouvements de gauche tout à la fois. Sa décision d’instaurer la charia comme source principale de la législation en 1980 a suscité la vive réprobation des Coptes. Pour avoir fait connaître publiquement son opposition, le pape Chenouda III est placé le 5 septembre 1981 en résidence surveillée au monastère de Saint-Bishoy, sous l’accusation d’avoir encouragé au sécessionnisme chrétien. Sadate a été assassiné la même année par un groupe extrémiste musulman.

L’ère Moubarak a laissé espérer un mieux. En effet, Moubarak a libéré le pape Chenouda III en 1985 mais il n’a nullement empêché le processus de réislamisation, ni levé les discriminations qui interdisent aux Coptes l’accès à certains postes de la fonction publique. S’il a assoupli les mesures administratives qui rendent difficile la construction d’églises, il ne les a guère remises en cause. De fait, aggravées par la crise économique, les tensions ont été vives entre musulmans et Coptes durant les années 1980 et elles connaissent un regain depuis quelques années.

Le président Moubarak a poursuivi l’effort de réislamisation en soumettant les grandes instances islamiques telles que l’université d’Al Azhar à son contrôle ; le rôle dévolu à cette prestigieuse institution a consisté dès lors à parer d’un vernis islamique les décisions prises par les politiques. Tel fut aussi le but poursuivi lors de la mise sous tutelle des 65 000 mosquées que comptait l’Égypte en 1998, par l’intermédiaire du ministère des Waqf qui gère les fondations religieuses. Les catégories de l’islam et du politique apparaissent donc entremêlées et il semble peu judicieux de prétendre à un ordre politique en concurrence avec le religieux, cet entremêlement contribuant de fait à opacifier la nature des enjeux. Plus subtil encore est le jeu de la censure. Jean-Noël Ferrié développe l’idée très féconde d’une « solidarité sans consensus » pour désigner cette clôture médiatique qui soumet tout débat, toute rhétorique au véhicule islamique, en tant qu’idiome et indépendamment de tout contenu. Dès lors, le référent islamique n’est pas doté d’une valeur propre, tout se passant comme si le seul recours à l’islam suffisait à légitimer une idée ou à la rendre audible. À cet égard, l’ordre du licite et celui de l’illicite sont pratiquement dénués de toute spécificité religieuse, prenant la forme de normes non édictées, mais intériorisées par les consciences collectives qui à leur tour participent à une forme de censure que Jean-Noël Ferrié qualifie de diffuse et non institutionnelle.

Cependant, si le marquage identitaire monoconfessionnel sous les couleurs de l’islam contribue à la cohésion identitaire des musulmans, par son aspect envahissant il renvoie dans le même mouvement les chrétiens à une irrévocable altérité.

La chute de Moubarak n’a pas fait taire les tensions intercommunautaires qui ont donné lieu à des heurts meurtriers il y a peu. Cependant, la présence de musulmans et de Coptes côte à côte sur la place Tahrir lors du récent soulèvement apporte une note d’espoir. L’une des interrogations cruciales de l’ère post-Moubarak porte précisément sur la redéfinition de la citoyenneté et la place des minorités religieuses dans la société égyptienne.

Le rôle des diasporas

Les Coptes installés principalement en Amérique du Nord se sont réunis en collectifs destinés à maintenir les liens sociaux avec leur pays d’origine et à défendre leurs intérêts. Parmi eux, une minorité d’activistes radicaux mène une campagne active pour défendre les droits de leurs compatriotes demeurés dans leur pays. Ces militants, peu nombreux mais très déterminés, développent une rhétorique extrémiste teintée de franche islamophobie. Ils s’appellent Michael Mounir Meunier, Ahmed Abaza ou Maurice Sadek et nouent des liens avec la frange radicale de la mouvance évangélique américaine avec qui ils partagent des vues islamophobes et un soutien affiché à Israël. (Ils s’affichent par exemple avec le pasteur Jones qui s’est fait connaître avec son projet de brûler des exemplaires du Coran.)

Leur thématique préférée concerne des affaires de jeunes femmes coptes mariées de force pour être converties à des musulmans, des récits souvent outrés qui présentent, en miroir inversé, une curieuse analogie avec la rhétorique des extrémistes musulmans.

Les conversions pourtant très peu nombreuses en Égypte suscitent en effet d’âpres débats. D’autres personnages, tels que le père Zakaria Boutros, font campagne sur un mode islamophobe. Ses prêches, qui sont diffusés sur les chaînes satellitaires connaissent un immense succès, en Égypte mais aussi au Liban.

Bien que mise en œuvre par une minorité d’individus nullement représentatifs de la diaspora copte égyptienne, cette propagande est de nature à encourager le repli peureux voire paranoïaque des Coptes et de conforter leurs compatriotes musulmans dans l’idée fausse et dangereuse qu’ils seraient globalement animés de sentiments islamophobes et d’une volonté sécessionniste. L’immense majorité des Coptes qui n’est pas partie prenante de cet activisme agressif se retrouve prise au piège de ces exclusions réciproques.

Par ailleurs, le dispositif d’entraide, comme des logements proposés gracieusement par les associations coptes à destination de leurs compatriotes chrétiens, contribue à faciliter le départ de Coptes et donc à réduire leur nombre dans leur pays d’origine.

Du fait de l’activisme de la diaspora copte auprès du gouvernement américain, le Rapport sur les libertés religieuses dans le monde publié par le Département d’État américain cite désormais l’Égypte parmi les trente pays mis en accusation.

