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Dans le même numéro

Welcome to Achacachi, Bolivie

juin 2009

#Divers

Aux lendemains de la révolution bolivienne de 1952, les paysans de la région d’Achacachi, chef-lieu de la province Omasuyos (département de La Paz), à 96 km au nord de La Paz, aux abords du lac Titicaca, se signalent à l’attention générale par leur particulière combativité. Fer de lance de la lutte paysanne sur l’Altiplano, leurs syndicats prennent possession des terres d’hacienda et organisent la milice paysanne Gualberto Villarroel (ex-président de la Bolivie, 1943-1945) chargée de la défense du Mouvement nationaliste révolutionnaire (Mnr). Armée de fusils Mauser, elle devient une force pour expulser les patrons, chasser les autorités (vecinos) des bourgades et s’approprier la direction du monde rural. Un de leurs leaders, Paulino Quispe, dit « le poncho rouge » (wila saco), fut accusé d’avoir fomenté l’attentat qui coûta la vie à l’ex-ministre des Affaires paysannes Vicente Álvarez Plata, dirigeant d’une fraction rivale de la fédération syndicale paysanne du département de La Paz, le 15 novembre 1959, sur une route des alentours d’Achacachi. Jamais les auteurs du meurtre ne purent être identifiés en raison de l’impossibilité pour les autorités de l’État d’accéder à la région sous le contrôle des syndicats et de la milice paysanne.

En 1985, les groupes insurrectionnels de l’Ofensiva Roja de Ayllus1 Tupajkataristas2, bras armé des Ayllus Rojos, dont le leader était Felipe Quispe, dit le mallku (nom d’une autorité indigène aymara), hostiles à l’État « capitaliste et exploiteur » bolivien, partisans de l’autodétermination des « nations originaires », utilisent le poncho rouge en guise d’uniforme. Dans les années 1990, il est aussi adopté par l’armée guérillera Tupac Katari (Egtk), toujours sous la gouverne du mallku. Arrêté le 19 août 1992 pour avoir fomenté des attentats, il purge une peine de cinq ans de prison. Peu après sa sortie, en novembre 1998, il est élu secrétaire exécutif de la Confédération syndicale unifiée des travailleurs paysans de Bolivie (Csutcb), puis, en 2000, il fonde le Mouvement indien Pachakuti (Mip).

En tant que dirigeant syndical, il est le protagoniste principal de tous les barrages routiers sur l’altiplano et des tentatives d’encerclement de la ville de La Paz entre 2000 et 2003. Le 9 avril 2000, un affrontement entre l’armée – associée à la police – qui tente de débloquer une route et les paysans d’Achacachi fait deux morts et six blessés parmi les paysans, mais les militaires doivent battre retraite sous la pression du nombre. En manière de représailles, les paysans saccagent tous les édifices publics, de la sous-préfecture à la prison, puis se dirigent vers l’hôpital où est soigné le capitaine Omar Téllez Arancibia – interné avant l’affrontement – et le battent à mort. Le lendemain, l’armée appuyée par l’aviation, reprend le bourg et détient des dizaines de personnes. Mais entre l’an 2000 et 2008 il n’y a plus de police à Achacachi, et celle-ci ne revient qu’après la signature d’accords de non-agression des policiers par la population.

L’état-major (cuartel) indigène de Q’alachaka, en bordure d’Achacachi, est structuré pendant cette phase de radicalisation ; il prend la forme d’une fédération de communautés reliées pour le combat, le contrôle du territoire et l’exclusion de toutes les autorités publiques. Pour le mouvement indien Pachakuti, il convient en effet de créer ou recréer un État indépendant plongeant ses racines dans les profondeurs d’un passé fortement idéalisé, l’État du Qollasuyu, nom d’une des quatre parties de l’empire inca.

À propos de son fief d’Achacachi, embryon du futur État, le mallku est fier d’annoncer que les casernes sont encerclées :

Nous devons chasser l’armée de notre territoire, c’est une obligation, c’est un droit3.

