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Photo : Richard Gatley
Photo : Richard Gatley
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Doute conspirationniste et regard critique. Entretien

novembre 2015

#Divers

Alors que les tenants de la théorie du complot revendiquent l’héritage critique de la modernité, ils en accomplissent le dévoiement dogmatique. Le regard critique porté sur les images en offre un exemple frappant : les arguments complotistes s’appuient sur la certitude que les images (Jfk, 11 Septembre, ou Charlie) parlent d’elles-mêmes. Il est donc politiquement impératif de distinguer doute conspirationniste et pensée critique.

Esprit – Les théories du complot ont une longue histoire. Mais on pouvait penser que le développement de l’éducation et de l’information, l’accès facilité à des ressources de connaissance pourraient faire reculer ces types d’explication du monde. Or on constate à l’inverse le retour massif des théories du complot. Comment l’expliquer ? S’agit-il d’un mouvement homogène ?

Aurélie Ledoux – On peut effectivement s’étonner du « succès » du complotisme à partir du moment où l’on assimile celui-ci à une forme d’obscurantisme politique que les progrès de la modernité devraient avoir depuis longtemps dissipé. Or les discours conspirationnistes ne font pas simplement retour : ils semblent à la fois s’étendre (en particulier à des événements situés en dehors ou en marge de la sphère politique, tels que les catastrophes naturelles, les épidémies, les crashs d’avion) et s’intensifier en devenant un réflexe politique relativement commun – ou qui du moins n’est plus le fait exclusif de minorités politiques radicales. Si donc on prend comme point de départ la conjonction d’une « démocratisation » des savoirs et de la propagation des discours complotistes, on en conclut qu’il ne suffit pas d’informer pour instruire, ou que le conspirationnisme ne procède pas uniquement d’un retour de l’obscurantisme.

Ces deux réponses ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une de l’autre. L’affirmation selon laquelle nous n’avons jamais eu aussi facilement accès à l’information et à la connaissance va de pair avec une conception réductrice du savoir. Dès 1979, Lyotard remarquait que l’informatisation des connaissances impliquait la disparition de ce qui ne peut être traduit en quantité d’informations et l’abandon progressif de ce qui liait l’acquisition du savoir à la formation de l’esprit1. Ce qui est en cause dans la résurgence du complotisme, ce n’est pas l’échec du projet d’émancipation mais la faillite de ses moyens. L’accès à une information pléthorique ne suffit pas, surtout lorsque son abondance résulte d’une complexification de l’action politique dans une économie globalisée : s’il y a davantage d’informations, c’est aussi parce qu’il y a davantage à comprendre. On fait donc la bête en prétendant angéliquement que les peuples occidentaux vivent dans un éden de la connaissance : la complexité d’une politique mondialisée est en soi source d’opacité, surtout lorsque la communication se taille la part belle de l’art politique. L’ignorance à laquelle est confronté l’individu moderne résulte moins d’une privation de connaissances que de l’accès à des connaissances partielles dont il ne peut tirer un savoir satisfaisant, et qui le renvoient en dernier ressort à son impuissance politique. L’interprétation complotiste a l’avantage de fournir une explication globale et intentionnelle à une réalité politique de plus en plus complexe du fait de sa mondialisation : le mythe du complot mondial resurgit du fait de la mondialisation effective de la politique.

Complot et modernité

Les théories du complot sont-elles propres aux sociétés démocratiques modernes ?

