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L’irrésistible ascension du Hezbollah et l’irakisation du Liban

Depuis l’intervention israélienne de l’été 2006 contre le Hezbollah (parti de Dieu), Beyrouth était redevenue une ville sous pression qui ne voulait plus de la guerre civile ni de ses horreurs. Mais le Liban demeurait un pays en mal de politique où le gouvernement ne se réunissait plus et où la priorité de l’État était de reconstruire une armée, celle qui est intervenue par exemple en 2007 dans des quartiers de Tripoli contre des milices se réclamant d’Al-Qaida. Provoquée par deux décisions mettant en cause la montée en puissance du Hezbollah (l’annonce du limogeage de l’officier responsable de l’aéroport Wafiq Choucair, un proche du Hezbollah, et la mise en cause d’un réseau de télécommunications autonome du Hezbollah), la guerre des rues, qui a opposé pendant les premiers jours de mai des miliciens du Hezbollah et des partisans du principal parti sunnite (Le Courant du futur qui s’inscrit dans la continuité de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre assassiné) et provoqué la fermeture de l’aéroport, s’est soldée par 60 morts et des centaines de blessés. Mais, au-delà de la tristesse de voir le Liban renouer avec la violence – à Beyrouth ouest et au sud de la ville, mais aussi dans le haut Chouf (montagne druze), dans la localité de Halba près de Tripoli et à Tripoli où les deux quartiers rivaux de Bab el-Tebbaneh (population sunnite), et de Baal Mosen (population alaouite, une branche du chiisme) qui s’étaient violemment opposés en 1980 ont ressorti les armes –, la crainte est de voir la longue parenthèse qui a suivi la guerre de quinze ans (1975-1990), même si les violences s’apaisent après l’accord de Doha, se refermer.

Les nouvelles coordonnées des affrontements

Comment en est-on arrivé là ? D’une part, comme le disait dès mai 2005 Samir Frangieh dans Esprit1, le conflit israélo-palestinien est désormais moins décisif que le conflit entre musulmans, et avant tout celui qui oppose sunnites et chiites (un conflit redoublé à l’international par les clivages entre l’Arabie Saoudite et l’Iran). Et, plus récemment, Olivier Roy a bien décrit cet état de fait dans le Croissant et le chaos en 20072. Suite à l’invasion israélienne de juillet 2006 la milice militaire chiite s’est vue reconnaître (par de très larges parties de l’opinion et par l’État) le statut de force de résistance militaire contre l’ennemi sioniste dans le sud. Ce qui faisait du Hezbollah une force d’appoint de l’armée et devait naturellement aller à l’encontre de son désarmement en tant que milice. Telle est la situation qui lui a permis de s’affirmer comme une force politico-militaire fragilisant le gouvernement et l’État, et ce qui l’a conduit à faire monter les enchères et de miser provisoirement sur la violence. Aujourd’hui, le Hezbollah a obtenu gain de cause sur les deux points litigieux qui ont déclenché la guerre de rue et il peut accepter les conditions d’un désarmement qu’il contrôle en grande partie.

Le passage en force des chiites, par le biais du Hezbollah, a visé frontalement les sunnites qui ne cachent pas leur humiliation, même s’ils ont bien résisté comme ce fut le cas dans le quartier de Tarik El-Jdideh situé en pleine zone chiite à proximité de Sabra et Chatila. L’humiliation, c’est ce dont témoignent ces propos de l’ancien Premier ministre sunnite Omar Karamé :

Ce qui s’est passé à Beyrouth a ouvert une profonde blessure au sein de la communauté sunnite, dont la dignité est capitale. Si la situation devait virer au conflit entre familles religieuses, il serait inévitable que nous soyons solidaires de notre communauté ;

ou bien ceux d’un dirigeant salafiste comme le prédicateur Hassan Saïd Al-Chahal :

Si la crise et les attaques perdurent, il sera non seulement de notre devoir mais de notre droit de nous défendre y compris par la force militaire. Il est inadmissible que le Hezbollah retourne contre une communauté ou contre tous les Libanais des armes accumulées pendant des années pour faire face à l’arrogance israélienne.

