Le Yémen sur la voie de la paix ?
La reconnaissance des rebelles houthistes par le régime saoudien en avril 2023 marque peut-être un basculement dans la guerre au Yémen, et un premier mouvement vers l’unité du pays. Mais la paix tant espérée pourrait n’être que de façade, et l’horizon d’un Yémen réunifié reste lointain.
La rencontre de l’ambassadeur saoudien, Mohamed Al Jaber, avec les représentants des rebelles houthistes, à Sanaa le 9 avril 2023, semble représenter un tournant dans la guerre au Yémen. Cette visite possède une portée politique et symbolique très importante, puisqu’elle marque un changement radical de stratégie visant à sortir du bourbier yéménite et à faire cesser les attaques contre le royaume saoudien. Elle officialise aussi, de manière spectaculaire, la reconnaissance par le régime saoudien des rebelles houthistes, un passage obligé pour passer du rôle de belligérant à celui de faiseur de paix et ainsi améliorer son image et son statut au sein de la communauté internationale, Iran inclus. La prolongation de la trêve et les échanges de prisonniers qui s’en sont ensuivis, notamment grâce à la médiation omanaise, sont-ils le prélude à de véritables négociations de paix mettant un terme au conflit ? La reprise des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, décidée quelques jours auparavant à Pékin, aura-t-elle des conséquences directes sur le conflit yéménite ?
L’intervention de la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite avec le concours déterminant des Émirats arabes unis, le 26 mars 2015, avait pour objectif de rétablir le pouvoir du gouvernement légitime yéménite. Celui-ci avait été chassé de Sanaa après la prise de la capitale par les milices houthistes le 21 septembre 2014. Ce coup de force, que l’on peut apparenter à un coup d’État et qui avait été réalisé avec la complicité de l’ex-président Ali Abdallah Saleh, avait fait entrer le Yémen dans une guerre destructrice et anéanti les espoirs d’une transition pacifique du pouvoir portés par la révolution de 2011, sans parler des aspirations à un Yémen unifié et démocratique.
La main de fer houthiste
Les discussions de Sanaa du 9 avril 2023, censées trouver les moyens de « faire avancer la paix », paraissent clore une première phase de la guerre, marquée par un bilan contrasté pour les parties en conflit. Si, dans les premiers mois, la coalition arabe et les forces gouvernementales ont réussi à repousser les milices houthistes des zones méridionales du pays et à les expulser de la ville de Taëz, elles ne sont pas parvenues à empêcher la prise de contrôle par les rebelles d’un territoire qui ne couvre que 20 % du pays mais concentre près de 70 % de la population.
Après s’être débarrassés de leur allié encombrant, Ali Abdallah Saleh, tué le 4 décembre 2017, ces rebelles ont infiltré tous les rouages administratifs et militaires en établissant un double système de gouvernement, avec une façade publique et officielle (ministres et président) et un lieu de pouvoir véritable constitué par les membres de la famille al-Houthî et les comités révolutionnaires. L’imposition d’un ordre moral régressif que certains assimilent à une sorte de « salafisme zaydite1 » (le zaydisme est une branche du chiisme) a aussi transformé la vie sociale avec l’interdiction de la musique dans les cérémonies de mariage et les limitations à la mixité de genre. Une atmosphère de surveillance et de censure s’est répandue dans les espaces de sociabilité et se projette sur les murs des villes, avec une iconographie politico-religieuse qui relie Sanaa à Téhéran et à la banlieue sud de Beyrouth.
Outre le contrôle étroit du champ politique, les autorités houthistes ont imposé leur version de l’identité religieuse zaydite, que ce soit dans les écoles, par la célébration publique et ostentatoire de fêtes religieuses chiites comme Achoura, ou dans les mosquées, avec l’introduction de leur slogan « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les juifs, victoire de l’Islam », ce qui a suscité des pratiques d’évitement des lieux de prière par certains fidèles. Le projet récent, et non encore réalisé, de raser une partie du souk de Sanaa pour édifier une Hussainiya, un lieu de célébration chiite, a soulevé de nombreuses protestations, alors que la vieille ville de Sanaa a été classée au patrimoine mondial de l’humanité en 1986 par l’Unesco.
Le jeu trouble des régimes saoudien et émirien
La rencontre saoudo-houthiste de Sanaa entérine implicitement par le régime saoudien la division du Yémen en plusieurs entités politiques. Le front principal de la guerre opposant le gouvernement légitime, soutenu par la coalition arabe, et les rebelles houthistes, appuyés par l’Iran, ne doit pas masquer des fronts parallèles qui fracturent le camp de la « légitimité », ainsi que ses partisans l’appellent.