Le complotisme entretient des liens complexes avec la modernité. Tout d’abord parce que, historiquement, son émergence est liée à celle de la modernité politique, ou plus exactement à son versant « réactionnaire » qui interprétera la Révolution française comme le fruit d’un complot judéo-maçonnique. De là, une figure du complotisme qui en fait l’envers de la modernité : la tendance réactionnaire, superstitieuse et antisémite, qui s’exprime à travers le mythe du complot mondial. Mais à cette figure antimoderne du complotisme se joint paradoxalement la revendication des valeurs de la modernité (dialogue, recherche de la vérité, débat démocratique, esprit critique), si bien que la banalisation contemporaine des affirmations complotistes implique un élargissement, voire un affadissement de leur acception première. À la radicalité politique qui accompagnait autrefois ces discours, se substitue en apparence une posture de questionnement, qui récuse souvent l’appellation de « théorie du complot » pour lui préférer celle de « scepticisme ». C’était par exemple la ligne de défense de Mathieu Kassovitz, qui parlait non de « complot » mais de « doute » au sujet du 11 Septembre lors de son intervention dans l’émission Ce soir ou jamais en 2009. S’agissant toujours du 11 Septembre, les sites comme ReOpen911 ou ses avatars ne seraient ainsi que les manifestations – excessives mais toujours légitimes – d’une saine démarche de questionnement vis-à-vis d’un gouvernement américain dont on a vu, lors de l’affaire des armes de destruction massive en Irak, jusqu’où il pouvait aller dans le mensonge et la manipulation de l’opinion publique. Les théories conspirationnistes adoptent ainsi la pose d’un doute salutaire et citoyen face à des médias soupçonnés – parfois à juste titre – d’incompétence ou de connivence avec le pouvoir. On pourrait donc voir dans le conspirationnisme contemporain le croisement de deux influences : celle qui est en son fond réactionnaire, élitiste et antimoderne, et celle, populaire, « de gauche » ou anarchiste, qui procède d’une méfiance toute moderne vis-à-vis du pouvoir et de ses représentations. Si la première s’enracine dans la critique de la Révolution française et se nourrira des Protocoles des sages de Sion, la seconde résulte plutôt d’une méfiance à l’égard des images et de leur usage médiatique, qui se manifeste particulièrement à partir de l’assassinat de Kennedy et de l’affaire du Watergate, mais que l’on peut faire remonter à la Première Guerre mondiale et à l’instrumentalisation du cinéma à des fins de propagande.

Les théories du complot prolongent-elles ou au contraire pervertissent-elles les exigences de critique et de pluralisme ?

La posture complotiste correspond à une remise en cause systématique qui peut sembler héritière de la démarche critique des Lumières : de même que rien ne doit échapper à l’examen de la raison, rien ne devrait prétendre échapper au soupçon. L’argument sous-jacent est que le débat, en tant que tel et quel que soit son objet, ne peut être que souhaitable, toute interrogation étant légitime et faisant partie du jeu démocratique. En faisant donc valoir qu’ils ne font que poser des questions et solliciter des réponses qu’on leur refuserait, les tenants d’hypothèses complotistes prétendent incarner les valeurs de la modernité, face à des contradicteurs accusés de verrouiller le débat démocratique.

Cette revendication de l’héritage critique est pourtant son dévoiement, en rendant impossibles la contradiction et la réfutation (la « falsification » de la thèse du complot, pour parler comme Karl Popper). On peut effectivement s’interroger sur le fait d’élever le scepticisme au rang de vertu démocratique. Car si le doute est un moment nécessaire à la pensée critique, il ne peut prétendre s’y substituer toujours, à moins de rendre toute affirmation impossible. Le scepticisme recèle donc lui-même une ambiguïté, en ce qu’il renvoie à la fois à une stratégie rhétorique (l’injonction de la preuve faite au camp adverse) et à un contenu doctrinal (l’impossibilité d’être certain de détenir la vérité et par conséquent la suspension définitive du jugement). Il convient donc de voir que lorsque les discours conspirationnistes se réclament du scepticisme, ils le mobilisent en tant qu’arme rhétorique (l’injonction de la preuve, qui peut être reconduite à l’infini puisqu’elle engendre celle de « prouver sa preuve ») et non en tant que doctrine philosophique.