Ces propos cités par Mouna Naïm dans Le Monde ne sont pas sans évoquer bien entendu la situation irakienne. Mais si le bloc musulman est divisé et durcit les tendances à la communautarisation, c’est également le cas des autres communautés traditionnelles, à commencer par les chrétiens (le général Aoun a fait alliance avec les chiites au sein de l’opposition) ou par les druzes (les conflits ont cessé dans le Chouf grâce à la médiation de Talal Arslane, chef du Parti démocratique libanais [Pdl], un parti druze allié au Hezbollah et rival du Parti socialiste progressiste [Psp] de Walid Joumblatt). Par ailleurs, l’armée commandée par Michel Sleimane qui désire accéder à la présidence de la République (réservée à un chrétien) et composée à 60 % de chiites s’est comportée de manière neutre (comme une force de paix) pour éviter son éclatement entre communautés. C’est dans ce contexte qu’elle est chargée aujourd’hui de désarmer l’ensemble des miliciens. Tous ces éléments invitent à comprendre les violences libanaises avec d’autres grilles que celles qui prévalaient dans les années 1980 sans se nourrir de l’idée que les chrétiens d’Orient ont l’avenir devant eux.

Une évolution à l’irakienne ?

La guerre d’Irak est passée par là et, avec elle, l’échec de l’intervention américaine, la guerre entre sunnites et chiites, la montée régionale de l’Iran. Mais il ne faut pas croire que le Hezbollah est contrôlé par l’Iran dont l’intérêt est de garder des liens avec l’Arabie Saoudite pour éviter que la guerre entre sunnites et chiites dégénère et embrase l’Irak et la région. L’Iran ne peut pas se comporter actuellement comme la Syrie qui, pays pourvoyeur d’armes en Irak et au Liban et allié réaliste du Hezbollah, agit toujours comme un acteur de déstabilisation régionale au nom de la lutte contre l’ennemi sioniste. Selon certains commentateurs, le déplacement du curseur régional est interprété favorablement en Israël puisque le Hezbollah (tout comme le Hamas) n’a d’autre issue que de se responsabiliser sur le double plan politique et militaire. À trop vouloir se radicaliser à l’extrême, mettre la main sur l’armée et imposer ses conditions à l’État, il aura vite fait de mettre le pays à feu et à sang. Depuis l’intervention américaine en Irak de 2003, la région s’est métamorphosée et l’avenir n’est guère encourageant. Mais tous ceux qui se satisfont encore de l’hypothèse d’une guerre entre l’Islam et l’Occident vont peut-être comprendre que le clivage entre chiites et sunnites est déterminant. Il serait grand temps, car l’irakisation de la région est en cours.

Ce qui est en train de se dessiner, écrit notre ami Joseph Bahout, ce sont les conditions d’une irakisation progressive du Liban. La solution politique qui conviendrait à tout le monde est désormais une utopie. Ni l’armée, ni la Ligue arabe ne peuvent jouer le rôle de médiateur, et tout le monde, comme en 1975, va jusqu’au bout de ses calculs.

Si 1975 n’est pas 2008, les Libanais n’en sont pas moins condamnés à nouveau, eux qui craignaient plus que tout le retour de la guerre civile, à passer à nouveau sur tous les écrans du monde pour les habitants du pays de la guerre.

Olivier Mongin

P. S. À ce jour l’accord de Doha, conclu le 21 mai sous l’égide de la Ligue arabe et grâce à la médiation active du Premier ministre du Qatar (un émirat proche de l’opposition libanaise alors que l’Égypte a opté pour la majorité), instaure un climat de répit dont on espère qu’il pourra se prolonger. Ont été décidées d’un commun accord : 1) la levée des camps de tentes de l’opposition qui bloquaient le centre-ville de Beyrouth, en l’occurrence le cœur de la ville dont la rénovation urbaine entreprise par Rafic Hariri était l’image de la sortie de la guerre, depuis le 1er décembre 2006 ; 2) l’élection (prévue pour le 25 mai) par le parlement de Michel Sleimane comme nouveau président de la République ; 3) la constitution d’un nouveau gouvernement chargé de préparer les élections législatives du printemps 2009. Par ailleurs, l’autorité de l’État en matière militaire a été rappelée, ce qui met en cause implicitement le droit de la « résistance », en l’occurrence le Hezbollah, à poursuivre « sa » lutte armée contre Israël. L’avenir du Liban réside en grande partie dans la volonté politique de modifier le rôle alloué jusqu’alors au Hezbollah, taxé par les uns de force terroriste et par les autres de force de résistance. L’année qui suit sera décisive pour ceux qui croient encore à la possibilité d’instituer un État capable de freiner les radicalisations communautaires.

Le 23 mai 2008

  • 1.

    Samir Frangieh « État et guerre religieuse : le Liban, l’action du Hezbollah et la question chiite », dans Esprit, mai 2005.

  • 2.

    Olivier Roy, le Croissant et le chaos, Paris, Hachette Littératures, 2007.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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