Ce projet d’autonomie non seulement n’exclut pas la violence mais la prône ouvertement :

Je veux proposer la création de la nation indigène en utilisant la constitution et l’article 169 de l’Oit. Mais par cette voie nous n’allons rien changer. La voie correcte c’est la voie révolutionnaire. La voie armée4.

Dans un entretien à l’hebdomadaire Pulso d’avril 2001, il se dit aussi convaincu que c’en est fini de la démocratie et que la construction nationale qu’il appelle de ses vœux « se fera sans le suffrage, par la force ». Quelque chose comme une dictature paysanne ? interroge son interlocuteur.

On n’utiliserait pas ce terme, mais un autre ; il faudra savoir camoufler, être plus fin parce que dictature sonne trop cru5.

Il s’agit donc, ni plus ni moins, que de créer une dictature ethnique dans laquelle il faut « réindianiser » la population, reconstituer des systèmes communautaires avec une population homogène aux vertus essentialisées dans un territoire libéré des Blancs (k’aras6) parce que « le système k’ara contamine l’indien aymara-quechua qui tend à s’intégrer dans la société et la culture occidentale7 », et que « seul ce qui est originaire est bon, le reste est ordure8 ». Candidat à la présidence de la République en 2002, il obtient 5, 6 % des voix au plan national et 29, 8 % dans le département de La Paz9.

L’actuel vice-président, Álvaro García Linera, appartenait à l’Egtk et fut, lui aussi, emprisonné pour ses activités subversives. Dans son discours de Warisata (un bourg proche d’Achacachi) du 20 septembre 2006, après avoir exhorté les paysans à défendre la nationalisation des hydrocarbures, avec les armes si nécessaire, il rappelait fièrement :

Nous marchions avec un poncho rouge et par-dessous, un fusil Fal

et il confessait avoir appris sur l’altiplano

à batailler, à aimer et aussi à tuer pour la défense de la patrie et des ressources naturelles.

L’armée populaire des ponchos rouges

23 janvier 2007. À l’occasion du 181e anniversaire de la création de la province Omasuyos, le président Morales accompagné du vice-président Álvaro García Linera, de l’ambassadeur de Cuba en Bolivie, Rafael Dausá, et du commandant de l’armée de terre, le général Freddy Bersati appelle les paysans locaux à jouer le rôle d’une armée populaire :

Ponchos rouges pour défendre la patrie, ponchos rouges pour défendre l’unité du peuple bolivien. Si auparavant ils ont écartelé le territoire national, ils ont écartelé Tupak Katari, maintenant aucun caballero ne pourra écarteler la Bolivie, notre chère Bolivie. […] Je vous félicite pour votre défense de la patrie. Ensemble, les Forces armées et les ponchos rouges défendront l’unité, l’intégrité du territoire national.

Les discours terminés, commence le défilé de représentants de toutes les municipalités et cantons de la province : hommes et femmes, jeunes et vieux, la majorité revêtue du poncho rouge, certains exhibant les vieux fusils Mauser. Le mallku Felipe Quispe défile entouré de membres de sa communauté, Ajllata Grande.

Chiens de K’aras

Jeudi 22 novembre 200710. À trois semaines de la fin du mandat de l’assemblée constituante, réunie à Sucre, qui doit remettre le 14 décembre le texte de la future Constitution en vue de son approbation par référendum, les travaux sont paralysés. Et la tension est vive entre le camp gouvernemental et l’opposition. Des escouades de partisans du gouvernement sont envoyées dans la capitale pour exiger la reprise des travaux. Réunis à Achacachi en assemblée publique (cabildo), les ponchos rouges, en présence du maire, et de dirigeants paysans, décident de se rendre à Sucre pour forcer l’adoption du texte et exiger le maintien du siège des pouvoirs exécutif et législatif à La Paz – les représentants de Sucre, la capitale officielle du pays, réclament que la question du transfert dans la capitale du siège des pouvoirs législatifs et exécutifs soit prise en compte par la Constituante. Se déclarant sur le « pied de guerre », les troupes mobilisées pour l’expédition défilent coiffées de passe-montagne, exhibent leurs frondes (korawas) et leurs fouets (chicotes), et profèrent qu’elles n’hésiteront pas à faire couler le sang. Pour ponctuer leur menace, les ponchos rouges décapitent publiquement deux chiens suspendus à une barre et à demi-étranglés par une corde nouée autour de leur cou. Tout en les regardant se débattre, puis en les décapitant ils clament les noms des préfets et des membres des comités civiques de la Demi-Lune (on appelle ainsi l’ensemble des départements orientaux : Pando, Beni, Santa Cruz, Tarija) qu’ils menacent d’une agonie et d’un meurtre semblables s’ils s’obstinent à « faire obstruction » aux visées gouvernementales. « Ils vont souffrir de la sorte, les chiens de la Demi-Lune » vocifèrent-ils. Avant que nous arrivions à Sucre « il vaut mieux qu’ils quittent le pays ». Selon le dirigeant des ponchos rojos, Eugenio Rojas Apaza, « la guerre est déclarée [aussi] à tous les Blancs (K’aras) enrichis ».

