Les faux-semblants de la guerre au Yémen


Le conflit armé au Yémen commencé en mars 2015 est volontiers décrit par les Ong et les médias internationaux comme une « guerre cachée ». C’est un fait que l’offensive militaire de la coalition emmenée par l’Arabie saoudite sur les positions tenues par la rébellion dite houthiste n’a jamais fait la une des journaux. Son coût humanitaire, ses milliers de victimes civiles ainsi que la déstabilisation qu’engendre cette guerre à l’échelle régionale semblent négligés par les diplomates et les opinions occidentales ou arabes visiblement lassés des soubresauts du Moyen-Orient et de ses violences. Au-delà de cette considération conjoncturelle liée pour une part au drame syrien et aux sentiments de saturation et de désespoir qu’il a engendrés, la complexité propre au conflit yéménite explique sans doute ce désintérêt. La guerre y est caractérisée par bien des faux-semblants.

Les rebelles et le roi nu

Il faut renoncer à toute lecture manichéenne qui distinguerait les bons des méchants. Certes, les civils restent les premières victimes et le déséquilibre des forces, caractérisé par les bombardements saoudiens sur le pays le plus pauvre du monde arabe, pourrait aisément justifier une grille simpliste conduisant à condamner unilatéralement l’ingérence saoudienne et ses crimes. Inversement, la rébellion houthiste, à travers son alliance avec l’ancien président Saleh, déposé par le « printemps yéménite » de 2011, a directement fait capoter la transition démocratique et renversé le président Hadi, reconnu par la communauté internationale. Mais la légitimité de l’ensemble des parties en conflit est en réalité viciée.

En dépit de leur inefficacité patente et de bavures injustifiables, les bombardements saoudiens (et alliés) sont perçus avec bienveillance par un segment important de la population, particulièrement dans les régions du Sud. Les houthistes commettent eux-mêmes des crimes de guerre et en faire des héros ou des résistants à une agression étrangère est bien discutable, tant leur stratégie initiale a pu constituer une impasse politique. Pour sa part, le président Hadi, roi nu, réfugié à Riyad et déconnecté des enjeux locaux, a perdu ses soutiens au Yémen. Les ennemis des houthistes sur le terrain ne peuvent dès lors être considérés comme des alliés du président dit légitime. Tel est particulièrement le cas du mouvement « sudiste » qui plaide pour une sécession des provinces méridionales. L’obstination internationale à ne pas reconnaître la chute de Hadi coûte cher aux Yéménites et retarde la quête d’alternatives crédibles et fonctionnelles.

Dynamiques régionales et locales

La deuxième illusion concerne l’importance de la dimension régionale du conflit. Celui-ci est souvent perçu comme une guerre par procuration que se mènent l’Arabie saoudite et l’Iran. Les Saoudiens et leurs alliés régionaux ont certes affiché leur volonté de restaurer le pouvoir de Hadi, mais ils ont également pour objectif explicite de saper l’alliance nouée entre les houthistes et l’Iran et donc l’influence régionale de ce dernier. En effet, du point de vue du gouvernement saoudien et de celui de bien des Yéménites, les rebelles agissent à la solde du régime de Téhéran et accroissent la mainmise politique du chiisme. Leur prise de la capitale en septembre 2014, puis la pression exercée sur les institutions étatiques ont été massivement lues à travers une grille de lecture géopolitique, mais aussi confessionnelle. Les houthistes se revendiquent en effet de la minorité religieuse zaydite, spécifique au Yémen mais rattachée au chiisme, face à un gouvernement qu’ils considèrent comme inféodé aux États-Unis et à l’Arabie saoudite. En conflit armé dès 2004 avec l’État central, les houthistes, depuis leur fief septentrional de Saada, avaient tôt été assimilés par leurs adversaires au Hezbollah libanais duquel ils étaient censés s’inspirer. Leur slogan « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction pour les Juifs, victoire pour l’islam » était par ailleurs calqué sur ceux de la révolution iranienne. Pendant le « printemps yéménite » de 2011, les houthistes s’étaient mobilisés contre le président Saleh avant de progressivement s’allier avec lui à compter de 2014 pour combattre leur ennemi commun : les Frères musulmans, principaux bénéficiaires de la révolution.