Sociologue et homme de religion, le père William Sidhom porte un regard mesuré sur les récits qui circulent au sein de sa communauté : « La plupart des rumeurs sont infondées, mais les vexations sont une réalité, en particulier dans les milieux les plus défavorisés. Ce qui aboutit à un phénomène de ghettoïsation, y compris dans les écoles et les universités où élèves et étudiants se mélangent de moins en moins, chaque groupe se rattachant de manière plus forte à sa communauté religieuse. »

Les chrétiens irakiens pris au piège de la guerre civile

Enlèvements crapuleux, assassinats commis contre eux en tant que chrétiens, attentats coordonnés contre des églises : les chrétiens irakiens qui ne sont pas insérés dans des réseaux et des clans tribaux susceptibles de les protéger se retrouvent pris au piège de la guerre civile.

Quelques données brutes donnent la mesure de la tragédie que vit l’Irak depuis maintenant plusieurs décennies. Si le dictateur Saddam Hussein réprimait impitoyablement ses opposants, les chrétiens n’étaient pas inquiétés à condition de ne pas s’élever contre son pouvoir. Mais les guerres successives que connaît le pays à partir de 1991 changent la donne. Après la première guerre du Golfe, l’embargo mis en place alors que le raïs était toujours au pouvoir a achevé de laminer les forces vives du pays. La deuxième guerre d’Irak en 1998 (opération « Renard du désert ») a entraîné de nouvelles destructions de ce qui restait du tissu économique et social du pays. L’Irak a ainsi connu une terrifiante régression : ce pays qui, en 1990, figurait au 55e rang des nations selon l’échelle de l’indice de développement humain (Idh), établie par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), a chuté dramatiquement pour atteindre le 126e rang en 1995, un recul d’une ampleur inédite dans l’histoire des Nations unies. Et c’est ce pays à genoux qui a subi de nouveau une guerre destructrice en 2003. C’est avant tout cette somme de souffrances qui a conduit à l’exode des Irakiens, près de deux millions et demi d’entre eux, toutes confessions confondues, ayant quitté le pays. Les chrétiens ne sont pas insérés dans des réseaux tribaux au contraire des autres protagonistes, sunnites arabes, chiites et kurdes qui se sont livrés une guerre sans merci en plus de l’insurrection contre les occupants américains.

À cette réalité terrible, s’ajoute l’irruption des combattants djihadistes affiliés à Al-Qaida qui trouvent dans le chaos irakien un terrain idéal de confrontation avec les Américains, même si leurs cibles sont avant tout irakiennes.

L’une des causes de la tragédie tient sans conteste dans la fragmentation du jeu politique, divisé en clans ennemis. Au nom du principe bien connu du « diviser pour régner », Saddam Hussein s’appuyait déjà sur la minorité sunnite dont il était issu contre les chiites et les Kurdes. Les Américains, eux, ont choisi de privilégier le camp chiite. S’ils ont changé le système à la marge, ils n’en ont pas modifié l’architecture. Les termes de l’équation sont ainsi renversés mais non point sa logique consistant à jouer une communauté contre une autre, et les effets sont désastreux. En l’absence d’un projet national commun fondant une coexistence de tous, l’Irak a implosé. Alors que le gouvernement régional du Kurdistan a été doté d’un département de relations internationales, le Sénat américain a voté, le 26 septembre 2007, une résolution proposant la partition de l’Irak selon des critères communautaires, kurde, chiite et sunnite. Mais c’est la décision prise par Paul Bremer, l’administrateur de l’autorité provisoire de la coalition (Cpa), d’organiser le système électoral irakien selon des considérations ethnoconfessionnelles à l’exemple du cas libanais qui a semé les germes du chaos.

En octobre 2006, les députés irakiens ont finalement adopté la loi sur le fédéralisme, confirmant la fracture ethnoconfessionnelle.

À mesure que le poison du confessionnalisme a pris de l’ampleur, des chefs de milices chiites et sunnites ont tenté d’uniformiser leurs quartiers respectifs notamment à Bagdad par le recours à la violence et à la terreur. Selon Amnesty international, d’autres minorités ethniques ou religieuses comme les yezidis, les chrétiens, les Sabéens et les Palestiniens ont fait les frais de ces opérations de « purification », ainsi que des catégories sociales comme les juges ou les défenseurs des droits de l’homme qui ont été également pris pour cibles.

En l’absence d’une protection de l’État dans un pays où l’armée a été dissoute, les Irakiens mobilisent les solidarités primordiales, recourant à la protection du plus proche, le clan, la famille élargie, les fidélités élémentaires. Des chrétiens irakiens ont mis en place leur propre milice dans la ville de Karakosh, près de Mossoul.

Il faut noter en outre que la Constitution dispose que l’islam est un principe de droit et même la « principale source de la législation », puisque les lois sont censées respecter ses « constantes et préceptes » (article 2) ; à cet effet, l’article 87 prévoit que la Cour suprême fédérale devra être composée de juges et d’experts en « jurisprudence islamique » et en droit. Même si la Constitution défend par ailleurs « les droits religieux à la liberté de doctrine et des pratiques religieuses », c’est en somme une officialisation du confessionnalisme dont on peut craindre en outre la difficile mise en œuvre dans un pays déchiré par une guerre civile opposant principalement chiites et sunnites.