Scènes de chasse à Achacachi

Le 17 novembre 200811, vers 20 h 30, alors que les transporteurs d’Achacachi et les habitants de la région s’étaient réunis pour honorer San Cristobal, leur saint patron, au troisième jour de la fête, une bande de voleurs est prise en flagrant délit : six hommes et cinq femmes. D’abord rudement interrogés, ils sont ensuite battus, puis amenés dans un stade où ils sont dénudés, à nouveau bastonnés et fouettés, puis arrosés d’essence et brûlés vifs. Une partie des habitants se masse dans les tribunes, tandis que d’autres se joignent au tabassage. Deux meurent de leurs blessures, les neuf autres souffrent de contusions et de graves brûlures. À partir de sept heures du matin, le commandant de la police départementale et le commandant de la caserne du régiment Ayacucho, stationné dans le bourg, commencent à négocier la remise des victimes aux mains de la police. Vers 10 heures ils obtiennent enfin gain de cause12. Et quand elles sont livrées à la police

bien que le tableau fût affligeant, peu de personnes s’émeuvent durant le trajet de plus de dix pâtés de maisons (cuadras) parcouru par les victimes, au contraire, même pendant leur procession elles reçoivent des coups de poings et des coups de pieds de la part de la population, parmi laquelle il y avait aussi des enfants.

Et la fête continue :

[le 18] À 13 heures, la bénédiction [ch’alla] des véhicules se déroule normalement et le public, avec la gueule de bois de trois jours de soûlerie, rivalise pour commenter les faits du jour antérieur, comme s’il s’agissait d’une simple anecdote13.

La punition infligée aux voleurs est ensuite justifiée par les autorités locales. Après avoir organisé une réunion publique (cabildo) le maire d’Achacachi interdit à la justice d’entrer dans le bourg pour faire son travail d’instruction, et donne pour consigne aux habitants d’appliquer la loi du silence. Puis, à l’occasion de l’anniversaire des 60 ans de la Déclaration des droits de l’homme, le 9 décembre, en présence de la ministre de la Justice Celima Torrico, et du vice-ministre Wilfredo Chávez, la population défile en portant la pancarte « Nous ne sommes pas des mangeurs d’hommes, nous sommes ce qui se fait de mieux en matière de justice. » Et la ministre d’ajouter :

Ils disent que depuis ce qui s’est passé le 17 novembre il y a beaucoup de personnes qui, par la faute des malfaiteurs, ont dit du mal de la communauté. Mais la communauté est solidaire, respectueuse des droits de l’homme…

Dehors ! le traître

7 mars 200914. À Sankajahuira (canton Huatajata, municipalité d’Achacachi), des centaines de personnes qui se proclament indigènes occupent et saccagent la maison de Victor Hugo Cárdenas, ex-vice-président de la République de 1993 à 199715. Celui-ci vient de participer à la campagne contre la nouvelle Constitution soumise à référendum fin janvier 2009, invitant notamment le président Morales à organiser un débat public, en espagnol ou en aymara ; une invitation restée sans réponse16.

