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Pourquoi pas la torture ? Régression bolivienne

Régression bolivienne

La criminalité ne cesse de croître en Bolivie. À titre d’exemple, entre 2009 et les deux premiers mois de 2011, la criminalité quotidienne a grimpé de 40 % à La Paz et El Alto1. Les vols aggravés avec blessures ou assassinat, ainsi que les règlements de compte entre trafiquants de drogue font les manchettes des journaux. Les assassinats de femmes ont presque doublé au plan national entre 2009 et 20102. Et il ne fait guère de doute que l’augmentation de la délinquance, et la violence qui l’accompagne, va de pair avec l’extension de la fabrication, du trafic et de la consommation de cocaïne.

Un dirigeant bien en vue

C’est dans ce contexte qu’Eugenio Rojas3, ex-dirigeant syndical et leader de la milice des ponchos rojos, et à ce titre, dans le sillage de Felipe Quispe, le mallku4, promoteur de mobilisations sociales violentes sur l’Altiplano de 1999 à 2004, élu maire de la ville d’Achacachi en janvier 2005, avec les voix du Mouvement indigène Pachakuti (Mip), puis élu sénateur pour le compte de la majorité présidentielle du Mas le 6 décembre 2009, et enfin nommé président de la commission sénatoriale « Constitution, droits de l’homme, législation et système électoral », le 4 octobre 2010, s’est signalé à l’attention générale, le 24 mars 2011, en prônant la légalisation de la torture. En tant que maire de sa municipalité au moment où onze voleurs y furent lynchés, le 17 novembre 2008, il favorisa certes leur évacuation après une dizaine d’heures de torture (deux en étaient déjà morts), mais par la suite il se fit le porte-parole des lyncheurs pour empêcher que la police et la justice ne pénètrent sur son territoire pour y instruire leur dossier. Un an plus tôt, le 22 novembre 2007, toujours dans sa commune, il assistait à l’orchestration par les ponchos rojos de la décapitation télévisée de chiens, censés représenter les opposants « obstructionnistes » au gouvernement ; ils entendaient montrer par cette mise en scène sanguinolente ce qui ne manquerait pas d’arriver aux adversaires d’Evo Morales, s’ils persistaient à faire obstacle au projet de Constitution imposé par le Mas5.

Eugenio Rojas qui s’interroge sur le terme à employer, torture ou, peut-être, « pressions physiques et psychologiques », déclare :

Il faudrait la permettre dans quelques cas extrêmes, les hold-up (asalto), les meurtres. Alors la torture peut être acceptée, elle peut permettre d’obtenir beaucoup plus d’informations, sinon les coupables ne parleront jamais. Quand on ne peut exercer ce type de pression, les auteurs du délit, s’il y a des complices, souvent ne parlent pas.

Si l’on n’a pas recours à ces méthodes, cela revient

à favoriser les grands criminels, ceux qui assaillent les banques, volent, et surtout le trafic de drogue6.

Il affiche cette prise de position le lendemain même de la diffusion d’un rapport de Navy Pillay, Haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, qui, au contraire, prie le gouvernement bolivien d’en terminer avec « l’usage excessif de la force, la torture et les traitements cruels, inhumains et dégradants », commis par la force publique. « Il est nécessaire d’instruire, de juger et de sanctionner les responsables de violations des droits de l’homme, en particulier les agents de la sécurité de l’État », ajoute-t-elle.

Le responsable de la commission sénatoriale de la Constitution et des droits de l’homme ne semble pas s’être avisé que la Constitution7 qu’il a promue, votée et dont ses titres devraient en faire le garant, énonce clairement dans son article 15 que :

Toute personne a droit à la vie et à l’intégrité physique, psychologique et sexuelle. Personne ne sera torturé et ne subira des traitements cruels, inhumains, dégradants ou humiliants. La peine de mort est proscrite… L’État adoptera les mesures nécessaires pour prévenir, éliminer et sanctionner la violence de genre et relative à l’âge ainsi que tout acte ou omission visant à dégrader la condition humaine, causer la mort, la douleur et la souffrance physique, sexuelle et psychologique.

Dans l’article 114, la Constitution précise, en outre, que les agents publics qui « incitent ou consentent » à la torture « seront destitués ». Et dans l’article suivant, il est explicitement noté que les déclarations obtenues par la torture sont nulles de plein droit. Le sénateur Rojas semble ignorer aussi que la Bolivie est signataire de diverses déclarations et conventions internationales prohibant ces pratiques, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme (art. 5), et la Convention de l’Onu contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ratifiées par la Bolivie (loi no 1939 du 10 février 1999). Pour ces raisons, le vice-président lui a rappelé la loi et déclaré :

Officiellement, le gouvernement n’appuie aucun type d’usage de la torture pour obtenir un quelconque type d’information. Nous savons ce qu’est la torture, on ne peut nous abuser sur ce point, et nous la repoussons moralement avec véhémence8.

Le ministre de l’Intérieur Sacha Llorenti s’est quant à lui contenté de dire que « ceux qui torturent sont quelques individus isolés » et que ce n’est pas « une pratique institutionnalisée ».

Plusieurs membres de l’opposition et d’organisations de défense des droits de l’homme ont réclamé la démission ou la destitution de l’honorable père de la Patrie (titre accordé aux sénateurs), Rojas. Mais à l’heure où ces lignes sont écrites, il est toujours à son poste.