C’est pourquoi les chefs spirituels des Églises d’Irak ont exprimé leur inquiétude dans une missive adressée aux autorités politiques dès le 24 juin 2005 exposant leur attachement au principe de citoyenneté dans la Constitution. Ce communautarisme officiel a fait naître d’autres revendications et espoirs, augurant d’une fragmentation toujours plus grande si l’unité du pays n’est pas maintenue ; les Turkmènes alliés au pouvoir turc rêvent de se regrouper au sein d’une province turkmène. Pendant ce temps, des représentants politiques kurdes militent pour que le Kurdistan accède à l’autonomie politique, alors que d’autres chefs kurdes se prononcent pour un État kurde à laquelle la région serait rattachée. Un projet qui est violemment combattu par la Turquie, pays face à d’autres revendications kurdes sur son propre territoire. La Syrie et la Jordanie sont les principaux pays d’accueil des réfugiés irakiens, chrétiens et musulmans. En Jordanie, les Irakiens sont en butte à la pauvreté qui touche 60% de la population et survivent pour beaucoup grâce à l’aide d’organisations humanitaires telles que Caritas, dans l’espoir d’émigrer en Occident.

Le député chrétien irakien Yonadam Kanna s’est inquiété de la décision française d’accueillir des chrétiens irakiens blessés lors de l’attentat de l’automne dernier, initiative qu’il estime « contraire à la laïcité », ajoutant : « Face aux violences d’Al-Qaida, la solution n’est pas de faire sortir les chrétiens d’Irak. »

Les départs de chiites ou sunnites hors de leur pays sont bien sûr une catastrophe humaine qui revêt le même caractère déplorable que l’exil des chrétiens. Toutefois en raison de leur situation numériquement minoritaire, l’exode de chrétiens d’Orient est d’une singulière gravité. Ainsi, « si 5 000 musulmans partent, ceux qui restent demeurent majoritaires. Quand il s’agit de chrétiens, 5 000 départs signifient des villages entiers qui ne sont plus chrétiens. Il y a un véritable problème d’effectifs, et les chrétiens ne sont pas loin de perdre une taille critique », explique Claude Lorieux.

La colonisation : obstacle à la paix

La création de l’État d’Israël a abouti à l’exode de près du tiers des Palestiniens de la Palestine historique. Les colons avancent tous les jours et partout, ils sont à présent un demi-million en Cisjordanie. Le mur de séparation ajouté aux barrages et aux colonies qui brisent la continuité du territoire palestinien transforme la vie des Palestiniens en cauchemar. Empêchés de se rendre à leur travail ou à leur lieu d’études, voyant leur maigre territoire disparaître tous les jours, des Palestiniens, chrétiens et musulmans fuient leur terre, souvent au terme d’une terrible crise de conscience. Des heurts existent entre chrétiens et musulmans mais ils sont contenus par les responsables des deux communautés.

Le cas de Gaza est particulier. Ce territoire minuscule à la densité de population exceptionnelle et sous blocus concentre toutes les frustrations. La pauvreté a fait voler en éclats les solidarités traditionnelles et les cas d’affrontement entre chrétiens et musulmans ne sont pas rares. Des institutions chrétiennes ont été attaquées par des extrémistes musulmans. Cette situation qui brise la solidarité nationale est expliquée par certains par le boycott dont souffre Gaza, mise au ban de la société internationale par décision des pouvoirs occidentaux après la victoire électorale du Hamas. Les chrétiens seraient pris pour cible car associés à l’Occident. Par ailleurs, l’activité missionnaire évangélique qui est à l’œuvre dans cette région a pour effet d’aggraver les tensions et les amalgames. S. Andessian rappelle que ces attaques sont pourtant dénoncées par le chef du parti, Ismaël Haniyéh. Il semble en effet que le Hamas tente de maintenir des liens de solidarité avec les responsables communautaires chrétiens. Il faut rappeler à ce sujet que le maire chrétien de Bethléem a été élu grâce à une alliance avec ce parti.

La Libye, à la croisée des chemins

Plus d’un million et demi de chrétiens vivent en Libye sur une population totale estimée à environ 8 millions d’habitants ; dans ce pays à majorité musulmane sunnite (près de 97% de la population libyenne), la communauté chrétienne est composée essentiellement de migrants subsahariens. Mouammar Kadhafi qui a pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’État en 1969 – c’est la « révolution el-Fateh » – a ouvert son pays dès les années 1990 à l’immigration africaine. En effet, la Libye est l’un des pays les plus riches d’Afrique grâce à la manne pétrolière dont il tire l’essentiel de ses revenus.

Jusque dans les années 1990, les travailleurs étrangers étaient majoritairement arabes, en particulier tunisiens et égyptiens, ils deviennent surtout subsahariens après 1990. En effet, l’affaire de Lockerbie a provoqué à la fin des années 1980 la mise au ban de la Libye par la communauté internationale et particulièrement par l’Occident. Échaudé par l’inexistence de la solidarité arabe à l’égard de la Libye, Mouammar Kadhafi a freiné ses élans panarabistes au bénéfice d’une ouverture au monde africain. Mais la Libye n’a pas tardé à tempérer quelques années plus tard cet enthousiasme panafricaniste arguant d’une saturation de son marché du travail et de l’afflux incontrôlé d’étrangers en situation irrégulière. Si les migrants sont majoritairement chrétiens, ils ne font pas l’objet de persécutions en tant que tels. Par contre, les organisations de défense des droits humains dénoncent des violences et tortures dont ils font l’objet par les forces de sécurité. À cet égard, les maltraitances mêlent des motifs de racisme et de christianophobie.