En son absence, la foule de plusieurs centaines de personnes lapide et tabasse son épouse, sa belle-sœur, ses enfants et son neveu avec des bâtons et des fouets (chicotes), et les oblige à abandonner la maison. Tous doivent être hospitalisés.

L’expropriation de la maison de l’ex-vice-président avait été décidée dès le 28 janvier, lors d’une assemblée syndicale (ampliado) du canton Huatajata, au prétexte qu’il avait mené une campagne pour le Non à la nouvelle Constitution, approuvée le 25 janvier. « Il repousse (desconoce) son peuple et trahit ses origines indiennes », affirme l’ex-secrétaire exécutif cantonal du syndicat paysan, Cruz Alarcón, qui ajoute que la maison expropriée deviendra le siège de la sous-centrale paysanne17. Puis, en février, c’est le vice-ministre de Coordination avec les Movimientos Sociales, Sacha Llorenti – ex-président de l’Assemblée permanente des droits de l’homme –, qui le désigne à la vindicte publique en l’accusant

d’être le complice de l’ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada, accusé de génocide, de vente aux enchères de la richesse du pays et de destruction des entreprises d’État

et qui ajoute qu’il devrait être jugé « pour trahison à la patrie18 ».

Cependant, pour Marcos Farfán, vice-ministre de Régimen Interior, cette agression n’est que le résultat d’un débordement festif :

À 11 heures, alors que se déroulait la foire de Janko Amaya, une bourgade voisine de Huatajata, un groupe de comunarios, chauffés par des boissons alcoolisées, décide de prendre la maison de l’ex-vice-président et de la convertir en asile…

Au demeurant l’état de santé de ses proches n’est pas alarmant :

Sa famille reçoit des soins, aucun ne souffre de blessures graves et leur vie n’est pas en danger.

Au fond, cette affaire est une manigance de la droite :

J’ai compris hier, au vu des larmes que Cárdenas a versées devant les médias, dont je me demande si elles sont sincères, qu’il a la claire intention de se poser en victime, et donc qu’il est en campagne politique. Don Víctor Hugo Cárdenas est une des cartes que la droite peut jouer lors des prochaines élections.

Le président Morales dément la participation du gouvernement à l’agression, et il la déplore. Cependant, il ajoute que « le peuple ne supporte pas les traîtres, ni ne leur pardonne ». Il ajoute que Cárdenas « a menti sur lui-même, le gouvernement et la nouvelle Constitution » et que ces mensonges suscitent des réactions. Le 8 février précédent, lors d’une réunion publique, il avait attiré l’attention sur la « traîtrise » de Cárdenas mentionnant qu’il avait changé son nom indien pour un nom hispanique :

Le nom de cet homme était Víctor Choquehuanca Condori, il en a changé et s’appelle Víctor Hugo Cárdenas Conde19.

Tandis que le vice-président Alvaro García Linera, après avoir demandé l’ouverture d’une enquête, s’interroge :

Víctor Hugo Cárdenas doit se demander quel dommage il a causé à ses voisins, aux habitants, aux membres de sa communauté et de sa province pour qu’ils le répudient.

Et il accuse la victime de profiter de cet

incident social pour se livrer à un show politique à des fins personnelles20.

Quant au maire d’Achacachi, Eugenio Rojas, qui participa à l’ampliado préalable à l’agression, il rappelle que la décision de la confiscation avait été prise antérieurement :

La confiscation du bâtiment était programmée ; c’est la vision du peuple, ce n’est pas une décision de l’autorité municipale.

Il ajoute que Cárdenas a des terres sur place et que

s’il persiste à mettre en cause le gouvernement, ils pourraient aussi les confisquer21.

Le commandant de la police, le colonel Edgar Revilla, affirme que le maire lui aurait demandé de ne pas intervenir pour empêcher l’assaut, au prétexte qu’au vu de leur infériorité numérique, les policiers auraient été mis en danger, et parce que cela aurait mis les assaillants en fureur. Si bien que la police s’est maintenue à 200 mètres de la maison22.