De manière paradoxale, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont une responsabilité majeure dans l’affaiblissement de leur allié yéménite qu’ils sont censés aider à reprendre le pouvoir. Ils n’ont cessé de miner, volontairement, l’influence de l’ex-président Abd Rabbo Mansour Hadi et de son gouvernement au Yémen même, notamment pour lutter contre l’influence en son sein et dans les forces armées du parti du Rassemblement yéménite pour la réforme (proche des Frères musulmans). Les Émirats arabes unis ont ainsi soutenu la création de différentes forces militaires d’obédience salafiste pour contrer le Rassemblement yéménite pour la réforme, que ce soit à Taëz ou dans le Sud. Ils ont en outre aggravé le risque de sécession du sud du Yémen en parrainant la création, à Aden le 11 mai 2017, du Conseil de transition sudiste, qui prône la séparation du Sud avec le Nord, mais qui est lui-même en butte à des voix dissidentes, notamment au Hadramaout.
Les forces séparatistes se sont plusieurs fois opposées militairement aux troupes gouvernementales, et ce en dépit de la formation d’un nouveau gouvernement en décembre 2020, dont treize membres (sur vingt-quatre) sont originaires du Sud. Depuis l’archipel de Socotra dans l’océan Indien jusqu’à l’île yéménite de Périm qui contrôle le détroit de la mer Rouge, les Émirats arabes unis ont ainsi profité de la guerre au Yémen pour étendre leur stratégie d’expansion maritime dans la région en soutenant différentes forces politiques centrifuges, que ce soit les séparatistes du Sud à Al-Moukalla et Aden ou le mouvement de Tarek Saleh, neveu de l’ex-président Saleh, implanté à Mokha (mer Rouge).
Vers une paix cosmétique ?
Le morcellement actuel du Yémen, divisé entre plusieurs souverainetés politico-militaires, fait craindre un éclatement du pays, voire un retour à l’état antérieur de deux Yémen, Sud et Nord, avant la proclamation de l’unité en mai 1990. Après l’annonce du retrait militaire émirien en juillet 2019, la volonté de désengagement saoudien dans la guerre au Yémen, que manifeste la rencontre du 9 avril 2023 à Sanaa, semble augurer un affaiblissement du camp gouvernemental face au projet expansionniste des houthistes. Ceux-ci revendiquent de combattre au nom du Yémen et désignent leurs ennemis locaux comme des « mercenaires » à la solde des régimes saoudien, émirien et occidentaux. Si leurs différentes offensives pour s’emparer des champs pétrolifères de Marib à l’est et de la zone gazière de Shabwa au sud-est ont jusqu’à présent échoué, il n’est pas certain qu’ils renonceront dans l’avenir à ces conquêtes stratégiques.
La volonté de désengagement saoudien dans la guerre au Yémen semble augurer un affaiblissement du camp gouvernemental face au projet expansionniste des houthistes.
La formation, en avril 2022, d’un Conseil de direction présidentielle composé de huit membres et dirigé par Rashad al-Alimi, un ancien ministre de l’Intérieur sous le régime de l’ex-président Ali Abdallah Saleh, visait à unifier les différents alliés locaux de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans un même organe exécutif. Ce Conseil, dont la composition reflète le caractère hétéroclite des forces opposées aux houthistes, gagnera-t-il en cohésion avec la fin de l’intervention militaire saoudienne et de l’entame éventuelle de négociations de paix ? Dans un entretien publié par le journal Al-Charq al-Awsat, durant sa visite à Riyad le 9 avril 2023, Aidarous al-Zubaidi, le président du Conseil de transition sudiste, exprimait son soutien à l’initiative saoudienne et le renoncement à la revendication d’un État sudiste. Cela indiquerait-il que les séparatistes, ou une partie d’entre eux, devront mettre en veilleuse leur projet national face à la menace houthiste de reprendre l’offensive vers les provinces méridionales ? La récusation de la légitimité du Conseil présidentiel par les houthistes et leur revendication insistante de voir reconnue celle de Mahdi al-Mashat, président du Conseil politique suprême du Yémen, la vitrine officielle du pouvoir rebelle, constituent un autre facteur incitant à resserrer les rangs devant l’intransigeance des houthistes.
La guerre du Yémen est souvent présentée comme une « guerre par procuration » entre l’Iran et l’Arabie saoudite, négligeant les causes internes du conflit dans lequel s’entremêlent luttes pour le pouvoir et exacerbation des identifications confessionnelles et régionalistes. Après avoir conduit une guerre désastreuse au Yémen, le régime saoudien tente de redorer son blason en troquant la politique de la canonnière pour une diplomatie de la main tendue. L’horizon d’un Yémen pacifié et réunifié reste cependant lointain, et pourrait être précédé de trêves précaires permettant de reconstituer les capacités offensives et défensives des seigneurs de la guerre.
- 1. Voir Laurent Bonnefoy, « L’illusion apolitique : adaptations, évolutions et instrumentalisations du salafisme yéménite », dans Bernard Rougier (sous la dir. de), Qu’est-ce que le salafisme ?, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Proche-Orient », 2008, p. 137-159.