La Libye a rétabli ses relations diplomatiques avec les États-Unis et l’Europe après avoir collaboré en 1999 à l’enquête sur l’affaire de Lockerbie puis à la « guerre contre le terrorisme » à la suite des attentats du 11 septembre 2001, enfin en acceptant des négociations sur son programme d’armement en 2003. Par ailleurs, la Libye a signé des conventions avec l’Union européenne et l’Italie en 2004, dans le but de collaborer au contrôle de ses frontières et à l’expulsion des migrants en situation irrégulière, sans distinguer parmi eux ceux qui pouvaient avoir des motifs politiques. La même année, l’Union européenne a levé son embargo sur les armes à destination de la Libye.

Cette politique de rapprochement de l’Occident envers la Libye a donc été largement justifiée par des considérations sécuritaires et le sort des migrants africains victimes de violences pour des motifs racistes et christianophobes n’a guère été pris en compte. De plus, selon Amnesty international, les indicateurs relatifs au respect des droits humains et des libertés individuelles et politiques dans ce pays sont demeurés durant ces années et jusqu’à présent fort préoccupants.

Le sort de la Libye est suspendu à la mise en œuvre d’une sortie négociée et donc politique du conflit. Le facteur tribal est une interrogation centrale qui conditionne la résolution de la crise. La population libyenne est largement éduquée – avec un taux d’alphabétisation proche de 85% – et est moins sensible aux valeurs tribales. Cependant, le démantèlement par Mouammar Kadhafi de toute instance institutionnelle a créé un vide qui justifie la permanence d’une forte légitimité morale des factions tribales. Au nombre d’une centaine de tailles très variables – citons parmi les plus importantes les Werfallah et les Meghara –, les tribus doivent se positionner prochainement – certaines l’ont déjà fait – en faveur ou en défaveur des insurgés. Depuis le vote par le Conseil de sécurité de l’Onu le 17 mars 2011 de la résolution 1973 autorisant le recours à la force, l’issue des affrontements en cours demeure incertaine. Le risque d’enlisement ou de guerre civile existe, la situation pouvant dégénérer selon un double scénario proche du cas somalien – c’est-à-dire une guerre sans fin entre clans rivaux – et/ou d’une guerre totale à l’irakienne, avec l’irruption d’Al-Qaida, ce qui ferait courir un risque mortel aux Libyens, à commencer par les étrangers et les chrétiens.

Toutefois, l’exemple de l’Égypte et de la Tunisie – même si le devenir de ces soulèvements conserve aussi une part d’incertitude – démontre que la détermination sans faille de peuples épris de liberté à rompre leurs chaînes, à distance de tout repli sectariste, peut accomplir des exploits.

Le Liban dans la gangue du confessionnalisme

On dénombre au Liban dix-huit confessions reconnues, douze chrétiennes, cinq musulmanes et la confession juive. On évalue les chrétiens à 40%, majoritairement maronites et de tradition uniate, qui reconnaissent l’autorité du pape tout en maintenant leurs rites orientaux. La représentation politique au Liban est mesurée au poids démographique de chaque confession. Par conséquent, l’idée de citoyenneté est battue en brèche par la réalité sociologique qui consacre un état d’allégeances concurrentes des citoyens au groupe confessionnel : chaque groupe a ses réseaux organisés en cercles concentriques (responsables communautaires, familles élargies) pour assurer sa reproduction. Il y a donc intrication dans ce système de logiques religieuses et de dynamiques nationales et internationales qui fragilisent grandement la paix sociale. L’accord de Taëf en 1989 concluait en la nécessité du dépassement à terme du confessionnalisme qualifié même « d’objectif national essentiel ». Depuis lors, rien de tel n’a été mis en œuvre. Des intellectuels libanais s’en sont émus, appelant à la mise en œuvre nécessaire d’« un nouveau mythe national », d’« un effort d’idéologisation, voire de mythologisation, de la vie en commun ».

En octobre 2006, quelques semaines après la guerre de juillet, le rapport d’Édimbourg Moyen-Orient a mis en évidence l’exode des compétences des universités du Liban. Une étude réalisée au Liban par le ministère des Affaires sociales confirme cette évolution en révélant que 25% des 15-24 ans songent à l’émigration. C’est une tendance lourde qui transcende manifestement les appartenances communautaires. L’émigration tient un rôle particulier dans ce pays qui compte plus de Libanais installés à l’étranger que dans ses propres frontières. L’investissement de ces Libanais de l’étranger dans leur pays d’origine est une rente indispensable à l’économie libanaise à laquelle elle contribue à hauteur de 15% du Pib.

Jaloux de leurs prérogatives, les responsables communautaires font front commun pour empêcher que ne se fissure le mur du confessionnalisme politiquement institué ; ils sont ainsi parvenus à empêcher le projet de loi prévoyant l’instauration du mariage civil proposé en 1998. En matière matrimoniale, l’endogamie au sein de chaque groupe confessionnel est toujours la règle. En l’espèce, chrétiens et musulmans partagent un ethos commun axé sur un conservatisme moral avéré ; au-delà, c’est un même rapport au monde et au sacré qu’ils ont en partage, de sorte qu’on peut dire qu’en dépit de leurs différences théologiques, ils se meuvent dans un univers symbolique commun. Les chrétiens apparaissent divisés dans le paysage politique libanais et la volonté d’exil manifestée par nombre d’entre eux et partagée avec les musulmans s’explique en bonne part et en premier lieu en raison de la précarité sécuritaire, politique et économique que subit le Liban.