L’histoire de la pensée montre comment les argumentaires sceptiques furent utilisés au xvie siècle à des fins apologétiques pour disqualifier la raison et asseoir le catholicisme. La posture sceptique ne garantit pas d’un usage dogmatique du doute. Sans même parler des Illuminati ou de l’omniprésence du Mossad, l’inconsistance de cette posture prétendument critique saute aux yeux lorsque le « scepticisme » du conspirationnisme s’appuie sur des préjugés politiques ou des certitudes naïves. Par exemple, pour Thierry Meyssan, l’attentat de Charlie Hebdo ne peut pas être le fait de combattants djihadistes parce que ceux-ci « ne se seraient pas contentés (sic) de tuer des dessinateurs athées » mais « auraient d’abord détruit les archives du journal sous leurs yeux ». Plus encore, il est frappant de voir que beaucoup d’arguments complotistes sur le 11 Septembre reposent sur la certitude d’une Amérique toute-puissante et invincible : il serait impossible que les avions n’aient pas été interceptés, que les services secrets n’aient pas tout su à l’avance, qu’un fleuron de l’architecture comme le World Trade Center puisse si vite s’effondrer, etc. Ce qui surprend est finalement moins l’intention terroriste que sa réussite.

Ce préjugé, qui confine à l’ethnocentrisme, se retrouvait condensé dans la formule de Karl Zéro selon laquelle un attentat de l’ampleur du 11 Septembre ne pouvait être organisé par des « barbus dans une grotte ». Non seulement l’affichage de la posture sceptique s’avère compatible avec la reconduction de convictions idéologiques, mais elle leur offre une barrière rhétorique qui les soustrait à la contradiction et les constitue de fait en dogmes. Le réflexe complotiste ne s’établit pas au nom du doute, mais de certitudes.

Comment expliquer la rapidité foudroyante du développement des thèmes complotistes en France après le massacre de Charlie Hebdo ?

Les premières rumeurs complotistes apparaissent sur le Net une heure après la fusillade. Cette quasi-immédiateté de la thèse du complot montre bien que le conspirationnisme émane moins de la construction d’une critique que d’un réflexe interprétatif. Elle s’explique aussi par le tournant qu’a constitué le 11 Septembre, aussi bien dans la mise en place des infrastructures du complotisme que dans la constitution d’un appareil rhétorique qui peut être promptement mobilisé. En un sens, « tout était prêt » pour un tel événement : les sites existent, les réseaux sont constitués, leurs porte-parole sont connus. Dès l’attentat, on sait qu’on pourra trouver, dans les heures ou les jours qui suivent, la thèse complotiste, soutenue d’une manière ou d’une autre, dans une vidéo de Dieudonné, sur Réseau Voltaire ou sur Égalité et réconciliation. Et surtout la batterie des arguments conspirationnistes est déjà en place, « éprouvée », si l’on peut dire, si bien qu’il n’y a plus qu’à la reconduire en l’adaptant au cas des attentats de janvier 2015. On rejoue donc un répertoire connu où les ressemblances sont comme des « preuves au carré » de l’hypothèse complotiste : la carte d’identité découverte dans la voiture des frères Kouachi rappelle le passeport retrouvé dans les décombres du World Trade Center et est à ce titre doublement soupçonnable. La contestation conspirationniste du 11 Septembre opère comme une immense répétition générale de toutes les séquences complotistes à venir. On étudie la couleur des rétroviseurs de la Citroën C3 comme on avait disséqué les photogrammes des avions s’abattant sur les tours du World Trade Center. Les journalistes firent le parallèle entre cet attentat et le 11 Septembre pour sa portée symbolique : les complotistes firent de même en reconduisant la grille interprétative à l’œuvre depuis 2001.

L’importance des médias

On explique souvent la diffusion des rumeurs par la nature des nouvelles technologies. Dans quelle mesure le changement du support technique explique-t-il pour vous le regain de diffusion des rumeurs ?