Le mallku du Consejo Nacional de Ayllus y Markas del Qullasuyu (Conamaq), Cruz Chura, considère que la décision des paysans est justifiée, parce qu’elle a suivi toutes les étapes de la justice indigène. Selon lui la communauté aurait convoqué Cárdenas pour qu’il se défende et argumente les raisons pour lesquelles il avait renié sa famille, sa communauté, et jamais il n’avait eu la dignité de répondre aux autorités de sa région, de plus il avait publiquement renié sa race23.

À la fin de l’assemblée (ampliado) qui suit l’assaut, le secrétaire exécutif du canton de Huatajata, Alfredo Huañapaco Quispe, souligne la traîtrise de celui qui s’est vendu aux propriétaires terriens et oligarques orientaux et qui s’est prononcé`

contre le peuple paysan, contre la Constitution, qui a dit non aux paysans, aux Indiens, aux t’aras […] Cárdenas a abandonné sa propriété, ses terres ne remplissent pas de fonction sociale et il n’est pas en règle avec ses ancêtres ; pour cette raison le peuple a décidé de confisquer sa maison noblement (caballerosamente), sans violence. Madame Lidia a abandonné la maison de son plein gré et c’est elle qui y a mis le feu ; qu’elle ne vienne pas nous calomnier !

Il ajoute que pour consolider cette confiscation, les paysans se sont déclarés en état d’alerte (estado de emergencia), qu’ils ne répondront à aucun avis de la justice ordinaire et que la maison est destinée aux personnes du troisième âge. Un autre dirigeant paysan, Jerónimo De la Cruz, précise que la loi du silence va être appliquée (amuki), notamment vis-à-vis des médias qui mentent et de plus « nous insultent », et

si la police se présente, s’il vient un procureur nous nous mobiliserons, nous disposerons l’état de siège civil dans la province Omasuyos.

Selon lui, ces décisions sont conformes aux articles 190, 191 et 192 de la nouvelle Constitution24 qui définissent les formes et les attributions de l’autonomie « indigène originaire paysanne ». Armés du texte récemment voté, les dirigeants de la province Omasuyos prennent donc le contrôle politique et judiciaire de la région. De la Cruz justifie aussi la confiscation de la maison par les articles 56 et 57 de la Cpe.

Les propriétés individuelle et collective sont garanties dans la mesure où elles remplissent une fonction sociale

ce qui, selon lui, n’était pas le cas de la propriété de Cárdenas, et l’expropriation est possible « en cas de nécessité ou d’utilité publique ».

Le 13 mars 2009, une nouvelle assemblée décide d’expulser de manière définitive Víctor Hugo Cárdenas,

auparavant Víctor Hugo Choquehuanca, de la localité de Sankajawira, pour n’en plus respecter les usages et coutumes et pour sa responsabilité dans l’aliénation des ressources naturelles.

Les orateurs remettent aussi en cause la fonction sociale et le titre de propriété de la maison assurant que le terrain sur lequel elle est construite a été acquis illégalement et qu’il appartiendrait à huit propriétaires, de la famille Alarcón dont est membre un des dirigeants que l’ex-vice-président accuse d’être à la tête des assaillants25. Puis l’ex-vice-président est symboliquement soumis à la justice communautaire. Assise sur une chaise, une poupée de chiffon à son effigie portant l’inscription « traître », une pancarte attachée au cou sur laquelle est écrit « je n’ai rien fait pour mon peuple », elle est frappée à coups de fouet (chicote) par cinq hommes et trois femmes. Elle tombe à terre. La chaise s’écroule aussi. Un cercle de spectateurs hilares assiste au spectacle. La poupée est ensuite ornée d’une couronne de fleurs, puis enterrée devant la maison.