Dans ce pays, les révolutions qui secouent le monde arabe ont fait renaître l’espoir d’une sortie du système confessionnel (Taïfiyé). Dès février 2011, plusieurs dizaines d’organisations militant pour la laïcisation et la déconfessionnalisation du pays ont vu le jour et sont actuellement en cours de rapprochement pour fonder un mouvement unifié. Le nom de l’une de ces organisations reprend de façon fort révélatrice un slogan entendu à Tunis puis au Caire et dans l’ensemble des pays concernés « ech- chaab yurid esqat en-nizam » (« le peuple veut faire tomber le régime »). La dernière grande marche qui a rassemblé les défenseurs d’un Liban laïque s’est déroulée le 10 avril 2011.

La contribution des Arabes chrétiens à la modernité arabe : un patrimoine irremplaçable

La plupart des dirigeants politiques du monde arabe sont conscients de l’enjeu du maintien des chrétiens dans la région. Le Premier ministre libanais Saad Hariri s’est prononcé il y a quelques mois contre l’émigration de chrétiens libanais. Nombre de partis politiques du monde arabe, ceux des pouvoirs en place comme les mouvements d’opposition islamistes du Hamas palestinien, des Frères musulmans égyptiens ou du Hezbollah libanais ont tous dénoncé les récentes tueries qui ont frappé les chrétiens d’Irak et d’Égypte. Des personnalités telles que le prince saoudien Talal Ibn Abdel Aziz, frère du roi Abdallah, ont pris position en ce sens. Mohamed el-Sammak, conseiller politique du grand mufti du Liban qui était l’invité spécial au synode pour le Moyen-Orient au Vatican en octobre 2010, a assimilé le départ des chrétiens à un « appauvrissement de l’identité arabe, de sa culture et de son authenticité » et assimilé leur défense à un devoir de tous les Arabes et musulmans. Dans une « Lettre ouverte » au pape signée par trente-huit religieux et intellectuels musulmans le 15 octobre 2006, peu après le discours de Ratisbonne, le prince Ghazi Ben Muhammad, conseiller du roi Abdallah et président de l’Institut royal pour la pensée islamique, avait rappelé l’autochtonie des chrétiens d’Orient et même leur antériorité par rapport à l’islam qu’ils précédèrent de six siècles.

Les chrétiens ont apporté une contribution essentielle à la modernité arabe. En s’appuyant sur les missions protestantes et jésuites actives à la fin du xixe siècle dans la région, ils ont contribué de façon décisive au développement de l’impression et de l’édition dans la région et fondé la première imprimerie arabe en terre d’Orient, ainsi que les principaux journaux. L’éveil intellectuel qu’on appelle la Nahda a concerné les domaines de la littérature, de la science et de la philosophie. Le nom du protestant Boutros el-Boustani a marqué l’époque. En raison de la censure du pouvoir ottoman, ce sont les Syro-Libanais émigrés en Égypte qui ont pris la tête de ce mouvement, impulsant avec des Égyptiens comme Taha Hussein une grande ère de réflexion et de production intellectuelle. Dans l’Égypte multiculturelle du xixe siècle, ces chrétiens qui ont fréquenté les bancs des collèges jésuites ou protestants et qui maîtrisent l’usage des langues étrangères comme le français et l’anglais exercent les plus hautes fonctions dans l’économie ou le monde intellectuel et apportent, aux côtés des musulmans, une contribution décisive à ce renouveau intellectuel.

Ibrahim el-Yazighi est un homme de lettres et philosophe. Il est l’auteur de poèmes et d’œuvres d’érudition et a rédigé une version améliorée de la traduction de la Bible en arabe. Ce Libanais, fervent défenseur de l’indépendance des Arabes vis-à-vis de l’Empire ottoman, est l’auteur d’un appel vibrant intitulé « Arabes, libérez-vous ». Son frère, Nasser el-Yazighi et Boutros el-Boustani ont fondé la Société des arts et des sciences à Beyrouth, une société littéraire et scientifique. Autre personnage important de cette période, Farah Antoun a traduit le livre de Renan la Vie de Jésus et a fait connaître dans le monde arabe la pensée de nombreux lettrés occidentaux. Partisan de la laïcité, il est aussi un penseur engagé et humaniste ; il défend la promotion de la langue arabe comme fondement d’un nouveau contrat social permettant le vivre ensemble, à distance de tout exclusivisme religieux. Georges Zeydan s’illustre quant à lui dans la catégorie littéraire du roman historique. Là encore, cet auteur a souhaité faire connaître leur histoire aux Arabes afin qu’ils se fassent acteurs de leur existence présente et maîtres de leur destinée.

Dans le domaine de la presse, Khalil el-Khoury a fondé le périodique indépendant arabe, Hadiqat el-Akhbar, et Salim Taqla a créé à Alexandrie le célèbre journal al-Ahram qui a été transféré au Caire en 1899 et qui est aujourd’hui encore l’un des plus grands journaux du monde arabe. Dans le domaine de l’art, notamment au théâtre, les Libanais et les Syriens ont été là encore des précurseurs. La première pièce de théâtre est l’œuvre du Libanais Maroun el-Naccache qui a adapté à Beyrouth, en 1848, L’avare (el-Bakhil) de Molière.