Le regain du conspirationnisme précède l’explosion de l’internet : en France, la remise en cause conspirationniste du 11 Septembre commence véritablement avec le livre de Thierry Meyssan, qui lui-même s’est très bien vendu grâce à sa prestation dans l’émission télévisée d’Ardisson2. De même la contestation de la mission Apollo, qui existe depuis le début des années 1970 aux États-Unis, doit une grande partie de sa renommée à la diffusion d’un documentaire télévisé3. Il est vrai que l’internet offre un espace et une visibilité à des thèses qui n’auraient pas – ou peu – de place dans les médias traditionnels.

Mais cela ne me semble pas le plus important : dire cela, c’est passer à côté du rôle spécifique des nouvelles technologies vis-à-vis du conspirationnisme, et qui est moins d’être le support de leur diffusion que l’instrument de leur élaboration et de leur défense. En mutualisant les arguments et en s’adaptant aux évolutions du débat, l’internet offre au complotisme la plasticité qui convient à sa rhétorique particulière. Celle-ci repose sur une démultiplication d’arguments hétéroclites4, créant à la fois un effet d’accumulation et un obstacle à la contradiction puisque la mobilisation de différents champs scientifiques suppose autant d’experts pour y répondre. Cette impossibilité de contester les arguments pied à pied produit un doute qu’aucun des arguments pris isolément n’aurait pourtant la force de créer. Le Web collaboratif produit sans difficulté de telles sommes argumentatives et offre la possibilité à ceux qui adhèrent aux thèses conspirationnistes de s’en faire activement les promoteurs.

C’est ce qui rend, entre autres choses, la réplique des médias classiques si difficile : il faudrait développer une énergie et un temps considérables pour répondre à un discours qui résulte d’une multitude de contributions et qui se construit sur des années. En 2009, un dossier spécial de Rue 89 et du Centre de formation des journalistes fut consacré à la contestation du 11 Septembre : bien que les principaux points de l’argumentaire complotiste aient été répartis entre les (apprentis) journalistes, chaque fil de discussion fut dans les commentaires l’objet de critiques, émanant aussi bien des tenants de la thèse conspirationniste que de leurs opposants, pour pointer l’imprécision des articles. Les journalistes étaient dépassés par le nombre d’objections qui leur étaient faites et surtout par les ramifications innombrables du problème qu’ils semblaient toujours moins maîtriser que l’armée des contributeurs.

Dans l’observation de ces nouveaux phénomènes, quel statut accorder à l’image ? Pourquoi est-elle aussi centrale dans les argumentaires complotistes ? Pourquoi apparaît-il si facile de construire des croyances de ce type à partir des images ?

L’utilisation de l’image répond à l’idéal d’autonomie du jugement que revendiquent les discours complotistes : il s’agit d’opposer à l’aliénation médiatique un moyen de juger par soi-même en ne se fiant finalement qu’à ce qu’on « voit ». Les images – captations photographiques ou séquences filmées – sont convoquées en tant que preuves indiscutables, en réponse à la prolifération des discours médiatiques ou publics. Dans un climat de soupçon généralisé, l’image se fait pierre de touche. Nombre de théories du complot placent le cœur de leur argumentation dans l’analyse d’images.

De ce point de vue, le film d’Abraham Zapruder, qui capte l’assassinat de Kennedy et qui devait faire couler tant d’encre par la suite, est comme la scène fondatrice du complotisme au xxe siècle. Les théories du complot s’appliquent à la rejouer en trouvant à leur tour les documents photographiques ou filmiques sur lesquels s’appuyer : les photos de la mission Apollo dont on analyse les ombres et les reflets ; la séquence de l’effondrement des tours du World Trade Center qui est ralentie et recadrée pour faire apparaître des explosions suspectes, ou simplement chronométrée pour montrer que son temps de chute implique une démolition contrôlée ; la vidéo de l’assassinat du policier Ahmed Merabet pour étudier l’angle du tir et relever l’absence de sang. Dans les trois cas cités (la mission Apollo, le World Trade Center et Charlie Hebdo), les photos ou vidéos sur lesquelles l’interprétation complotiste s’appuie sont celles qu’utilisent la presse ou les médias pour rendre compte de l’événement : il s’agit donc moins de produire une preuve extérieure que de prendre les médias à leur propre jeu et de lire au sein même de l’image médiatique les indices du complot.