Le contexte de la violence sociale

En fait, sa proposition, loin d’être un ex abrupto ou une lubie personnelle, est plutôt, selon la formule d’un éditorial du quotidien Los Tiempos :

La plus fidèle expression de certaines idées, croyances, valeurs, usages et coutumes qui se manifestent au quotidien de multiples manières9.

En effet, les mauvais traitements à l’égard des détenus sont des pratiques ordinaires tant au moment de l’arrestation que lors des interrogatoires. Les sentences de ce que l’on appelle maintenant la justice communautaire incluent les châtiments physiques, au point qu’ils en sont l’expression la plus courante – quand ce n’est pas la mort, exceptionnellement, il est vrai. Les brimades physiques font partie de la formation du soldat (un élève officier, le sous-lieutenant Grover Beto Poma, en est mort, le 7 février 2011), et c’est sans compter avec

la férocité des châtiments infligés chaque jour dans de nombreux foyers à des enfants sans défense avec l’idée que la douleur est une bonne méthode pédagogique.

Par conséquent, si les protestations relatives à la proposition du sénateur demeurent relativement timides, si elles ne provoquent pas une vague d’indignation, c’est parce que ce n’est pas un « fou isolé10 » et qu’il ne fait que mettre en lumière des manières de penser et des pratiques routinières, somme toute acceptées par une majorité de la population. Pour Diego Ayo, dans une formulation plus imagée :

Demander la torture est donc juste le sommet de l’ivresse dans une fête où les autres invités sont, au moins, grisés ou éméchés (chispeaditos11).

L’honorable Rojas semble d’ailleurs si peu craindre une quelconque sanction qu’interrogé par la presse le 3 avril 2011, il réitère sa proposition d’abord sous une forme atténuée, « je parlais de pressions psychologiques », mais il ajoute :

Si tu enquêtes en traitant bien les accusés, ils ne vont pas parler. Quand j’ai mentionné des pressions physiques et psychologiques, je me référais à des cas extrêmes, par exemple, le crime organisé. Pour les défenseurs des droits de l’homme c’est excessif d’utiliser la pression, mais si tu ne le fais pas, tu ne vas pas capturer plus de délinquants12.

Ceux qui s’opposent à ses idées « défendent les criminels » alors que lui « défend les orphelins et les veuves ». À l’en croire, il est même un modèle d’humanité. Ainsi, lors du lynchage d’Achacachi :

Quand je me suis trouvé face à des voleurs (rateros), je leur ai sauvé la vie, risquant la mienne, et les gens m’ont accusé d’être leur complice.

Quant à sa présence sur les lieux de la mise en scène de la décapitation des chiens :

Cela n’a rien à voir. J’étais alors maire, et non dirigeant syndical. Cette action (movimiento) fut préparée par des secteurs de la province Omasuyos et j’étais présent en tant qu’autorité. Ce fut une surprise pour moi.

Voilà donc une autorité élue, et réélue, appartenant à la majorité présidentielle, qui dégage toute responsabilité à l’égard des victimes de violences sur son territoire communal, qui assiste sans broncher à des appels au meurtre, et qui propose tranquillement la torture pour faire avouer les criminels.

En fait, ce sénateur représentatif de la crête des « mouvements sociaux » cooptée aux sommets de l’État, dont la cruauté et le cynisme ne semblent avoir d’égales que l’incurie et l’ignorance, est de ceux que le régime utilise comme porte-parole pour lancer des ballons d’essai, des défis et instiller la peur.

Et cette proposition est en consonance avec son projet autoritaire qui se traduit par l’accaparement de tous les pouvoirs, nationaux et locaux, l’inféodation de la justice occupée à harceler les opposants accablés de procès, contraints à l’exil ou en prison, les menaces et attaques à l’encontre des médias d’opposition et des journalistes, et les manœuvres d’intimidation à l’égard de tous ceux qui osent émettre une opinion critique, des syndicats à l’Église catholique.

Cependant, l’absence de réprobation de la torture dans l’opinion, la timidité des voix politiques contraires, hormis celles de quelques intellectuels – de même que l’isolement des journalistes et des médias qui protestent contre leur musellement, ou encore celui des opposants politiques traqués, un à un – révèlent aussi que la défense des droits de l’homme, et plus généralement la promotion de la démocratie, est loin de pouvoir fédérer, actuellement, une opposition audible et crédible.

  • 1.

    La Prensa, 3 février 2011.

  • 2.

    Agence Anf, 27 mars 2011.

  • 3.

    Enseignant formé à l’école normale de Warisata, licencié de sociologie.

  • 4.

    Autorité indigène aymara.

  • 5.

    Voir Jean-Pierre Lavaud, « Welcome to Achacachi, Bolivie », Esprit, juin 2009 et « Pour une sociologie des lynchages en Bolivie. Le cas d’Achacachi, 17-18 novembre 2008 », L’Ordinaire latino-américain, 2009, no 211.

  • 6.

    La Razón, 25 mars 2011.

  • 7.

    Consultable sur le site : http://bolivia.infoleyes.com/shownorm.php?id=469

  • 8.

    Anf, 25 mars 2011.

  • 9.

    Los Tiempos, 2 avril 2011.

  • 10.

    Agustín Echalar, « ¿Y qué hacer con el senador Rojas? », Pagina siete, 2 avril 2011.

  • 11.

    Los Tiempos, 6 avril 2011 et http://www.entrevistador.ya.st/

  • 12.

    El Deber, 4 avril 2011.

LAVAUD Jean-Pierre

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