Ce sont toujours des chrétiens qui ont été à l’avant-garde des mouvements nationalistes arabes au début du siècle alors que se profilait la fin de l’Empire ottoman.

L’arabité était le vecteur permettant de construire une identité transcendant les appartenances confessionnelles. Le formidable dynamisme et la vitalité intellectuelle de ces penseurs et militants arabes libanais le plus souvent ont permis de construire les fondements théoriques du nationalisme arabe, qui sera la doctrine officielle du parti Baath et que Nasser prolongera de façon spectaculaire. Citons les noms de Michel Aflak, fondateur du parti Baath, ou Farjallah Hélou, le premier chef du Parti communiste libanais. Parmi les principales figures de la résistance palestinienne, on dénombre de nombreux chrétiens parmi lesquels Georges Habache à la tête du Front populaire de libération de la Palestine (Fplp) ou Nayef Hawatmeh pour le Front démocratique de libération de la Palestine (Fdlp). À vrai dire, l’on peut se demander aujourd’hui : que serait la culture arabe sans le grand écrivain libanais Jibrane Khalil Jibrane, auteur du célèbre ouvrage le Prophète, l’artiste majestueuse Feyrouz, dont toutes les radios et télévisions arabes diffusent la voix très pure ainsi que le musicien et chanteur Marcel Khalifé qui figure déjà parmi les inamovibles classiques de la musique arabe ?

Le rôle ambigu des puissances occidentales

Le régime des Capitulations consenti à François Ier par la Sublime Porte assurait privilèges et immunités aux Européens du Levant au prétexte de la protection des chrétiens d’Orient. Cette tradition qui voulait que la France se devait être protectrice des chrétiens du Levant remonte à Saint Louis et aux croisades. C’est encore pour venir en aide aux chrétiens d’Orient en butte aux Turcs Seldjoukides que le pape Urbain II appelle à la croisade lors du concile de Clermont. Il semble que le thème de la « libération » de Jérusalem ne soit apparu que dans un second temps. C’est toujours sous ce motif que Napoléon III est intervenu pour apporter secours aux Maronites massacrés par les Druzes qui leur disputaient le monopole de la Montagne libanaise en 1860. En 1910, le Copte Boutros Ghali Pacha, Premier ministre, a payé de sa vie l’enrôlement de Coptes par l’occupant anglais.

La politique du « diviser pour régner » a longtemps prévalu, les grandes puissances de l’Occident prenant prétexte de la défense des minorités chrétiennes pour intervenir dans la région et étendre leur influence en même temps.

Pourtant, le rôle des missions chrétiennes par exemple a été aussi pour les chrétiens une opportunité pour se saisir d’évolutions déjà présentes en Europe et les adapter ou les transformer dans leur société.

Plutôt que de désigner de façon manichéenne un « islamisme radical » fantasmatique partout opérant sans tenir compte de la diversité des cas considérés, saisis en dehors de leur historicité propre, il faut restituer à l’Orient arabe sa complexité sous peine d’une faible intelligibilité du drame qui frappe ces peuples au premier rang desquels se trouvent les minorités chrétiennes.

S’exprimant en marge de l’assemblée spéciale du Synode des évêques pour le Moyen-Orient qui s’est tenue au Vatican du 10 au 24 octobre 2010 pour évoquer l’avenir des Églises catholiques d’Orient, le père Jaeger a saisi fort judicieusement l’enjeu de la situation, observant que « le problème, c’est l’accès à la démocratie. Il ne faut pas séparer le sort des chrétiens du sort des autres : il n’existe pas de liberté religieuse sans respect de l’ensemble des droits de l’homme » concluant que la solution résiderait dans « l’instauration d’une citoyenneté unique qui marquerait la fin des exemptions consenties aux minorités religieuses » ainsi que dans le « développement juridique et démocratique (de chacun de ces pays) ».

À cet égard, maintenir les chrétiens dans un rôle de victimes passives, c’est les déposséder abusivement de leurs capacités. En mai 2010, Mgr William Shomali, évêque auxiliaire du patriarcat latin de Jérusalem, regrettait les dissensions et querelles au sein des Églises arabes et rappelait la responsabilité leur incombant pour mettre en œuvre « une révolution semblable à Vatican II pour s’adapter, se moderniser et pouvoir mieux répondre aux besoins de leurs fidèles ».

C’est qu’en effet, après l’échec de l’idée de l’arabisme que son incarnation au sein des partis Baath a contribué à pétrifier, il semble que le formidable élan vital qui animait les élites chrétiennes arabes se soit tari.

Le maintien d’une conflictualité essentielle est consubstantiel à toute idée de démocratie. Une société pluraliste doit donc trouver les outils politiques et institutionnels afin de gérer la différence et les conflits en renonçant à l’illusion de l’homogénéité et de l’unicité. Le communautarisme comme la prétention à ériger une idéologie en monopole absolu divisent le corps social en fragments éparpillés, incitant chacun au repliement peureux sur ses spécificités. Tout corps social, s’il veut maintenir ou renouveler sa vitalité créatrice, ne peut faire l’économie d’univers culturels en tension et en conflit. C’est ce mythe fondateur, après la fin de l’arabisme et l’échec de l’islamisme politique qui reste à inventer. La question chrétienne est le miroir grossissant des bouleversements qui agitent le monde arabe et des défis qu’il lui faut relever.