Ce genre d’arguments repose sur la certitude qu’une image parlerait d’elle-même. Comme si la réception d’une image n’était pas elle-même le produit d’habitudes acquises, guidée par ce que nous savons ou croyons savoir. Comme si, par exemple, ce n’était pas le cinéma qui nous avait habitués à une mare de sang immédiatement après un coup de feu. Cette démarche traduit finalement un rapport naïf à l’image.

Plus récemment, aux États-Unis, avec l’indignation suscitée par les violences policières contre les Noirs, des vidéos prises à partir de téléphones portables ont eu un rôle déclencheur. L’idée d’équiper officiellement la police de caméras pour éviter ces dérapages montre qu’on accorde de plus en plus largement aux images un statut de témoignage de la vérité. Est-ce l’indice d’un nouveau rôle politique pour l’image ?

Il faut distinguer deux choses : le recours à l’image filmée comme preuve et la facilité avec laquelle chacun peut aujourd’hui produire des images. L’image filmée accède officiellement au statut de preuve en 1945, quand le tribunal de Nuremberg utilise les films tournés par les opérateurs américains lors de la découverte des camps. Ces images viennent s’ajouter aux témoignages et constituent bien à côté d’eux les preuves des crimes commis. Mais pour que cela soit possible, c’est-à-dire pour que ces films soient recevables comme preuves, ils devaient répondre à des instructions précises, qui définissaient les conditions de tournage, exigeaient de pouvoir identifier les personnes filmées, précisaient la manière de filmer les cadavres… Autrement dit, la décision du tribunal de Nuremberg repose moins sur « l’objectivité essentielle » que l’on pourrait vouloir prêter à la photographie ou au film que sur la procédure qui encadre la production des images. Cette considération est fondamentale et explique notamment que le passage de l’analogique au numérique ne remette pas en cause l’usage judiciaire des documents photographiques ou filmiques : c’est la contextualisation de l’image par une enquête, sa corrélation avec d’autres éléments (documents ou témoignages) qui lui donne force de preuve.

Ce qui est nouveau, c’est effectivement cette inflation de l’image qui résulte de la capacité qu’a désormais chaque individu d’en produire à partir de son téléphone portable. Car la conséquence exacte de ce phénomène n’est pas tant de produire plus d’images que d’enraciner le préjugé selon lequel nous disposerions potentiellement d’une image pour tout. Loin de mettre fin au doute, ce règne de l’image nourrit les argumentaires complotistes : le livre de Thierry Meyssan, 11 septembre 2001. L’effroyable imposture5, prend sa source dans l’absence d’images de l’avion s’écrasant sur le Pentagone. Le discours complotiste fait valoir que, étant donné le nombre de caméras de surveillance qui entourent le bâtiment du Pentagone, il est impossible qu’il n’existe aucune image de l’attentat6. Cet argument repose sur une considération qui menace désormais d’être appliquée à l’ensemble du réel : l’absence d’image est reçue comme un manque, et non comme une simple absence, si bien que c’est ce dont on n’a pas d’images qui sera douteux.

La possibilité qu’a chacun de produire des images vient ainsi achever ce à quoi les historiens sont confrontés depuis quelque temps déjà : désormais, pour qu’un événement existe, il en faut une image7.

Regard critique

Éduquer le regard, qu’est-ce que cela veut dire ? Dans l’ambiance culturelle actuelle, personne ne veut être naïf, on sait qu’une image peut être manipulée. Mais qu’est-ce qu’un regard critique à l’heure de la critique généralisée ?

