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La dislocation du Yémen

décembre 2017

#Divers

À l’exception des reportages publiés dans Le Monde durant l’été 2017, la couverture de la guerre du Yémen en France est rare, ou accaparée par de grands titres sur l’épidémie de choléra et la famine. Les difficultés d’accès au territoire yéménite, qui plus est morcelé, et le peu d’intérêt des grands médias à y envoyer des journalistes ont relégué cette guerre hors des radars de l’actualité. Lorsque le conflit est mentionné, revient inlassablement, dans la bouche ou sous la plume des journalistes, l’expression de « rebelles chiites » pour désigner l’un des belligérants, pourtant allié à celui qui les avait combattus âprement, entre 2002 et 2006, l’ex-président Ali Abdallah Saleh, qui gouverna le Yémen de 1978 à 2012. Il faut cependant se garder de succomber à une grille de lecture paresseuse du conflit qui privilégie le prisme d’une guerre confessionnelle entre sunnites et chiites, à laquelle se superpose une lutte d’influence entre l’Iran et l’Arabie saoudite alliée aux Émirats arabes unis.

Guerre de succession

Il est peu de dire que l’identité des protagonistes, la nature et les enjeux du conflit restent peu lisibles. La date même de son déclenchement peut aussi faire l’objet de débat. Ainsi est-il courant de dater le début de la guerre au Yémen du premier jour de l’intervention militaire de la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite, dans la nuit du 25 au 26 mars 2015. C’est cependant oublier que le début du conflit est bien antérieur à cette date. Les forces des Ansar Allah (Partisans de Dieu), communément appelées houthistes1 du nom de leur dirigeant Abd al-Malik al-Houthi, s’étaient engagées, dès 2013, dans une bataille contre les partisans du parti islamiste Al-Islah (Rassemblement yéménite pour la réforme) et les groupes salafistes dans les régions de Saada, du Jawf et d’Amran situées au nord du pays.

Ils s’emparèrent de la capitale, Sanaa, le 21 septembre 2014, en s’alliant pour l’occasion à l’ex-président, Ali Abdallah Saleh, qui avait été écarté du pouvoir en 2012. Ils forcèrent ensuite à la démission (sur laquelle il est revenu) le président Abdrabbo Mansour Hadi et provoquèrent la dissolution du Parlement. En clair, il s’agissait d’un véritable coup d’État mettant fin aux espoirs de la révolution de février 2011 que le processus de dialogue national, enclenché après l’élection de Hadi en février 2012, semblait avoir partiellement relayés.

Les forces conjuguées des houthistes et des troupes restées fidèles à l’ex-président Saleh rencontrèrent cependant une forte résistance dans les régions méridionales, d’où elles furent expulsées durant l’été 2015. Depuis lors, Aden, qui était, avant l’unité du pays en mai 1990, la capitale de l’ex-Yémen du Sud marxiste, est devenue la capitale provisoire du gouvernement de Hadi, le seul reconnu par la communauté internationale. Le président Hadi n’a cependant que rarement la possibilité de s’y rendre depuis Riyad où il est installé. De fait, son pouvoir reste limité dans les territoires censés être sous le contrôle des « forces de la légitimité », ainsi qu’elles sont appelées par les loyalistes.

Serait-ce que la cohésion du camp adverse est plus grande ? Il n’est pas certain que cela soit le cas. L’intervention de la coalition arabe a certes ravivé la vindicte ancienne des Yéménites contre l’Arabie saoudite dans la partie du Yémen sous contrôle de l’alliance entre Abd al-Malik al-Houthi et Ali Abdallah Saleh et a semblé la souder face à un ennemi commun. La prise de contrôle du Parlement, la création d’un « Conseil politique suprême » et la formation d’un « gouvernement de salut national » pour diriger le pays ont été la traduction « institutionnelle » du nouveau pouvoir installé à Sanaa.

Ali Abdallah Saleh et Abd al-Malik al-Houthi restent cependant des rivaux qui partagent une vision autocratique du pouvoir. Cette rivalité se reflète dans leurs tentatives de conserver et/ou de capter les allégeances au sein des forces armées. À ce jeu, al-Houthi est parvenu à réduire l’influence de Saleh au sein même de la Garde républicaine qui lui était fidèle. Les manifestations massives organisées par les deux dirigeants, les affrontements armés sporadiques survenant entre leurs partisans montrent ainsi l’ampleur de différends qui concernent autant la domination de l’appareil militaire et administratif que les négociations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, les deux acteurs les plus puissants de la coalition arabe.

La guerre au Yémen ne peut en effet se résumer à la lutte entre deux camps cherchant à prendre le pouvoir et s’appuyant sur des légitimités concurrentes. Leur crédibilité s’est d’ailleurs effilochée au fur et à mesure que la situation économique et humanitaire des populations yéménites a empiré dans les territoires censés être sous le contrôle de ces deux pouvoirs. Si les causes du conflit sont multiples, on peut cependant affirmer d’abord qu’il s’agit d’une guerre de succession mettant aux prises les différentes composantes du régime d’Ali Abdallah Saleh que la révolution de 2011 a fait vaciller2.

Ainsi, Abdrabbo Mansour Hadi, l’actuel président qui réside à Riyad, était le vice-président de Saleh et un responsable de son parti, le Congrès populaire général. Le principal allié de Hadi dans la bataille en cours, le parti islamiste Al-Islah, avait collaboré étroitement avec le régime de Saleh avant de basculer dans l’opposition. Le vice-président actuel de Hadi, le général Ali Mohsin, a été un pilier du régime de Saleh avec qui il partage une même origine tribale, voire familiale.