« L’Occident n’a pas su saisir le malaise social* »

Plusieurs observateurs parlent d’un « printemps du monde arabe » qui a pris de court l’Occident. Qu’en pensez-vous ?

Mgr Landel ? Je crois que c’est un « printemps », car il s’agit de quelque chose qui veut naître, à travers tous les balbutiements et les imprévus d’une naissance ; mais aussi à travers toutes les difficultés de ces personnes qui n’ont pas toujours eu la liberté de s’exprimer. L’Occident s’est interrogé sur les successions dans tel ou tel pays, mais sans trop réaliser, peut-être, ce qui se vivait vraiment dans ces pays, sans voir émerger ces esprits vifs et lucides qui commençaient à s’organiser. L’Occident s’est peut-être trop axé sur le « politique », sans prendre suffisamment conscience de toutes les difficultés sociales qui surgissaient. Même s’il y a du politique dans ce qui vient de se passer, c’est surtout le « social » qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mais ce qui a étonné bien des personnes, c’est que les manifestants n’ont pas voulu être récupérés par tel ou tel parti politique ou religieux. Ils ont su être vigilants, et sont allés jusqu’au bout de la « purification politique et sociale » qu’ils prônaient. Ils ne se sont pas laissés amadouer, ni même acheter.

Derrière ce soulèvement, il y a le peuple bien sûr, mais pas tout le peuple. On y trouve une catégorie très précise : celle des jeunes, des diplômés et des chômeurs, des personnes déçues, sans emploi, sans logement, sans perspective d’avenir…

C’est vrai, seule une partie du peuple était présente. Comme dans tout pays, il y a toujours des personnes qui profitent du régime existant et qui ne sont pas prêtes à le voir changer : elles ont trop d’intérêts à ce que cela perdure. Mais le leitmotiv de ces bouleversements a été un appel « à la liberté, à la dignité, à la justice » : tout ce peuple soumis par obligation a souhaité devenir un peuple de citoyens responsables. Il n’y a jamais eu une quelconque volonté religieuse de récupération.

C’est donc un peuple de jeunes, de chômeurs diplômés, regroupant tous ces exclus de la société (exclus en raison du manque de travail, du manque de logement décent, d’une mauvaise scolarisation) qui s’est soulevé. C’est aussi le peuple de la « classe moyenne » qui n’était pas au pouvoir mais dont l’avenir était bouché ? même s’ils avaient du travail, ils n’étaient pas dans le sillage du pouvoir. Le règne de la corruption et du clientélisme a anéanti beaucoup de bonnes volontés. Un pouvoir aveugle n’a-t-il pas été à l’origine de ce jeune diplômé qui s’est immolé en Tunisie ?

Mais ce soulèvement d’une façon générale s’est fait dans une certaine non-violence ; hormis lorsque certaines forces de l’ancien régime sont montées au créneau. Dans l’ensemble, l’armée a su maintenir l’ordre sans employer la violence des armes (sauf en Libye). Dans d’autres pays qui font maintenant leur « révolution », les armes ont malheureusement été employées très rapidement. Pourquoi ? En Libye, la situation est un peu différente, car nous sommes dans un peuple de « tribus » : à la contestation sociale s’est mêlée une lutte entre les « tribus », entre celle qui est au pouvoir et les autres ; celles qui sont riches et les autres. À cause de toutes ces divisions tribales, la Libye n’a pas eu la chance de s’unir comme nation.

Mais d’une façon générale, ce sont les médias qui ont construit cette nouvelle mentalité « démocratique ». Les gens voient ce qui se vit ailleurs, ils voient que dans d’autres pays la parole est libre, que la différence d’opinion peut être une richesse : l’esprit critique s’est mis à fonctionner et ne peut plus accepter un pouvoir qui s’impose sans concertation, sans partage, un pouvoir oppresseur.

Un régime comme celui du Maroc a su prendre les devants grâce au discours du 9 mars de Sa Majesté Mohammed VI : bien sûr, tout n’est pas pour autant résolu, mais un train de réformes est en route. Le danger, ici comme ailleurs, est de vouloir tout, tout de suite : des transformations politiques et des évolutions sociales. Il faut donner du temps au temps.

À propos des relations entre chrétiens et musulmans : sont-ils, selon vous, unis dans la lutte pour la démocratie et la recomposition des injustices sociales ?

De par mon expérience au Moyen-Orient, je peux dire que ces « révolutions » n’ont jamais touché la sphère religieuse. En Égypte, on a vu des jeunes musulmans et des chrétiens sur la même place, fiers de leur foi et de leur citoyenneté égyptienne. Ce sont les Égyptiens, dans leur ensemble, qui vont faire évoluer le régime.

De nombreux pays occidentaux ont peur que des partis religieux extrémistes prennent le pouvoir ; mais je crois que les jeunes ne sont pas prêts à se faire confisquer leur révolution. Ils étaient peut-être « extrémistes » dans un régime autoritaire, mais ils sont aujourd’hui beaucoup plus modérés devant la réalité.

