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Notes de lecture

Dans le même numéro

Écrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre et Yémen. Écrire la guerre, de Franck Mermier (sous la dir. de)

Il faut d’emblée saluer cette double publication sur deux terrains de violence, appréhendés, pour la première fois, par les voix de leurs témoins ou victimes directes. Loin de se réduire aux «  faits divers  » se déroulant dans des contrées lointaines, les guerres syrienne et yéménite sont, avant tout, destructrices du temps et de l’espace collectifs et du tissu social. Mais, transformant la vie, parfois même la simple survie en un acte de résistance, elles s’avèrent aussi déclencheuses de consciences citoyennes.

Les introductions de Franck Mermier permettent de saisir les trajectoires singulières de ces deux conflits, mais aussi nombre de traits communs qui les caractérisent : ils résultent tous deux d’une contestation révolutionnaire profondément démo­cratique visant initialement à mettre fin à une tyrannie ayant confisqué l’essentiel des pouvoirs politique, économique et militaire, un temps sombre et éternel dominé par des organes paramilitaires, un ordre de violence compromettant l’avenir même des sociétés. Comme le précise Ali al-Muqri dans le volume consacré au Yémen, si la révolution se métamorphose en guerre, c’est que les deux régimes pensent le pouvoir comme l’art de « danser sur la tête des serpents » et érigent la mort de leurs adversaires en condition de leur propre durabilité. De même, le conflit, si ce terme a encore un sens heuristique, prend une dimension nettement confessionnelle non pas du fait de la rue contestataire, mais comme conséquence de la stratégie des pouvoirs qui utilisent les catégories confessionnelles pour gouverner par la peur et brutalisent la société pour se justifier comme seuls remparts contre le « terrorisme » des forces « obscurantistes ». Les deux volumes illustrent amplement comment le processus de confessionnalisation et la montée en puissance du djihadisme résultent des décisions des palais présidentiels aux abois. Dans les deux cas, cependant, le « sort se retourne contre le sorcier », déclenchant des dynamiques que plus aucun acteur ne sera en mesure de maîtriser.

Une série de textes à caractère scientifique permettent de séquencer ces deux conflits qui durent depuis 2011, en se métamorphosant parfois à des cadences effrénées. Ils montrent aussi que le savoir nécessaire pour penser le pire et l’éviter était bien disponible dès cette date, mais qu’il était largement impuissant face à la brutalité des deux régimes, ainsi que face à la politique étrangère milicienne d’Ankara, de Moscou, de Riyad, de Téhéran et de son allié, le Hezbollah libanais. Les deux ouvrages trouvent cependant leur originalité dans leurs récits intimes, genrés et générationnels. Reflétant une séquence spatio-­temporelle délimitée, ces témoignages furtifs sont d’une beauté poétique à couper le souffle. Pour reprendre le titre de l’article de Yassin al-Haj Saleh dans le volume sur la Syrie, ils présentent une « écriture habitée » à l’antipode des métadiscours, musclés mais vides de toute forme de vie, que prononcent les pouvoirs. Ils montrent qu’une guerre est d’abord une souffrance individuelle et collective, ensuite une révolte, une lucidité et une espérance. Comme le souligne Naïla Mansour dans son récit damascène, la guerre, ce long moment de l’incertitude absolue où la vie ne tient plus qu’à un fil, est aussi l’occasion de penser « le temps de la révolution qui nous a confisqués à nous-mêmes pour que l’on soit corps et âme à elle ». De même, à défaut de pouvoir faire face aux bombes, il faut négocier avec le temps présent, cet « informe spectre de l’espérance que nous implorons d’être patient » et tenter, aussi bien que mal, de restaurer la « confiance en soi » comme réponse à l’humiliation subie.