Selon un des parents de Víctor Hugo Cárdenas, les biens de toute la famille sont visés et ses membres reçoivent des menaces26. Au lendemain du crime, Víctor Hugo Cárdenas déclara :

J’espère que les autorités et le pouvoir judiciaire agiront comme ils le doivent car il ne peut se faire qu’en Bolivie nous vivions dans cette atmosphère de vengeance et d’attentats criminels. Je suis entré dans la vie politique en 1970 et j’ai lutté contre les dictatures de Hugo Banzer et de Luis Garcia Meza… Nous autres les dirigeants politiques, ils nous ont détenus et torturés. J’ai souffert de ces attentats, mais jamais ils n’ont osé toucher aux épouses, aux enfants, aux familles. Le gouvernement d’Evo Morales est pire que les dictatures militaires. Mais ils ne vont pas me faire taire, ni moi ni ceux qui se sont battus pour le Non pour récupérer la vie démocratique dans ce pays et avoir un gouvernement qui nous donne la liberté, la tranquillité et ne nous fasse pas vivre dans ce cauchemar permanent. Je vais dénoncer au monde entier… que nous avons un gouvernement qui ne fait pas respecter les lois, la propriété et la vie des Boliviens27.

On a vu plus haut comment les puissants du moment se sont exonérés de toute responsabilité concernant ces actes criminels et en ont rejeté la faute sur l’ex-vice-président. On s’explique cependant mieux leur réaction à lire la déclaration suivante de Juan Evo Morales Ayma à l’occasion du quatorzième anniversaire de la fondation du Movimento al socialismo (Mas) :

L’heure de se définir a sonné… si vous n’êtes pas « officialiste » alors vous appartenez à l’opposition, vous êtes de droite, raciste et fasciste… Tu es masista [membre du Mas] ou fasciste, il n’y a pas d’autre alternative. Il faut s’engager [definirse] pour défendre le processus révolutionnaire dans le pays28.

Épilogue

Les voleurs qui ont survécu au lynchage d’Achacachi ont été immédiatement emprisonnés et soumis à un procès. Pour ce qui est des lyncheurs, on ne sait trop si une instruction a été ouverte. En tout cas, passés les quelques jours postérieurs à l’événement, la presse n’a plus donné de nouvelles.

La plainte déposée par Víctor Hugo Cárdenas pour l’agression de ses proches a suscité une instruction qui progresse lentement. Quatre agresseurs, puis huit autres, ont été formellement accusés par le ministère public, pour violation de domicile, graves lésions et préjudice qualifié (daño calificado29). En revanche, sa plainte pour que lui soit restituée sa propriété n’a pas été suivie d’effets. Pour Víctor Hugo Cárdenas, le ministère public aurait dû faire le nécessaire afin que les occupants de sa maison soient délogés, en vertu de l’article 56 de la nouvelle Constitution qui garantit le droit à la propriété privée. L’inertie des autorités l’a amené à déposer plainte contre le ministre de l’Intérieur, Alfredo Rada, pour non-respect de ses devoirs (7 avril 2009) ; une plainte qui a suscité une nouvelle avalanche de critiques, notamment du vice-ministre de l’Intérieur et de la Police, Marcos Farfán, l’accusant à nouveau d’avoir lui-même organisé le « show médiatique » de l’assaut de sa maison30.

Le 24 avril, Víctor Hugo Cárdenas laisse entendre qu’il pourrait être candidat à la présidence de la République le 9 décembre prochain et qu’il travaille, à cette fin, à la construction d’un projet politique citoyen : « Une option populaire contraire aux terrorismes de gauche et de droite » et « respectueuse de la propriété privée31 ».

Le 27 avril, le gouvernement réactive un procès contre l’ex-président de la République Sánchez de Lozada, son ex-vice-président et plusieurs ex-ministres et hauts fonctionnaires pour la signature, le 8 décembre 1994, d’un contrat supposé irrégulier entre l’entreprise nationale des pétroles Ypfb et l’ex-entreprise pétrolière nord-américaine Enron. Ils sont accusés de « contrat préjudiciable pour l’État (lesivo), conduite antiéconomique, résolutions contraires à la Constitution32 ». Víctor Hugo Cárdenas, allèguant que ce contrat fut signé en respectant la loi de capitalisation (forme prise par les privatisations en Bolivie), dénonce une nouvelle manœuvre d’intimidation (après les attaques de ses proches et la confiscation de sa maison) pour l’empêcher de présenter sa candidature à la présidence. Selon certains sondages, il serait actuellement le plus sérieux candidat de l’opposition à Evo Morales.