Cette distinction du doute conspirationniste et de la pensée critique constitue un enjeu politique majeur pour plusieurs raisons. La première est qu’en ne voulant lire dans le conspirationnisme qu’une critique égarée, on s’aveugle sur les implications idéologiques des théories du complot et on minimise leurs dangers politiques. Mais cette distinction est aussi nécessaire pour garantir le périmètre de la « contestation légitime » dans l’espace médiatique. Parallèlement à la prolifération des discours complotistes, nous assistons en effet à la généralisation de l’accusation de complotisme, qui sert de massue rhétorique en ne mettant pas simplement fin à un argument mais souvent aussi au débat dans lequel il s’insérait.

Il n’est pas rare de voir ainsi la critique des médias ou celle du fonctionnement des institutions européennes clouées au pilori du conspirationnisme. Mais la distinction de la pensée critique et du conspirationnisme n’est pas seulement nécessaire pour échapper à la disqualification médiatique. Plus profondément, il en va de la compréhension même de ce qui peut fonder la critique et appeler à la contestation. Car, en ayant une lecture limitée au schème de l’intentionnalité, le complotisme fait obstacle à ce qui est un enjeu fondamental des sciences sociales, à savoir comprendre comment, pour paraphraser Max Weber, l’activité politique peut engendrer des effets contraires aux intentions des acteurs. Du point de vue complotiste, il n’y a pas de place pour les « effets pervers8 ». Autrement dit, alors que désormais ses tenants revêtent volontiers les habits de la critique du capitalisme et de la mondialisation, le discours complotiste s’interdit de comprendre comment, à rebours de la vulgate utilitariste, le jeu des intérêts particuliers peut ne pas produire le plus grand bonheur du plus grand nombre. C’est aussi pourquoi le conspirationnisme est seulement en apparence l’opposé de la théorie du « choc des civilisations » : il le rejoint dans la posture épistémologique et idéologique d’une intentionnalité sans faille, où l’affrontement manichéen entre deux camps suffit à tout expliquer. Le conspirationnisme fait donc écran à ce qu’il prétend dénoncer. Au contraire, comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion de l’écrire9, une critique véritable du monde contemporain consisterait à analyser comment, sans complot, il produit ses propres catastrophes.

Apologie du complot*

L’idée de complot partage avec la métaphysique un trait commun qui passe souvent inaperçu : le choix délibéré en faveur du sens. Comme le philosophe confiant dans les pouvoirs de la raison, celui qui voit des complots partout refuse d’abandonner le réel au hasard. Il considère que tout ce qui arrive possède une signification cachée qu’un regard perçant pourra atteindre. Cela évoque le geste de transgression des philosophes : dépasser le règne des apparences, traverser le miroir et s’installer par-delà les représentations pour énoncer le fin mot de l’histoire.

Le philosophe et le complotiste spéculent parce qu’ils ne veulent pas renoncer à une explication ultime des événements. Ils forgent des hypothèses, déploient de grands récits et y regardent toujours à deux fois avant de conclure que les choses n’ont pas de raisons ­d’arriver. Évidemment, il y a une grande différence entre les deux personnages, qui explique pourquoi le complotiste est encore plus mal vu que le métaphysicien. Là où celui-ci recherche un sens, celui-là désigne des coupables. Par définition, les causes d’un complot sont intentionnelles. La théorie de la signification des complotistes est assez pauvre puisqu’ils n’admettent pas qu’un événement ait lieu indépendamment de la volonté (généralement perverse) de quelques hommes tout-puissants. Comme le métaphysicien, ils croient qu’il existe une vérité cachée derrière les apparences, mais il ne s’agit pour eux ni de l’Idée au sens platonicien, ni de la chose en soi kantienne car celles-ci demeurent anonymes. En creusant un peu, les complotistes pensent ne trouver que des conspirations très prosaïques pour conserver le pouvoir ou accaparer les richesses.