Dans tous les pays du Moyen-Orient, on est chrétien et citoyen, avec les mêmes droits et devoirs que les musulmans et que les autres. Mais dans tous les pays du Maghreb (Libye, Tunisie, Algérie, Maroc), les chrétiens sont pratiquement tous des « étrangers », ils ne peuvent donc pas être citoyens. De plus, les chrétiens au Maghreb sont une infime minorité, souvent de passage pour le travail ou les études. Au Maghreb, les chrétiens participent au développement du pays, et donc ont une plus grande justice sociale ; mais ils n’ont pas de part à toute cette démocratie à laquelle ils peuvent aspirer pour les citoyens, mais sans pouvoir y participer.

Ceci étant dit, chacun restant à sa place, il y a une estime réciproque qui s’établit. Et ce ne sont pas ces événements qui détruiront ces liens tissés au fil des ans.

Même si ce mot a été employé sur les deux rives de la Méditerranée, ne parlons pas de « croisades ». C’est vrai que pour un Arabe, un Occidental est un chrétien ! Et que pour un Occidental, un Arabe est forcément un musulman. Ce sont de faux raccourcis ! Ne transformons pas ce qui se passe actuellement en « guerre de religions ».

Ces événements ont provoqué des déplacements de populations : les révoltes dans le monde arabe ont accéléré le processus migratoire et des milliers de migrants sont déjà arrivés en Italie depuis le mois de janvier tandis que d’autres ne pourront pas être accueillis. Quelles politiques d’immigration ? possibles et réalisables ? proposez-vous ?

Il est vrai, en particulier dans le cas de la Libye, que ceux qui pouvaient avoir recours à une ambassade sont retournés chez eux. Mais les « pauvres d’entre les pauvres » que sont les Éthiopiens, les Érythréens et de nombreux subsahariens sont en Libye, non pas pour le travail, mais en transit vers l’Europe. Ces événements les font errer dans les rues en espérant trouver un passeur qui leur fera traverser la mer. En Égypte, et en Tunisie, de nombreux chômeurs se sont embarqués pour les côtes italiennes ; c’est vrai, cela fait beaucoup de monde qui migre. Mais peut-on reprocher à des gens qui n’ont pas de quoi vivre chez eux d’essayer d’aller en Europe pour pouvoir faire vivre leur famille et payer les études de leurs enfants ?

Ce drame ne pourra pas cesser tant qu’une certaine justice internationale n’aura pas été mise en place. Ce n’est pas de gaîté de cœur que ces personnes veulent venir en Europe ! Tant que l’argent ne sera pas équitablement partagé entre les peuples, nous serons confrontés à cette question. Au début du siècle dernier, les Italiens sont arrivés en France pour ces mêmes motifs ; mais ils étaient chrétiens ! Une justice internationale doit exister pour aider les pays d’Afrique à aller de l’avant. Mais il faut un changement de mentalité. Lorsque j’allume la télévision en Occident et que je vois toutes ces manifestations ou ces grèves pour les salaires, pour les écoles, pour les conditions de travail, pour la santé, pour le pouvoir d’achat, je me dis au fond de moi qu’ils ont sûrement de bonnes raisons. Mais si ces personnes allaient passer un mois en Afrique, au cœur de la brousse, peut-être que les mentalités changeraient. Bien sûr, il y a de la corruption, du clientélisme et beaucoup d’autres choses : mais cela existe aussi en Occident. Tant que nous n’accepterons pas de partager la richesse mondiale, les migrations continueront ! Et si nous sommes chrétiens, nous sommes appelés à partager et pas seulement le superflu.

Mais actuellement, ce qui se greffe sur la migration, c’est que la majorité des migrants sont musulmans et que, dans notre esprit, un musulman est un extrémiste, un terroriste. Comment accueillir quelqu’un dont nous avons peur ? Là encore, nous avons à vivre une grande conversion. Nous, chrétiens qui avons la grâce de vivre en pays musulman, nous pouvons vous assurer que nous vivons des rencontres très enrichissantes dans la paix et la sérénité.

L’intervention occidentale dans ces pays continue de diviser. Les dissensions au sein de la communauté internationale persistent et que nous le voulions ou non ? comme vous l’avez précisé dans un communiqué ? la guerre au Proche-Orient sera toujours vue comme une « croisade ». Que faut-il faire pour dialoguer et tenter de trouver une solution pacifique ?

Nous avons employé le mot « croisade » dans notre communiqué, car il a été employé sur les deux rives de la Méditerranée. Mais dans notre esprit, il n’est nullement question de guerre de religion. Il y a seulement un appel pressant à plus de liberté, plus de dignité et plus de justice ; un appel pressant à devenir des citoyens responsables et non pas téléguidés. Mais en ce qui nous concerne, je veux réaffirmer, comme l’a souligné le Saint-Père que « la guerre ne résout rien » et que « lorsqu’elle s’enclenche, elle est aussi incontrôlable qu’une explosion dans un réacteur nucléaire ». « S’asseoir à une même table n’est-il pas l’unique chemin à prendre ensemble pour pouvoir retisser les liens qui ont été rompus et recomposer un tissu social qui bannit la revanche et la haine? »

Propos recueillis par Mariaelena Finessi

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Mgr Vincent Landel, archevêque de Rabat et président de la Conférence épiscopale des régions d’Afrique du Nord (Cerna). Cet entretien est d’abord paru dans le quotidien italien l’Avvenire.

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    Doctorante à l’Ephe et à l’Ehess, Paris. Spécialiste du monde arabe et de la sociologie des religions, elle poursuit ses recherches au Moyen-Orient où elle est accueillie au sein de l’Ifpo Beyrouth et est chercheur associée au cemam (Usj-Beyrouth).