  • 1.

    L’ayllu est une communauté indienne composée de plusieurs familles dont les membres considèrent qu’ils ont une origine commune (réelle ou fictive).

  • 2.

    Tupak Katari, à la tête d’une révolte anticoloniale, assiégea la ville de La Paz au xviiie siècle. Depuis les années 1970, il est devenu le héros du mouvement indianiste et son nom a été utilisé par diverses organisations syndicales et politiques.

  • 3.

    Pulso, 7 octobre 2003.

  • 4.

    Ibid.

  • 5.

    Victor Orduna, « Felipe Quispe el mallku. Dinamita para un movimiento ciego », Pulso, 22 avril 2000.

  • 6.

    Littéralement pelés en langue aymara. Par extension ce terme désigne les Blancs.

  • 7.

    Manifiesto del Movimiento Indio Pachakuti dans Pulso, 24 novembre 2000.

  • 8.

    V. Orduna, « Felipe Quispe el mallku… », art. cité.

  • 9.

    La Razón, 30 août 2004.

  • 10.

    www.youtube.com/watch?v=tPWV5KQv9VE &feature=related et www.youtube.com/watch?v=1a8-E_fMJ6I&feature=related

  • 11.

    La Razón, 10 décembre 2008. www.youtube.com/watch?v=kIGrYhFfdKI&hl=fr

  • 12.

    Pour plus de précisions, voir les comptes rendus de la presse nationale du 18 novembre et des jours suivants.

  • 13.

    Marco Chuquimia, « Linchan a dos supuestos ladrones », El Deber, 18 novembre 2008.

  • 14.

    Photos et reportage : www.larazon.com/versiones/20090309_006661/nota_249_774523.htm

  • 15.

    Pendant la première présidence de Gonzalo Sanchez de Lozada (1993-1997) eurent lieu une série de privatisations des entreprises publiques, dont la compagnie pétrolière Ypfb. La loi de participation populaire créa l’ensemble des municipalités du monde rural (administrées par des maires et des conseils municipaux élus et dotées d’un budget), et le bono de solidaridad (1800 Bs : 350 $ US de l’époque) pour toutes les personnes âgées de 65 ans et plus. Víctor Hugo Cárdenas supervisa l’introduction de l’éducation bilingue dans le pays.

  • 16.

    Il est notoire que le président Morales ne maîtrise pas l’aymara (ni le quechua), contrairement à V. H. Cárdenas à l’aise dans cette langue, comme en espagnol.

  • 17.

    Erbol, 4 mars 2009.

  • 18.

    Hoybolivia, 5 février 2009.

  • 19.

    Abi, 8 février 2009. Concernant cette affirmation V. H. Cárdenas rappelle qu’elle fut déjà utilisée contre lui pendant sa campagne de 1993. À ce moment-là, il avait expliqué que son père, en 1940, avant la révolution de 1952, fut amené à changer de nom pour pouvoir entrer à l’université et poursuivre des études de topographie.

  • 20.

    Radio Fides, 9 mars 2009.

  • 21.

    La Razón, 8 mars 2009.

  • 22.

    La Razón, 10 mars 2009. Cependant, Eugenio Rojas réclame maintenant la présence de 200 policiers dans la province (70 000 habitants) ; au moins une trentaine pour le bourg (15 000 habitants).

  • 23.

    Erbol, 9 mars 2009.

  • 24.

    Hoybolivia, 9 mars 2009.

  • 25.

    El Deber, 14 mars 2009

  • 26.

    La Prensa, 13 mars 2009.

  • 27.

    Radio Fides, 9 mars 2009.

  • 28.

    Los Tiempos, 28 mars 2009 et www.ahorabolivia.com/2009/04/08/debate- %c2 %bfsos-masista-o-fascista/

  • 29.

    La Prensa, 5 et 8 avril 2009.

  • 30.

    El Deber, 8 avril 2009.

  • 31.

    La Razón, 25 avril 2009.

  • 32.

    Ibid., 28 avril 2009.