Le modèle démocratique serait donc compatible avec l’idée d’un sens caché mais inconciliable avec les complots qui voient partout des intentions dissimulées. C’est pourtant l’inverse qui est vrai. Les complots ne sont pas à craindre pour la bonne et simple raison qu’ils sont inévitables dans une société où l’opinion joue un rôle déterminant. Il n’y a pas de démocratie sans rhétorique et pas de rhétorique sans liberté à l’égard de la « vérité ». Ceux qui dénoncent le complotisme au nom de la transparence ont bien du mal, par exemple, à expliquer comment des écarts de salaires de un à mille sont acceptés, même à contrecœur, par l’opinion publique. Il faut bien, pour cela, qu’il existe un minimum de stratégies…

Il est urgent de banaliser l’idée de complot. Dès lors qu’au moins deux individus se parlent et qu’ils ont le souhait de vouloir transformer leur réel (ce qui arrive heureusement très souvent), ils imaginent des scénarios, testent de petits mensonges et misent sur la crédulité des autres. Ces stratégies concernent les collègues de bureau soucieux d’économiser leurs efforts non moins que les dirigeants avides des multinationales. On complote à la table des cafés, dans les chambres d’hôtels louches, dans les cours de récréation. Il n’y a donc aucune raison de réserver ces pratiques aux puissants, comme s’ils étaient les seuls à dissimuler leurs intentions. Mieux vaudrait reconnaître l’existence d’une infinité de petites conjurations ordinaires. Certaines d’entre elles méritent d’être valorisées tant il est vrai que le désir de changer les choses implique de ne pas apparaître à découvert. L’image du « renard » utilisée par Machiavel pour décrire le Prince doit être démocratisée : nous sommes parties prenantes de ruses en tous genres destinées à rendre le monde plus supportable.

Plutôt que de dénoncer un complot dont les citoyens seraient unanimement victimes, il faudrait admettre que la société est faite d’une multitude de conjurations minuscules. On retrouve la métaphysique : le thème du complot devient dangereux lorsqu’il s’érige en théorie susceptible de tout expliquer. La théorie du complot nie l’existence de stratégies multiples pour ne retenir qu’une machination animée par une seule catégorie d’agents que l’on déclare coupable. La passion pour le sens se transforme en paranoïa chez ceux qui postulent qu’une tactique devient dominante parce qu’elle ne rencontre aucun obstacle. Or ces obstacles existent : ils sont justement faits des tentatives ordinaires pour raconter d’autres histoires et imaginer d’autres scénarios. On ne résiste pas seulement aux complots par la transparence, mais par l’invention d’autres complots dont on peut espérer qu’ils soient un peu plus innocents.

Michaël Fœssel
  • *.

    Aurélie Ledoux, philosophe, est maître de conférences à l’université de Paris Ouest-Nanterre.

  • 1.

    Jean-François Lyotard, la Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979.

  • 2.

    Tout le monde en parle, émission du 16 mars 2002.

  • 3.

    Conspiracy Theory: Did We Land on the Moon? (Théorie de la conspiration : avons-nous été sur la Lune ?), diffusé sur la Fox en 2001, puis en France sur 13e Rue.

  • 4.

    C’est ce que Gérald Bronner appelle « l’effet Fort », en référence à Charles Fort, qui au début du xxe siècle inaugura avec son Livre des damnés cette méthode argumentative. Voir sa contribution p. 20.

  • 5.

    Thierry Meyssan, 11 septembre 2001. L’effroyable imposture, Chatou, Éditions Carnot, 2002.

  • 6.

    Lorsque sera rendu public l’enregistrement de la caméra d’un parking montrant le crash, les mêmes argueront de la médiocre qualité de l’enregistrement pour la refuser comme preuve.

  • 7.

    Voir Aurélie Ledoux, « Vidéos en ligne : la preuve par l’image ? », Esprit, mars-avril 2009.

  • 8.

    Voir Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, Puf, 1977.

  • 9.

    Aurélie Ledoux, l’Ombre d’un doute : le cinéma américain et ses trompe-l’œil, Rennes, Pur, 2012. Voir aussi le dossier « Complot et terreur » de la revue Raison publique, no 16, juin 2012.

  • *.

    Ce texte est d’abord paru dans Libération du 3 avril 2015.