Les récits que nous livrent dans ces deux volumes Samira al-Khalil, Khalifa al-Khudar, Ahmed al-Haj Saleh qui se fait transcripteur du récit de «  Hajar et le bataillon féminin de Daech  », Yassin Shewat qui dresse le portrait de Racha de Raqqa, une autre femme, victime cette fois-ci, Jamal Jubran dans Sanaa assiégée, puis « conquis » par les milices houthistes, ou Sara Jamal qui ne compte plus ses « nuits » sous les bombes et sans électricité dans la même ville, sont à la fois personnels et universels. Jamal, par exemple, décrit une nuit de guerre : « Je déteste toutes ces années absurdes, dont je croyais qu’elles ouvriraient sur de plus belles. Je hais tout ce en quoi j’ai eu foi et tous ceux qui ont cru en moi. Je hais l’amour, l’amitié, les rêves simples et les récits et leurs petits défis, qui m’ont fait tenir à une vie qui n’est est une qu’en ce qu’elle active la pompe musculaire qu’est mon cœur mutilé. Qui était un cœur avant que ne lui soit intimé l’ordre de devoir s’adapter à l’état d’urgence national et personnel. Il serait bien d’autoriser le bourreau et la victime, ­l’autochtone et l’immigré, le réfugié, l’analyste, le commentateur, le fonctionnaire des Nations Unies, les chercheurs spécialistes de tout, les maîtres de la situation à consacrer une journée au ressentiment et à la rancœur, pour chaque jour où j’ai, moi, cru que les choses iraient bien. »

Dans les deux espaces, le Léviathan se transforme en Béhémoth et partage sa souveraineté «  nationale  » avec d’autres milices. Dans un monde où toutes les routes « mènent à la mort », les citoyens non armés acquièrent de nouvelles compétences nécessaires à leur survie : « les enfants du quartier sont devenus des experts militaires », commente ainsi sobrement Jamal. « Lorsque la cage d’escalier de notre immeuble s’est mise à trembler, Hamoudi, six ans, m’a dit: “n’aie pas peur, tante, c’est un missile”. »

Le thème de la citoyenneté revient, explicitement ou en filigrane, mais à de multiples reprises, dans les deux ouvrages, avec de précieuses clefs historiques pour le problématiser. Il faut en effet avoir à l’esprit que Damas et Sana’a n’ont jamais été perçues comme des capitales fédératrices d’un espace national, comme Le Caire ou Tunis depuis le xixe siècle, mais comme des butins de guerre, lieux à conquérir avant d’en confisquer les ressources. Comme Omar Kaddour le précise dans le premier volume, le contrôle que le régime d’al-Assad exerça sur Damas expliquait largement la couleur fortement provinciale que la contestation avait prise en Syrie dès ses débuts. De même, dans les deux pays, les pouvoirs avaient tout fait pour briser la continuité spatiale de la contestation, provoquant ainsi la naissance de micro-espaces parfois autonomes mais isolés, incapables de s’articuler avec les dynamiques de la citoyenneté. Enfin, les deux régimes œuvrèrent en démolisseurs de toute forme de citoyenneté, terme qu’il faut entendre non pas comme le simple fait d’habiter une ville mais comme la capacité de faire société, de constituer une communauté de citoyens légitimant, négociant et institutionnalisant leurs conflits sans trancher dans le vif. Qu’il s’agisse de Douma ou de Taëz, de Raqqa, de Saada, ou d’Aden, la destruction de la citoyenneté ne pouvait que conduire les Syriens et les Yéménites à se replier sur un temps et un espace locaux brutalisés et donc éphémères, avant de les obliger à prendre le chemin de l’exil.

 

Classiques Garnier, 2018

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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L’inquiétude démocratique. Claude Lefort au présent

Largement sous-estimée, l’œuvre de Claude Lefort porte pourtant une exigence de démocratie radicale, considère le totalitarisme comme une possibilité permanente de la modernité et élabore une politique de droits de l’homme social. Selon Justine Lacroix et Michaël Fœssel, qui coordonnent le dossier, ces aspects permettent de penser les inquiétudes démocratiques contemporaines. À lire aussi dans ce numéro : un droit à la vérité dans les sorties de conflit, Paul Virilio et l’architecture après le bunker, la religion civile en Chine, les voyages de Sergio Pitol, l’écologie de Debra Granik et le temps de l’exil selon Rithy Panh.