Forces extrémistes

À cette guerre de succession se superposent la résurgence d’antagonismes locaux au sein de l’ensemble yéménite et la montée en puissance de forces islamistes extrémistes. Al-Qaïda dans la péninsule Arabique s’est certes retirée de la ville de Mukalla dans le Sud en avril 2016, mais cette organisation et Daech restent actifs dans les provinces méridionales. Ni les attaques répétées de drones ou de commandos opérées par les forces états-uniennes, ni les offensives menées par les troupes fidèles à Hadi ou à la « Résistance sudiste » n’ont pu les déloger totalement de ces régions.

L’état de guerre et de paupérisation généralisée a permis la prolifération de milices dans les régions attaquées par les forces al-Houthi-Saleh. Aussi bien dans le gouvernorat de Taez que dans les territoires ayant formé l’ex-Yémen du Sud, une grande partie des forces qui ont résisté à ces dernières est composée de groupes salafistes dont les plus puissants ont bénéficié du soutien des Émirats arabes unis3.

Entre le fondamentalisme zaydite représenté par les houthistes au Nord et l’expansion des salafistes et des djihadistes dans le reste du pays, la guerre semble avoir ainsi exacerbé les tensions confessionnelles qui restent cependant moins opérantes que les clivages régionaux.

De fait, les divisions régionales et le développement des revendications séparatistes au Sud font peser de lourdes menaces sur l’avenir et l’unité du Yémen. La création du Conseil de transition sudiste à Aden, le 11 mai 2017, fut suivie par des manifestations massives de soutien. Dirigé par Aydarous al-Zabidi, l’ex-gouverneur d’Aden destitué par le président Hadi, il rassemble plusieurs factions sudistes qui prônent la sécession du Sud. On y retrouve les dirigeants de deux groupes armés, dont l’un de tendance salafiste, soutenus par les Émirats arabes unis et qui ont participé à la résistance contre les forces al-Houthi-Saleh, mais aussi des gouverneurs et des ministres membres du gouvernement de Hadi. Le pouvoir de ce dernier, originaire du Sud, est ainsi contesté dans ce qui aurait pu apparaître comme son bastion pour une hypothétique reconquête du reste du Yémen.

Le Sud ne représente cependant pas un ensemble homogène du fait de particularismes régionaux internes et de rivalités léguées par la période socialiste (1967-1990). La mémoire des guerres de 1986 et de 1994 est réactivée pour décrédibiliser Hadi, qui y a participé activement. Dans la première, qui mit aux prises des factions socialistes, il était dans le camp des vaincus qui se réfugièrent au Nord ; dans la seconde, il participa activement à l’étouffement de la tentative sécessionniste au Sud. Le président yéménite a plusieurs fois été empêché de se rendre à Aden, notamment en en février 2017 lorsque des combats éclatèrent pour la prise de contrôle de l’aéroport entre les forces fidèles à Hadi et celles dirigées par Aydarous al-Zabidi.

Une solution politique ?

Les succès militaires de la coalition arabe restent modestes. Cette intervention a même affaibli la crédibilité et la légitimité du gouvernement qu’elle était censée rétablir dans ses fonctions à Sanaa. Mohamed Ben Salman, l’héritier du trône saoudien et ministre de la Défense, a réaffirmé, le 26 octobre 2017, sa détermination à poursuivre la guerre en déclarant qu’il ne voulait pas « d’un autre Hezbollah aux frontières de son pays » en faisant ainsi allusion aux Ansar Allah yéménites. De son côté, Abou Dhabi, en soutenant massivement des forces salafistes et sudistes, a fragilisé le camp loyaliste qu’il soutient officiellement. Le Yémen est ainsi devenu une zone d’influence et de rivalités, non seulement entre l’Iran, d’une part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, de l’autre, mais aussi entre ces deux derniers pays. C’est sur eux que repose la responsabilité première d’élaborer une solution politique pour mettre un terme à la tragédie yéménite.

  • 1.

    Le mouvement des Ansar Allah se réclame du zaydisme, une branche du chiisme qui ne se trouve qu’au Yémen. Leur premier dirigeant, Hussein al-Houthi, tué en 2004, s’inspira de la révolution iranienne pour lancer son slogan : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les juifs, victoire à l’islam ! »

  • 2.

    Il est significatif que Saleh ait déclaré, le 25 octobre 2017, que la guerre n’est pas entre Yéménites mais entre l’Arabie saoudite et le Yémen et qu’elle peut se régler facilement puisque les personnalités du camp adverse, telles que Abdrabbo Mansour Hadi (président), le général Ali Mohsin (vice-président) et Ahmed Ben Dagher (Premier ministre), sont ses créatures !

  • 3.

    Les brigades Abou al-Abbas, faction armée salafiste soutenue par les Émirats arabes unis, ainsi que le parti salafiste yéménite Rachad, dont le dirigeant est installé à Riyad, ont été placés sur la liste des organisations terroristes par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, le 26 octobre 2017.

Franck Mermier

Anthropologue et directeur de recherche au CNRS, il est notamment spécialiste du Yémen. Ses travaux portent sur l’anthropologie de la ville, les dynamiques culturelles, sociales et politiques dans le monde arabe et la traduction en sciences sociales.

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