Une fois en capacité de contrôler Sanaa par la force, les houthistes ont instauré une liaison aérienne commerciale directe avec Téhéran, laissant penser que des transferts financiers ou d’armements étaient en cours et que des conseillers militaires libanais ou iraniens étaient dépêchés au Yémen. Enfin, quelques formules d’officiels iraniens ont jeté de l’huile sur le feu, affirmant que Sanaa, après Bagdad, Damas et Beyrouth, était la quatrième capitale arabe tenue par des alliés de l’Iran.

Si l’appartenance des houthistes à une galaxie pro-iranienne incluant Bachar al-Assad, le gouvernement de Bagdad ou encore le Hezbollah ne fait guère de doute, les ressorts de la guerre au Yémen ne peuvent être réduits à la rivalité entre sunnisme et chiisme. En effet, les dynamiques expliquant le soutien ou l’opposition à la rébellion houthiste sont avant tout locales et ont à voir principalement avec la compétition entre élites et des enjeux identitaires hérités de l’histoire yéménite. Sans implication de l’Iran, il est fort probable que la structure du conflit serait similaire.

L’ingérence saoudienne dans le dossier yéménite peut elle-même être lue à la lumière des enjeux propres à la monarchie : l’arrivée au pouvoir en janvier 2015 d’un nouveau roi et la nomination de son jeune fils comme ministre de la Défense. C’est en effet ce dernier, Mohammed ben Salman, qui a mené la guerre au Yémen, pensant sans doute trouver là un moyen d’asseoir une légitimité encore balbutiante face à des princes bien plus expérimentés.

Brouillages et opacité

Le troisième des faux-semblants est lié à l’opacité entourant la situation sur le terrain. La quasi-absence de journalistes étrangers sur place ou même de correspondants yéménites des grands médias, les difficultés pour se déplacer ainsi que la polarisation de la société ne facilitent guère l’appréhension objective des dynamiques en cours. Sans récits indépendants et avec des Ong ou institutions de l’Onu qui développent depuis les premiers jours de la guerre un discours catastrophiste sur les besoins humanitaires et les risques liés à une famine, qui heureusement ne vient pas, l’image du conflit se trouve brouillée et bien des discours restent inaudibles. C’est ainsi que seulement un quart du budget des programmes d’aide humanitaire, s’élevant à 1, 8 milliard de dollars, a trouvé à être financé.

En termes de niveau de destructions comme en matière de réfugiés ou de brutalités, le parallèle avec la Syrie n’est pas pleinement pertinent. Un responsable de la Croix-Rouge affirmait : « Le Yémen après cinq mois de guerre ressemble à la Syrie après cinq années de conflit. » La résilience des civils yéménites, le maintien de certains services scolaires ou même universitaires, la poursuite du versement des salaires des fonctionnaires à travers le pays grâce à une banque centrale qui a su préserver sa (fragile) neutralité ainsi que la permanence de canaux de discussion entre belligérants amènent pourtant à nuancer ce constat.

Par ailleurs, l’implication des armées étrangères au Yémen reste obscure. Le rôle joué par les Américains, les Britanniques et les Français dans la campagne militaire menée par les armées qu’ils équipent et conseillent manque singulièrement de transparence. La députée britannique Jo Cox, assassinée en juin 2016 dans le contexte de la campagne sur le Brexit, s’était brièvement saisie de la question mais sans obtenir de réponse claire, notamment au sujet de la vente de bombes à fragmentation, interdites par les conventions internationales.

Les armées saoudiennes, émiraties et qatariennes ont au cours de l’été 2015 mis en avant l’envoi de soldats sur le sol yéménite. L’enlisement sur le front ainsi que diverses attaques qui ont causé la mort de plusieurs dizaines de combattants issus de ces pays ont conduit à un retrait vraisemblable mais jamais confirmé. Des m ercenaires, notamment colombiens, ainsi que des militaires soudanais et peut-être tchadiens, les ont remplacés, sans davantage de succès. Une opacité soigneusement entretenue par les monarchies du Golfe, qui ont bloqué la mise en place d’une commission d’enquête indépendante à l’Onu.

  • *.

    Chercheur au Ceri, il a codirigé Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, Paris, La Découverte, 2013.